L’album des Notting Hillbillies a 30 ans

Le 6 mars 1990 sortait ce disque un peu hors du temps. Retour sur un anachronisme musical.

Une musique hors mode

En 1990, les eighties sont terminées, mais les nineties n’ont pas encore vraiment commencé. On est toujours dans cette ère de musique policée et calibrée pour les radios, et la révolution du grunge n’a pas encore percé. Certes, le revival seventies à pointé le bout de son nez avec le premier album de Lenny Kravitz en 1989, et des groupes comme Texas remettent au goût du jour des couleurs country blues, mais on est loin du raz de marée de Nirvana, Pearl Jam ou Soundgarden, qui va remettre les compteurs à zéro à peine 1 an plus tard. Dans la foulée, nombreux artistes des années 60 et 70 auront droit à un comeback à succès, et l’engouement pour l’analogique et les instruments vintage va battre son plein dans la deuxième moitié des années 90. Pour l’instant, le gratin rock continue de participer aux concerts de bienfaisance de la famille royale, et les vieux guitar-heroes tel Clapton jouent en costume Armani.

Guitares-National-Notting-Hillbillies
Les Notting Hillbillies avec leurs Guitares National

Dans ce contexte un brin guindé, quatre musiciens forment un groupe juste pour le fun, et sortent un disque comprenant essentiellement des reprises de standards de l’entre-deux-guerres. Du vieux western-swing désuet, mais produit façon 1990 quand même. Du coup, ça sonne à la fois suranné comme dans un film en noir et blanc, mais avec des synthés, une batterie programmée, et des sonorités globales très propres. Pas de craquement de 78 tours ni de guitares mal accordées. Tout est tiré au cordeau, mais dans une ambiance globale qui fleure le « bon vieux temps ».

Le visuel est à l’image de cette atmosphère d’une autre époque : cravates américaines, costumes ajustés, chapeau, et guitares National, ces fameux instruments à caisse métalliques des années 20-30. Il est d’ailleurs amusant de noter qu’aucun des morceaux de l’album ne comporte de partie jouée sur ce type de guitare !

Guitares-National-Notting-Hillbillies3
De gauche à droite : Les trois National de Brendan Crocker (1936), puis Mark Knopfler (1937), et Steve Phillips (1935). (Merci à Jeroen Van Tol pour la photo)

La parenthèse tranquille de Mark Knopfler

Mais qui sont donc ces musiciens ? Ils se sont tous déjà croisés auparavant et décident de monter ce groupe, un peu dans le même esprit que les Traveling Wilburys (créé en 1988 par Harrison, Dylan, Orbison, Petty et Lyne).

Mark Knopfler est dans sa période « pause », entamée à l’issue de la tournée mondiale de Dire Straits en 1985-86. Il a décidé de prendre du recul vis-à-vis de ce mastodonte qui le dépasse un peu. Il se consacre à la composition de musiques de films (Princess Bride en 1987, et Last exit to Brooklyn en 1989), il joue les seconds couteaux sur les tournées de son ami Eric Clapton en 87-88-89, et participe aux sessions d’autres artistes comme par exemple Randy Neman en 1988. La reformation de Dire Straits pour le concert événement des 70 ans de Mandela le 11 juin 88 ne semble pas encore présager du comeback du groupe en 1991. Pour l’instant, Knopfler est en vacances, et le titre de cet album Missing… presumed having a good time (« manquant à l’appel…supposé passé du bon temps ») lui convient parfaitement.

Il retrouve un des premiers musiciens avec qui il a commencé à jouer au début des seventies : Steve Phillips, ardant défenseur du country-picking à l’ancienne, et qui se trouve être celui qui a vendu à Mark sa célèbre guitare National. Le troisième Larron est Brendan Croker, songwriter anglais, lui aussi féru de folk et de country. Les trois compères ont déjà joué ensemble en 1986 et 1989 (voir plus bas) sans concrétiser d’enregistrement en studio. La décision est prise à la fin de l’année 1989, et Mark Knopfler embarque avec lui le fidèle Guy Fletcher, claviériste de Dire Straits, mais surtout arrangeur, producteur. C’est lui qui va programmer les parties de batterie et apporter la touche technique nécessaire pour l’enregistrement de l’album.

Emission Rapido, diffusée sur Canal+ le 7 mars 1990

Comme le quatuor envisage de se produire sur scène, les 4 musiciens font appel au bassiste Marcus Cliffe, au joueur de Pedal Steel Paul Franklin (qui joue également sur l’album, et rejoindra Dire Straits 1 an plus tard) et à Ed Bicknell… le manager de Dire Straits, qui a été batteur dans sa jeunesse. Il est le dernier à être prévenu, et de façon totalement incongrue. Ils se retrouvent tous dans un pub et lui annoncent la nouvelle:

ah au fait Ed, on a décidé de créer un nouveau groupe… et c’est toi le batteur

Et le nom du groupe est en jeu de mots entre le quartier Notting Hill de Londres, et le style de musique Hillbilly (terme désignant les personnes originaires des Apalaches), en vogue dans les années 30-40, bien avant l’arrivée du rock’n’roll.

L’album chanson par chanson

Pour le détail des différentes parties de guitares, vous pouvez vous reporter à la liste que j’ai rédigée sur le site d’Ingo Raven

1 – Railroad Worksong

Le morceau qui ouvre l’album est un work-song, comme l’indique son titre. Il s’agit d’un traditionnel, popularisé par entre autres Mississippi John Hurt ou Leadbelly. Les paroles sont à la première personne, par un ouvrier (ou forçat ?) travaillant sur les chemins de fer. La Pensa-Suhr de Mark apporte instantanément le toucher si reconnaissable du guitariste. Brendan est au chant principal, avec Steve et Mark aux chœurs.

2 – Bewildered

Steve Phillips apporte son grain de voix nonchalant sur ce blues de 1936. L’ambiance générale de l’album est bien là : on imagine aisément un fermier sur son rockingchair devant sa maison en bois dans le sud de la Louisiane ou du Wisconsin. Paul Franklin joue du pedabro, un instrument spécialement conçu par son père, qui a les mêmes fonctionnalités qu’un pedal steel (pédales jouant sur la hauteur des notes des cordes), mais avec une caisse à résonateur, et un donc un son type dobro.

3 – Your Own Sweet Way

Bien que l’album soit essentiellement constitué de reprises, chacun a eu droit à sa chanson originale. On commence avec Mark Knopfler, qui pour la première fois de sa carrière compose en ternaire. Un shuffle intensément jazzy qui sonne comme s’il datait d’avant la guerre. Le rythme sera modifié lors des concerts de la fin des années 90 (voir plus bas). La Pensa-Suhr en son clair dialogue lascivement avec la Pedal Steel.

Anecdote : le morceau a été utilisée dans une publicité française pour la voiture Saab 900, en 1991 (voir la vidéo INA ici)

4 – Run Me Down

Steve Phillips affirme son goût pour le rockabilly old school avec ce titre. En concert, il chantera plusieurs morceaux des années 50 dans cette même veine. Paul Franklin brille à la Pedal Steel sur le solo.

5 – One Way Gal

Un parfum exotique avec ce morceau. Les claviers de Guy Fletcher optent pour des sons type marimba, et les harmonies vocales évoquent les îles. La musique country et hillbilly empruntaient souvent à la culture hawaïenne (d’où sont venus les sons de Pedal steel), et ce titre s’inscrit tout à fait dans cette démarche. Sur le canal gauche, Mark joue une rythmique typique de son jeu en fingerpicking, dont il a le secret.

6 – Blues Stay Away From Me

On imagine aisément le soleil couchant, et un poor lonesome cowboy partant vers de nouveaux horizons. Les cordes (jouées aux claviers) renforcent le côté cinématographique de la chanson. En 2000, Mark Knopfler l’a repris avec Chris Barber dans un esprit beaucoup plus jazzy.

7 – Will You Miss Me

Deuxième composition originale de l’album, cette ballade est écrite et composée par Steve Phillips. Mark est à la guitare solo, et on peut voir dans le clip vidéo qu’il joue au mediator. Sur scène en 1997, il la jouera aux doigts (voir plus bas).

8 – Please Baby

Encore des effluves langoureuses qui font penser aux vahinés, surtout avec les phrases étirées de Pedal Steel. Steve assure le chant principal.

9 – Weapon Of Prayer

Cette chanson sonne comme un folk typique début de siècle, alors qu’il s’agit en fait d’un titre de 1962 du duo The Louvin Brothers. C’est encore le Pedabro qui offre ce son caractéristique sur le solo.

10 – That’s Where I Belong

Troisième composition originale, cette fois par Brendan Croker. Il chante en trio avec Mark qui assure l’harmonie basse, et Guy l’harmonie haute. Et toujours le Pedabro en solo

11 – Feel Like Going Home

L’album se termine sur cette magnifique ballade de Charlie Rich, chantée avec émotion par Brendan. Mark la chantera à plusieurs reprises (voir plus bas), mais c’est surtout son solo sur la Pensa-Suhr que l’on retient, et qui referme les portes de ce voyage dans le temps, à l’époque des fermiers de l’ouest, de la grande dépression, des voyageurs errants… mais une musique intemporelle qui s’écoute sans repère particulier.

Bonus track : Lonesome wind blues (face B de Will You Miss Me et Feel Like Going Home)

Les singles Will You Miss Me et Feel Like Going Home proposaient en titre bonus ce blues qui n’a pas été retenu sur l’album, peut-être à cause de sa trop grande similitude harmonique avec Blues stay away from me.

Les Notting Hillbillies en concert

Les prémices en 1986 et 1989

Avant que ne se concrétise réellement l’idée de groupe, Mark, Steve et Brendan ont eu l’occasion de jouer ensemble. Des premières rencontres que beaucoup considèrent comme l’origine des Notting Hillbillies.

LEEDS 31 MAI 1986

LEEDS 18 JUILLET 1989

En 1989, Mark Knopfler et Alan Clark participent au concert de Brendan Croker. L’idée du groupe devait sans doute être déjà dans les tuyaux…

La tournée 1990

Après la sortie de l’album, une mini-tournée est organisée, uniquement au Royaume-Uni. En avant-première pour lancer la tournée, le groupe participe à l’émission Rock Steady

La dernière date est le 15 mai 1990 à Snape. Le concert est filmé. C’est le seul témoignage “officiel” d’un concert des Notting Hillbillies

Set List (avec liens directs) :

Il subsiste quelques rares passages télé :

Ainsi que des vidéos amateurs :

Les 2 concerts de charité en 1993

Un concert est donné à Leeds le 3 juillet, avec seulement Mark, Brendan et Steve en version plus ou moins acoustique (Mark est à l’électrique, mais il n’y a ni claviers, ni section rythmique). La particularité de ce concert est d’y voir figurer 2 chansons de Dire Staits jamais jouées en live à part lors de cette soirée : Ticket to heaven et How long

Un autre concert de charité a lieu trois jours plus tard, le 6 juillet à Newcastle, ville d’enfance de Mark, au profit de l’association Swant Hunter. Alan Clark remplace Guy Fletcher aux claviers. La version calypso de So far away offre l’occasion à Mark et Brendan de plaisanter sur les paroles en improvisant des répliques à tout de rôle (entre 12:00 et 13:00 environ)

A noter qu’un autre concert de charité a été donné en 1996 à Sheffield. Plus d’infos sur : Oneverybootleg.

Les concerts de 1997, 1998 et 1999

De nombreux concerts de ces années sont disponibles en intégralité sur YouTube, par exemple :

De l’avis de ceux qui ont eu la chance d’y assister, il s’agit pour eux de leurs meilleurs concerts de la carrière de Mark Knopfler. Une ambiance décontractée et intimiste, pas de pression, une proximité entre le groupe et le public, les musiciens détendus et affables, et une setlist dense et variée.

Will you miss me, avec Mark jouant au doigts sur la Strat 1954 le 23 mai 1997 :

Ce 27 juillet 1998, Mark a dû chanter Feel like going home, car Brendan avait perdu sa voix :

Your own sweet way transposé en binaire. Exemple à ce concert du 19 juillet 1999 :

Les concerts ‘Mark Knopfler & friends’ en 2002

Deux parties lors de ces concerts de charité de 2002 : le deuxième set était consacré aux tubes de Dire Straits et solo, tandis que le premier voyait se réunir les Notting Hillbillies, mais sans Ed Bicknell, congédié par Mark après la sortie de Sailing to Philadelphia en 2000. L’ex-manager de Dire Straits voulait continuer de surfer sur la popularité du groupe et orienter la carrière de Knopfler dans le même sens, sur le plan musical, de la promotion, des tournées, etc… mais le songwriter avait une autre vision pour la suite de ses projets, et ces concerts marquent à la fois la dernière réunion avec des ex-membres du méga-groupe des eighties (Chris White, John Illsley, et Danny Cummings, même si celui-ci rejouera avec Mark par la suite, et Guy Fletcher étant à part dans l’aventure) et également une sorte d’adieu des Notting Hillbillies, même si ça n’était pas ainsi clairement affiché.

A noter le retour de Your own sweet way en ternaire (à 12:06 dans la vidéo ci-dessous)

Retrouvez la playlist du concert au Shepherd’s Bush Empire, à Londres, dont est issue cette version de Feel like going home :

Les versions sans les Notting Hillbillies

L’hommage à Roger Scott en 1989

Roger Scott était un DJ apprécié outre-manche, notamment pour avoir présenté une émission musicale sur la radio londonienne Capital entre 1973 et 1988, puis sur la BBC1 en 1988 et 1989, avec des interviews, et notamment, entre autres, de Mark Knopfler. Il est décédé jeune (à seulement 46 ans) le 31 octobre 1989. Le 7 décembre, plusieurs artistes sont venus lui rendre hommage au cours d’une émission présentée par un autre célèbre DJ, Alan Freeman, et enregistrée aux studios Abbey Road.

Assis devant le piano : à gauche Alan Freeman et à droite Ciff Richard
Debout derrière : Mark Germino, Chris Rea, ?, Nick Lowe, Dave Demunds, Mark Knopfler et Guy Fletcher

Mark Knopfler prononce un discours émouvant. Il explique qu’ils sont en train d’enregistrer l’album des Notting Hillbillies, et particulièrement la dernière chanson Feel like going home. Ce morceau a une résonance particulière, car Mark aurait souhaité que Roger Scott l’entende, mais il est malheureusement décédé avant que enregistrement ne soit terminé. Le titre est interprété à deux avec Guy Fletcher, et Mark assure le chant.

Brendan Croker et Steve Phillips en 1990

Lors d’une émission télé en août 90, les deux musiciens racontent leur surprise face au succès du disque, et jouent Weapon of prayer

Brendan et Steve se sont retrouvés à plusieurs reprises par la suite, en jouant des morceaux de leurs répertoires respectifs, ou des reprises de l’album comme par exemple Belwildered.

Mark Knopfler et Tom Jones à l’émission ‘One Night Only’ en 1996

Une émission spéciale dédiée à Tom Jones pour le réveillon de noël en 1996. Le crooner chante Feel like going home, accompagné par Mark à la Les Paul

Steve Phillips et les Sultans of swing

Steve Phlillips joue en live à la télévision sa chanson Will you miss me, accompagné par un backing band nommé ‘Sultans of swing’ (!)

Une madeleine musicale

Après les concerts de 2002, il n’y a plus eu de reformations des Notting Hillbillies, hormis des réunions informelles entre Brendan Croker et Steve Phillips (par exemple en 2004), ou Mark Knopfler et Steve Phillips (plus récemment en 2012). Du fait de la scission entre Knopfler et Bicknell au début des années 2000, il n’y en aura vraisemblablement plus d’autre, en tout cas dans leur formation originelle. Il nous reste donc cet unique album, au charme un peu suranné, qui nous envoie son clin d’œil trentenaire aujourd’hui : une madeleine à savourer en nous remémorant nos jeunes années…

Sources

  • Oneverybootleg
  • YouTube
  • Wikipedia
  • Interviews

© Jean-François Convert – Mars 2020

Étiqueté , , , , , , , , ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

error

Suivez ce blog sur les réseaux