Une chanson à la loupe: “Romeo and Juliet” de Dire Straits

Un des morceaux les plus connus du groupe. Une ballade romantique et triste, sur un amour impossible. Une histoire vieille comme le monde. Et des arpèges de guitare indémodables.

dire-straits-romeo-and-julietGR600 Kenny Deane
Œuvre d’art réalisée à partir du 45T original
© Kenny Deane

L’origine de la chanson

Des chansons pour chaque femme de sa vie

Bien qu’il ne soit pas du genre à se livrer beaucoup, on peut suivre le parcours sentimental de Mark Knopfler à travers ses chansons. Ou en tout cas en partie. L’ex-leader de Dire Straits n’a jamais été une rock-star défrayant la chronique des magazines people. Mais nombre de ses textes font référence aux différentes liaisons qu’il a eues au cours de sa vie.

Ainsi, les trois femmes avec qui il s’est marié lui ont inspiré plusieurs paroles de ses chansons :

  1. Kathy White, qu’il épouse au début des années 70 et dont il divorce peu de temps après, est au cœur du premier album de Dire Straits : Water of love, Setting me up, et Six blade knife y font directement référence. Quant à Communiqué, il se termine par Follow me home, qui est également en lien avec ce premier mariage.
  2. Lourdes Salomone devient sa seconde femme au milieu des eighties. On peut supposer que les ballades romantiques Your latest trick et Why worry, figurant sur Brothers in arms, lui sont dédiées, bien qu’il n’y ait aucune information dans ce sens. En revanche ce qui est certain, c’est que les textes teintés d’amertume et un brin désenchantés de Your own sweet way, When it comes to you, Fade to black, You and your friend, et How long lui sont clairement adressés. Ils divorcent à la fin de la tournée On every street, au début des années 90. Ils ont eu deux jumeaux, à qui la chanson I think I love you too much est dédiée.
  3. Kitty Aldridge, qu’il rencontre peu de temps après, lui inspire des paroles bien plus apaisées, et témoignant d’un amour durable : Darling pretty, Golden heart, I’m the fool, A night in summer long ago… dès son premier album solo Golden heart en 1996, et plus récemment Long cool girl sur Tracker en 2015 (la photo de Kitty figure d’ailleurs dans le livret de l’album). Ils sont actuellement toujours ensemble et ont eu deux filles. La guitare fabriquée par le luthier Monteleone porte le même prénom que la fille aînée : Izabella.

D’autres chansons font référence à une petite amie de jeunesse, notamment : Down to the waterline ou Wild west end. Il se pourrait que ce soit également Kathy White, à moins que son duo avec Sue Hercombe durant ses années de lycée ait été plus que musical

Sa liaison passionnelle avec Holly Vincent

Mais en dehors de ces trois épouses, Mark Knopfler a été amoureux fou d’une autre femme : Holly Vincent, chanteuse du groupe punk Holly and the Italians, formé en 1978 à Los Angeles, et qui débarque à Londres à la fin de cette même année. Elle y rencontre le chanteur-guitariste de Dire Straits, alors en pleine ascension. C’est à l’époque de la tournée européenne du groupe, juste avant l’enregistrement de l’album Communiqué.

Holly Vincent

En fait, il semble que les deux se soient déjà croisés quelques années auparavant. La bassiste anglaise Jackie Badger raconte sur son blog qu’elle formait un duo rythmique avec Holly Vincent en 1973. Cette dernière jouait alors de la batterie. Les deux musiciennes étaient à la recherche d’un guitariste-chanteur, et c’est comme ça qu’elles croisent la route d’un certain Mark Knopfler qui répond à l’annonce (sans doute à la même époque où il joue avec Brewers Droop, et y rencontre… Pick Withers). Le style musical du guitariste ne correspond pas à celui recherché par les deux filles, mais visiblement, Mark ne reste pas insensible au charme de Holly. Aussi quand ils se revoient fin 78, Mark est sans aucun doute loin de l’avoir oubliée. Et son coup de foudre daterait en fait de 1973.

Seule photo connue où on peut voir Mark Knopfler et Holly Vincent ensemble : Jackie Badger et son mari à gauche, Mark Knopfler et Holly Vincent à droite. La date serait 1978 ou 1979 (le texte du blog indique « 5 ans après 1978 », mais le nom du fichier est « Holly at birthday party 79 », personnellement, je dirais plutôt 1979) – Photo © Jackie Badger

Coup de foudre, mais qui ne durera pas éternellement. Et c’est justement cette histoire qui va inspirer à Mark Knopfler l’une de ses plus belles et plus célèbres chansons : Romeo and Juliet.

Le couple est soumis aux affres des vies en tournée pour chacun : Dire Straits s’exporte outre-atlantique dès la fin du mois de février 1979, tandis que le groupe californien tourne en Angleterre, après que Knopfler a présenté sa nouvelle dulcinée à Charlie Gilett, ce Disc-jockey qui a lancé la carrière des Straits près de deux ans auparavant.

Les deux tourtereaux se retrouvent donc assez éloignés et se voient rarement, ce qui va finir par peser à Mark au point de lui miner le moral.

Néanmoins on peut imaginer qu’une chanson comme Angel of mercy, plutôt sensuelle et euphorique, devait lui redonner le sourire et lui rappeler sa bien-aimée. Il se pourrait même qu’elle ait été écrite au tout début de leur relation.

En effet, difficile de connaitre la date exacte de leur rencontre, mais j’ai envie de croire à une théorie de mon invention : à partir de fin 1978, lors des sessions d’enregistrement de Communiqué en décembre, Mark arbore un fin collier autour du cou. Ce n’est que pure spéculation de ma part, mais je pense que ce bijou est en lien avec cette relation amoureuse. On ne le voit pas avant cette période (par exemple l’émission Chorus en octobre 1978), il est présent durant la majeure partie de l’année 1979 (par exemple l’émission Rockpalast en février 1979) et il n’apparaîtra plus après leur rupture à l’automne 1979 (par exemple au concert de décembre 1979 figurant dans le documentaire Arena sur la BBC)

Et effectivement, durant la seconde tournée américaine entre septembre et novembre 79, Holly décide de rompre avec Mark. Mais elle lui l’annonce par téléphone quelques minutes avant qu’il ne monte sur scène. Le manager Paul Cummins se souvient très bien de ce soir-là :

Quand Mark a commencé à jouer “Where do you think you’re going ?” pour clore le concert, j’ai senti que quelque chose clochait. Il a chanté ce titre comme jamais avant ni depuis. J’étais au bord des larmes

Paul Cummins, manager – in “Dire Straits” / Michael oldfield – Ed. Albin Michel (1984) / p.116

La citation du livre ne précise pas la date mais il se pourrait bien que ce soit le concert du 8 septembre 1979 à Boston :

Des paroles déchirantes

Mark sombre en dépression, demande même à annuler des concerts mais les honore finalement, et devient encore plus taciturne et renfermé qu’il ne l’était. Sa thérapie, il va la trouver dans l’écriture avec ce texte poignant et presque désespéré. Paul Cummins raconte qu’il a pleuré en entendant Mark lui la chanter pour la première fois. Même si elle n’est pas citée, Holly Vincent est directement visée à travers la chanson, notamment dans le vers suivant :

« Maintenant tu ne fais que dire : Roméo, oh Roméo, ouais, tu sais je m’engueulais avec lui »

Cette phrase fait référence à une interview donnée par Holly Vincent au Melody Maker en janvier 1980 :

« Ce qui s’est produit, c’est que que j’ai eu une engueulade avec Mark Knopfler, et que c’en est arrivé au point qu’il n’a plus pu le supporter, et que nous nous sommes séparés, après quoi il était impossible pour Ed Bicknell d’être mon manager en même temps que celui des Straits. C’était une situation plutôt déplaisante »

“Dire Straits” / Michael oldfield – Ed. Albin Michel (1984) / p.122

Et cet autre vers qui pourrait très bien faire allusion à leur première rencontre en 1973 (voir plus haut) :

« The dice was loaded from the start »

« Les dés étaient jetés dès le départ »

A travers cette phrase, Mark voulait-il signifier que leur première rencontre « ratée » avait déjà donné le signe que ça ne collerait pas entre eux ?

Comme toujours dans l’écriture de Knopfler, les paroles ne sont pas frontales. Mais des allusions, par petites touches. Plutôt que se mettre en scène lui-même avec un « JE » affirmé, il préfère déporter le point de vue, en jouant à la fois sur intérieur/extérieur : il commence comme narrateur parlant de Roméo et Juliette, puis laisse parler les personnages, pour leur faire dire ce qu’il ressent.

Une double référence

Et pour dépeindre un amour impossible, quoi de plus beau que le couple mythique mis en scène par Shakespeare ? Roméo et Juliette reste la tragédie romantique par excellence, et même si le texte de Knopfler n’y fait pas référence implicitement, on peut y déceler entre les lignes un subtil clin d’œil aux clans des Montaigu et Capulet :

« Come up on different streets, they both were streets of shame… both dirty both mean yes… yet the dream was just the same »

«En allant dans des rues différentes, c’étaient toutes les deux des rues de honte… toutes deux sales et méchantes, oui… pourtant le rêve était le même»

Mais le songwriter à la plume aiguisée va faire encore plus fort : pour ancrer son texte dans une vision plus contemporaine, il ajoute une référence à un film devenu mythique : West side story. Dans les refrains, il évoque « the movie song » (la chanson du film) qui contient le vers « there’s a place for us ». Il s’agit du morceau Somewhere, chanté dans le film par Tony (Richard Beymer) et Maria (Natalie Wood), sur leur profond désir de pouvoir vivre ensemble « quelque part », avec « un endroit pour nous ».

Un destin qui malheureusement n’arrivera jamais, car rappelons-le, West side story est tout simplement une version moderne de… Romeo and Juliet ! Knopfler nous offre ici un texte parfaitement ciselé : une superbe mise en abyme du couple d’amants le plus célèbre au monde, à travers un film non moins célèbre, dans une chanson située au sein d’un album intitulé… Making movies (nous y reviendrons samedi 17 octobre).

Une musique à tube

On a souvent reproché à Dire Straits de virer un peu trop « rock FM », notamment à partir de cet album et avec ce morceau, puis encore plus avec Private investigations, deux ans plus tard. Il est vrai que le groupe abandonnait le style laid-back des débuts pour s’orienter soit vers des ambiances plus rock, telle par exemple Expresso love, soit des ballades qui pouvaient sembler lorgner avec insistance vers la diffusion radio.

Romeo and Juliet tranche en effet avec des morceaux comme Sultans of swing, Lady writer ou Down to the waterline. Mais l’esprit ballade était déjà bien présent avec par exemple Wild west end ou Portobello Belle. Et ce n’est pas un hasard si toutes ces ballades ont été composées sur la guitare National. A croire que cet instrument inspire à Mark Knopfler des musiques vouées aux textes nostalgiques et mélancoliques (Radio city serenade, Haul away, A night in summer long ago, Heart full of holes, The fish and the bird…).

Un plagiat de Jungleland ?

Les arpèges de Romeo and Juliet sont en tout cas parmi les plus célèbres de ses compositions et suscitent la clameur du public à chaque concert. Certains y entendent une forte similitude avec l’intro au piano dans Jungleland de Bruce Springsteen, sur son album Born to run, sorti en 1975. Effectivement on ne peut nier que les arpèges à la guitare de Knopfler ressemblent à s’y méprendre à une version ralentie de ceux joués au piano par un certain… Roy Bittan. Et il se trouve justement que le pianiste du Boss joue les claviers sur l‘album Making Movies, et donc sur Romeo and Juliet… il n’en faut pas plus aux suspicieux de tous bords pour sous-entendre que Bittan aurait co-composé le morceau avec Knopfler. Plusieurs forums et sites internet évoquent régulièrement cet exemple.

Pour ma part, je ne pense pas qu’on puisse accuser Mark Knopfler d’avoir piqué le plan à Roy Bittan, ni que ce dernier ait insufflé l’idée lors des sessions studio.

D’une part, la chanson était achevée dès le printemps 1980, puisque Mark l’a chantée à Paul Cummins lors de leur séjour en Bretagne à Pâques, donc bien avant le début des sessions d’enregistrement de l’album à New York qui ont commencé en juin, et donc forcément avant l’arrivée de Roy Bittan dans le projet.

D’autre part, Mark a plusieurs fois expliqué comment lui est venu l’idée du riff : c’est tout simplement lié à l’accordage en open tuning, très courant sur ce type de guitare, d’abord destinée au jeu en slide. Les positions d’accord les plus utilisées lui ont donné naturellement les arpèges de l’intro.

Enfin, les deux morceaux ne sont pas dans la même tonalité et à des tempos très différents. Et Guy Fletcher a indiqué que Romeo and Juliet est une des chansons qui a pris longtemps à Mark en terme de composition et écriture, donc on peut supposer que ce dernier à chercher à peaufiner la musique et ne s’est pas contenté de reprendre basiquement une idée déjà existante.

Néanmoins, il n’empêche que l’ambiance globale de l’album est très Springsteenienne. Et lors d’une interview de Roy Bittan, le journaliste remarquait que les chansons partageaient des affinités avec les thèmes du Boss :

JOURNALISTE : “Romeo and Juliet” aurait pu figurer dans n’importe quel album de Bruce. Des histoires longues et articulées qui rappellent “Incident on 57th Street” ou “Spirit in the Night”

ROY BITTAN : Oui il y avait beaucoup de similitudes entre eux deux à cette époque

La version studio

Le groupe enregistre donc avec Roy Bittan aux studios Power Station à New York, sans David Knopfler reparti en Angleterre après s’être brouillé avec Mark.

Quelle(s) guitare(s) ?

Romeo and Juliet comporte trois guitares :

  1. Le thème principal joué à la guitare National, sans doute le modèle Tricone (voir ci-dessous)
  2. Une rythmique jouée sur guitare acoustique folk, sur le canal gauche, et qu’on entend particulièrement à 4:49 avec une petite phrase
  3. Le solo de fin joué sur électrique, sans doute une Stratocaster Schecter, soit la rouge, soit la Sunburst

Mark Knopfler possède deux guitares National : un modèle Tricone acheté en 1969, et un modèle Style O (la plus célèbre), acheté à Steve Phillips quelques années plus tard. C’est cette dernière qui orne la pochette de l’album Brothers in arms et que Mark joue en tournée depuis 1980. On a par conséquent associé Romeo and Juliet à cette guitare.

Mais lors d’un play-back pour l’émission Top of the Pops en 1980, il choisit de mimer le morceau avec le modèle Tricone, alors qu’il ne l’a jamais emmené en tournée :

A noter que sur ce play-back, la diffusion du morceau s’arrête avant le solo de fin

Pourquoi ce choix ? Cette guitare n’a jamais été utilisée sur scène, uniquement pour cette apparition télé. Je ne peux pas l’affirmer avec certitude, mais je pense que la raison est tout simplement qu’il s’agit de la guitare utilisée pour l’enregistrement de la version studio. Pure spéculation bien sûr, mais sinon je ne vois pas pourquoi Mark aurait tenu à la montrer particulièrement, juste pour un play-back à la télévision.

Ainsi, de la même manière que l’image iconique de la Strato rouge pour Sultans of swing est erronée (à l’époque de l’enregistrement, elle était encore en finition naturelle), la guitare emblématique de Romeo and Juliet ne serait pas celle que l’on s’imagine depuis des décennies…

Retrouvez tous les détails des différentes parties de guitares sur la page que j’ai co-rédigé sur le site mk-guitar.com

Le single

La chanson sort en single (avec Solid rock en face B) en janvier 1981, soit plusieurs mois après la sortie de l’album. De ce fait, le morceau ne décolle pas tout de suite, mais sur la durée il va devenir un grand classique de Dire Straits, et un énorme succès à long terme, peut-être même encore plus que Sultans of swing.

Le clip vidéo

Inutile de s’attarder sur l’esthétique des clips réalisés pour l’album Making movies. Difficile de faire plus kitsch ! C’est vraiment dommage, car ces vidéos ont desservi l’image de Dire Straits, et ne mettent pas en valeur la qualité des chansons. On peut éventuellement les regarder au n-ième degré, avec un sourire amusé.

Les versions live

Il s’agit sans aucun doute de la chanson la plus jouée sur scène dans la carrière de Mark Knopfler. Car même si Sultans of swing a commencé deux tournées plus tôt, le premier tube de Dire Straits n’a pas été joué sur la dernière tournée, pas à tous les concerts de 2013, et ne figurait pas sur la setlist de 2006, à la différence de Romeo and Juliet.

La composition que l’auteur présente comme sa préférée n’a raté aucun concert depuis 1980, hormis bien évidemment les prestations des Notting Hillbillies, ainsi que les premières parties de Bob Dylan en 2011 et 2012.

Promo télé

Dès l’automne 1980, plusieurs apparitions à la télévision comportent Romeo and Juliet, en play-back. Dans certains cas, Hal Lindes mime le solo de fin :

Pour d’autres émissions, il arrive que le groupe joue en live, et Mark décide de terminer la chanson avant le solo de fin, pour ne pas avoir à changer de guitare :

1980-1981 : Tournée On location

Pour la première tournée où la chanson est jouée sur scène, pas de grande modification par rapport à l’original. Le morceau démarre directement sur les arpèges à la National, pas d’intro piano ou synthé comme cela arrivera plus tard. Deux faits notables :

  1. C’est la première tournée où Mark emporte la guitare National. Auparavant, pour les chansons enregistrées avec cet instrument (Water of love, Wild west end et Portobello Belle) il préférait les jouer sur scène avec une électrique (la Telecaster Thinline au bottleneck sur la première, et la Strato sur les deux autres). Mais pour Romeo and Juliet, il était impensable de ne pas reproduire les arpèges emblématiques du morceau.
  2. C’est également la première fois que Mark change de guitare sur scène au cours d’un morceau. Aucun autre ne le nécessitait auparavant. En revanche, d’autres arriveront par la suite : Telegraph road, So far away en 1986, Speedway at Nazareth et Money for nothing en 2001…

Durant la tournée, il présente souvent la chanson en disant « Julio and Juliet » avant de se reprendre « Romeo and Juliet », comme par exemple sur cette version à Boston le 16 novembre 1980 :

Peu d’infos sur la guitare servant pour le solo : sans aucun doute une Stratocaster Schecter, soit la rouge, soit la Sunburst

1982-1983 : Tournée Love over gold (Alchemy)

C’est sur cette tournée qu’apparaît l’intro aux claviers. Et pour le solo de fin, Mark utilise la Gibson Chet Atkins aux cordes en Nylon, tout simplement pour pouvoir enchaîner immédiatement sur le morceau Love over gold. Ce dernier et It never rains, sur le même album, sont souvent décrits comme les deux autres éléments d’une trilogie à propos d’une même relation amoureuse :

  1. Dans Romeo and Juliet, l’homme est un incurable romantique, abasourdi que sa Juliette puisse l’abandonner pour un autre
  2. It never rains évoque « ton nouveau Romeo » et parle assez clairement d’une musicienne, pour laquelle à présent qu’elle connait sa dure période, il n’y a nulle sympathie : « tu n’en as jamais rien eu à foutre de qui tu ramasses / Et laisses allongé à saigner par terre / Tu plumes les gens en pleine montée / Car tu croyais ne jamais descendre »
  3. Parvenu à Lover gold, il y a acceptation de la réalité de ce qui est arrivé

“Dire Straits” / Michael oldfield – Ed. Albin Michel (1984) / p.162

1985-1986 : Tournée Brothers in arms

Plusieurs nouveautés :

  • Par un riff servant de pont, l’intro clavier est reliée au morceau précédent qui est soit So far away, soit One world. La mélodie de l’intro reste semblable à celle de la tournée précédente, sauf qu’elle est doublée au saxophone par Chris White
  • Le plus gros changement est l’apparition du solo de saxophone, joué par Chris White, avant une reprise du chant, puis le solo de guitare final, sur, semble-t-il, la Strato sunburst (ce qui pourrait laisser penser que c’était déjà celle utilisée en 80-81, période où il n’existe pas de vidéo disponible)
  • Le morceau se termine sur une magnifique nouvelle progression d’accords, que nous détaille Ingo Raven dans cet article. Ce final restera dans toutes les futures versions

Durant la tournée, Alan Clark compose une nouvelle mélodie pour l’intro, d’abord jouée au piano, puis doublée au saxophone par Chris White. Mais ce n’est plus la même mélodie qu’en début de tournée :

Et Alan Clark reprendra cette mélodie en introduction de Layla sur la tournée avec Eric Clapton en 1988, ce qui confirme a priori qu’il en est bien l’auteur :

1988 : Concert pour les 70 ans de Mandela

On reste avec Eric Clapton pour ce concert mythique. En ce qui me concerne, c’est avec cette version que j’ai entendu pour la première fois le saxo dans cette chanson. A l’époque on ne pouvait pas se procurer des bootlegs aussi facilement que maintenant. Et avoir une telle version sur cassette (enregistrée à partir de la télé) était un véritable Graal. C’est pourquoi elle est longtemps restée ma préférée ; il y en a eu d’autres par la suite.

Une des particularités de ce concert exceptionnel est l’ordre de sa setlist : c’est à ma connaissance la seule et unique fois où Sultans of swing est joué AVANT Romeo and Juliet. La vidéo a été récemment restaurée par Intelligence artificielle. La chanson commence à 20:50

1991-1992 : Tournée On every street

Avec neuf musiciens sur scène, Mark Knopfler devait trouver des arrangements permettant à chacun de s’exprimer. En début de tournée, c’est la totale pour Romeo and Juliet :

  • intro au piano et saxo (la même que précédemment)
  • solo de saxo (sans gros changement)
  • puis solo de Pedal steel guitar par Paul Franklin
  • et enfin solo de Mark sur la Pensa-Suhr MKI (comme au concert pour Mandela)

A ce moment de la tournée (septembre 1991), Heavy fuel et Romeo and Juliet ne sont pas encore reliés. Ce n’est qu’à partir des concerts de Bruxelles les 1er et 2 octobre, que le riff-pont de 85-86 est ressorti des cartons pour faire la liaison entre les deux morceaux. Mais subsiste encore le solo de Mark pendant l’automne 1991 :

Après la pause des fêtes de fin d’année, la tournée reprend début 1992, avec quelques modifications dans les arrangements des morceaux. En ce qui concerne Romeo and Juliet, le solo de Mark a disparu :

C’est sous cette forme que la chanson apparaît sur le live On the night, enregistré en mai 1992 :

Un des aspects qui me gène le plus dans cette version est le son de guitare de Phil Palmer, dont la saturation me semble disproportionnée au regard de l’ambiance musicale du morceau. Hal Lindes apportait une touche plus appropriée à mon goût.

1996 : Tournée Golden heart

Plus de saxo ni de pont rock, mais c’est le thème principal de Last exit to Brooklyn qui sert d’introduction à la chanson. Le guitariste Richard Bennett donne sa touche personnelle avec un riff qui va rester pour toutes les versions futures, et qui précéde le solo de Mark, juste pendant que celui-ci va changer de guitare. Bennett est un excellent guitariste, discret, mais toujours avec des interventions d’un gout exquis. Celle-ci figure parmi ses meilleures je trouve. Mark joue le solo sur la Pensa-Suhr MKI.

Une des versions que j’aime beaucoup et celle du 23 mai 1996 au Royal Albert Hall, sortie sur l’édition limitée du Best-of Sultans of swing en 1998 :

2001 : Tournée Sailing to Philadelphia

Nouvelle intro à la guitare par le toujours excellent Richard Bennett, suivi par Geraint Watkins au piano. Mark joue le solo sur la Pensa MKII (avec 3 micros simples)

2002 : Concert Mark Knopfler & friends

Parmi les « friends », on retrouve Chris White qui vient rejouer son solo mythique des années 85 à 92

2005 : Tournée Shangri-La

Le pianiste a une nouvelle fois changé. Il s’agit dorénavant de Matt Rollings, et ce dernier peaufine l’intro au piano qu’avait ébauché Geraint Watkins sur la tournée précédente. Mark joue le solo sur la Stratocaster signature en position micros milieu + manche

Sur cette tournée, j’ai assisté au concert de Lyon, mais il n’existe pas de vidéo disponible pour ce morceau.

2006 : Tournée Real live roadrunning

Encore une version magnifique que j’adore. L’intro au piano de Matt est superbe, Mark chante merveilleusement bien, et le solo sur la Pensa Custom est rempli de grâce :

2006 : Concert de charité à Boothbay

Particularité de ce concert : pas de batterie, petit comité, audience réduite. Plusieurs chansons sont jouées en position assise, car la scène n’est pas très grande. Du coup, pas vraiment la configuration pour changer de guitare en cours de morceau, ce qui amène à l’unique fois où le solo de fin est joué par Richard Bennett et non par Mark :

2008 : Tournée Kill to get crimson

La structure du morceau reste inchangée : intro au piano, solo de fin sur la Stratocaster signature

2009 : Concert de charité « Prince’s trust »

Pour ce concert donné à une date marquante (le 09/09/09 !), Mark joue des extraits de morceaux en les présentant, et en racontant parfois ses sources d’inspiration. Pour Romeo and Juliet, il ne s’étend pas en explicitations, parle juste de la beauté de sa guitare National, et chante deux couplets et refrains, sans solo de fin. A 4:32, on peut remarquer une expression inhabituelle de sa part sur le fameux vers « you know I used to have a scene with him »

2010 : Tournée Get lucky

Même structure du morceau : intro au piano, solo de fin sur la Stratocaster signature. Sur cette tournée, Mark souffrait d’une sciatique et jouait assis. C’est donc son technicien Glen Saggers qui venait lui apporter directement la Strato, plutôt qu’il n’aille la chercher. La vidéo est tirée du concert de Fourvière, auquel j’ai assisté

2013 : Tournée Privateering

Retour du pianiste Jim Cox (déjà revenu depuis 2011). Mais globalement l’interprétation reste similaire aux tournées précédentes

2015 : Tournée Tracker

Après plus de 20 ans (si on excepte les 4 concerts « Mark Knopfler & friends » en 2002), le saxo fait son grand retour ! Cette fois avec Nigel Hitchcock, qui se démarque volontairement de Chris White, en livrant un solo de son cru. Il reprend également la mélodie d’intro de 82-83 et début 85.

2018 : Emission Piano room

Pour la promo radio de son nouvel album Down the road wherever, Mark arbore une nouvelle guitare : une Dobro de marque Beard Deco Phone Model 27. Il l’utilise pour la première fois lors de l’émission Piano Room de Ken Bruce sur la BBC. Il invoque comme raison la vétusté de sa guitare National (qui date de 1937).

2019 : Tournée Down the road wherever

Pour la tournée qui suit, Mark conserve cette nouvelle guitare (qui lui a été offerte par Jerry Douglas), sans doute aussi pour des raisons d’aisance de jeu : le manche de la dobro est en effet bien plus fin que celui de la National. Le saxophoniste a changé, en la personne de Graeme Blevins, mais l’arrangement du morceau reste sensiblement le même qu’en 2015 : intro saxo avec « l’ancienne » mélodie, et solo de saxo avant celui sur la Stratocaster signature.

La vidéo est tirée du concert de Lyon, le dernier de Mark Knopfler auquel j’ai assisté.

Les réutilisations de la chanson

La chanson a été reprise par quelques artistes, dont entre autres The Killers, qui n’ont jamais caché leur admiration pour Mark Knopfler (ils l’ont d’ailleurs invité sur leur morceau Have All The Songs Been Written ?)

Romeo and Juliet figure dans le film Empire records :

Malgré son texte parfois amer, le morceau est souvent perçu comme idéal pour illustrer une histoire d’amour naissante…

En résumé, une chanson intemporelle qui fait référence à un couple d’amants éternels ayant traversé les âges. La chanson préférée de son auteur est aussi celle de beaucoup de ses fans. Mark Knopfler a su retranscrire un sentiment d’abandon souvent partagé par celles et ceux qui ont vécu des ruptures amoureuses. Et malgré le côté inéluctable de l’histoire de cette relation, le Roméo garde toujours un soupçon d’espoir : « Toi et moi bébé, qu’est-ce que t’en dis ? » En dépit de la déception sentimentale, ces paroles finales expriment un côté candide et naif, un émoi qu’on a tous ressenti un jour. Cette chanson permet de traverser les épreuves de la vie, et de rester jeune dans sa tête, comme au premier jour, au premier regard. « You and me babe… what about it ? »

© Jean-François Convert – Octobre 2020

Étiqueté , , , , , ,

10 commentaires sur “Une chanson à la loupe: “Romeo and Juliet” de Dire Straits

  1. Excellent topo très détaillé de la part d’un vrai connaisseur !
    merci

    1
    1. dès que je trouve le temps, je vais le mettre à jour en rajoutant une infos que j’ai apprise récemment sur la liaison entre Mark et Holly

  2. Tiens, détail amusant : est-ce à cause des similitudes entre Romeo and Juliet et Jungleland que le Boss appellera en 87 son 9ème album Tunnel of love ?
    Bon, je suis sûr que non mais ça m’amuserait beaucoup. 🙂

    1
    1. ah bien vu ! je n’y avais jamais pensé, mais effectivement ça serait excellent si c’était le cas !

  3. En voilà, un morceau incontournable !
    Pour ma part, ce qui me plait le plus dans ce titre, c’est le super boulot de Pick Withers, derrière sa batterie, où il varie beaucoup son jeu, entre refrains et couplets et même, entre chaque refrain. Du grand art.
    Merci pour l’article (et vivement celui sur Making Movies).

    1
    1. avec plaisir

  4. Encore une fois bravo pour ce superbe travail , qui permet même aux « vieux fans » comme moi de découvrir une mine d’ informations concernant ce morceau d’ anthologie …..
    Vivement le prochain article .

    1
  5. Merci pour toutes ces explications.

    1
    1. avec plaisir

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

error

Suivez ce blog sur les réseaux