Une chanson à la loupe: “Expresso love” de Dire Straits

L’album Making Movies fêtera ses 40 ans le 17 octobre. Avant une chronique le jour J, retour en détails sur deux de ses morceaux : Expresso Love d’abord, puis Romeo and Juliet dans un deuxième temps.

L’origine de la chanson

Des paroles à la fois sensuelles et amères

En 1980, Mark Knopfler est dans une phase dépressive. Il vit très mal sa rupture avec la chanteuse Holly Vincent survenue à l’automne 1979, et il écrit des paroles soit désenchantées (Romeo and Juliet) soit gorgées d’amertume, soit carrément désespérées. Un texte qui ne verra pas le jour s’intitule même Suicide Towers :

« Assis là-haut / Dans les tours du suicide / des jours et des jours / Des heures et des heures / Je sors de là-dedans / Je sors par la porte / Je ne sors pas par une fenêtre»

Le riff de cette chanson apparaît plus tard sous le titre Expresso love. Cette fois les paroles sont plutôt cyniques, et Mark exprime ne plus vouloir s’engager dans une relation durable. Plutôt des aventures d’un soir, des liaisons « express » :

« L’amour expresso c’est bien / Je ne veux pas de sucre dedans / C’est juste encore un autre, comme le précédent»

Mark Knopfler dans le documentaire Arena sur la BBC , filmé au début de l’année 1980

Une vision machiste, mais assumée, liée à son état sentimental du moment. Mark Retrouvera cette écriture amère au début des années 90 lors de son divorce avec Lourdes Salomone, et lui inspirera des textes comme When it comes to you ou You and your friend par exemple.

Sur une note un peu plus nostalgique, les paroles de Expresso love font tout de même un petit clin d’œil à une virée dans le Wild west end qui renvoie au premier album.

Un riff retravaillé

Côté musique, le morceau confirme le virage rock amorcé avec cet album Making Movies, qui se retrouve également dans Solid Rock et Tunnel of love (► chronique détaillée). Le riff principal du morceau pourrait bien avoir connu plusieurs versions. La chanson Making Movies, qui restera inédite mais donnera son titre à l’album, et un vers dans le refrain de Skateaway, tourne autour d’un leitmotiv à la guitare qui semble être à l’origine du thème musical de Expresso love :

Soit ce riff a évolué et est devenu celui de Expresso love, soit Mark en a composé deux similaires, et n’a pas pu inclure Making Movies dans l’album à cause de leur trop grande ressemblance.

Quoiqu’il en soit, ce gimmick à la guitare est typique de son jeu à l’époque comme il l’explique dans le documentaire Arena sur la BBC :

« C’est ma façon de jouer en ce moment, essentiellement sur les cordes graves »

Dire Straits en répétition début 1980, filmé dans le documentaire Arena sur la BBC

La version studio

Nouveau style, nouveau son

Le riff qu’on entendait sur la chanson Making movies était joué en fingerpicking mais témoignait déjà d’un désir de passer à quelque chose de plus rock par rapport aux débuts du groupe. Sur Expresso love, Mark empoigne le mediator et fait rugir sa Schecter, nouveau modèle de guitare auquel il vient de s’accoutumer.

En plus de changer de style de jeu, il opte également pour un son plus saturé, riche en medium, qui m’a toujours fait penser à celui de Richie Blackmore période Machine head (par exemple les solos sur Maybe I’m a Leo ou Never before). Pas étonnant quand on sait que Mark Knopfler passe sur enceintes Marshall (mais toujours avec amplis MusicMan) à cette période. C’est particulièrement flagrant sur le solo avec les guitares harmonisées

Expresso love comporte pas moins de 4 guitares :

  • Le riff principal dès l’intro
  • Une rythmique sur le canal droit qui commence à 0:40 et qui à la fin de la chanson donne l’impression de « chanter » les chœurs « express love » qui seront repris par John et Hal ou Jack en concert
  • Une première lead sur le canal gauche qui commence à 2:08 et qui joue la première partie du solo
  • Une deuxième lead située sur la droite, qui arrive à 2:41 pour la deuxième partie du solo en guitares harmonisées

Pour plus de détails sur les différentes parties de guitares : ► consultez la page que j’ai co-rédigée sur le site d’Ingo Raven

Les 2 guitares rythmiques sont jouées au mediator, les 2 guitares solo au fingerpicking, a priori toutes par Mark Knopfler. Car effectivement, sur cet album, il joue toutes les parties de guitares, solo et rythmiques, suite au départ de son frère David. Vraiment toutes ? Un doute subsiste encore sur ce point…

Sid McGinnis joue-t-il sur la version studio ?

Début juillet 1980, en pleines sessions enregistrement, le clash entre les frères Knopfler est consommé. Rien de surprenant pour l’entourage du groupe, quelque chose de profond et courant dans les fratries, qui couvait depuis un moment et qui explose sur un banal prétexte de parties de guitares mal exécutées.

Dans l’urgence, pour finir l’album dans les temps, un musicien de session est appelé en renfort : Sid McGinnis. Il subsiste peu d’infos précises sur les détails de sa participation. On sait seulement qu’il n’est pas retenu pour la tournée qui suit, car son manager demande un cachet trop important. C’est ainsi que sera embauché Hal Lindes.

Deux possibilités :

  1. Soit Sid McGinnis n’a joué que des sons témoins, ce qu’on appelle des « backing tracks » pour permettre aux autres musiciens de caler leurs parties, puis Mark a réenregistré toutes les guitares, et c’est donc bien lui que l’on entend uniquement sur le mix final de l’album
  2. Soit Sid McGinnis joue sur un ou plusieurs morceaux, et la production a « omis » de le créditer, suite à des désaccords sur ses exigences financières

On ne saura sans doute jamais le fin mot de l’histoire. A priori, je penche plutôt pour la première solution. MAIS :

En 1985, lors d’un passage à l’émission de David Letterman, Mark Knopfler joue Expresso love, non pas avec Dire traits, mais accompagné du backing band de l’émission… dont fait partie Sid McGinnis. Et fait notable, ce jour là le solo est joué de la même façon que la version studio, c’est-à-dire avec deux guitares harmonisées, jouée par Mark et Sid… Alors qu’avec Dire Straits, le morceau n’a jamais été joué en concert de cette manière.

Pourquoi le jouer ainsi, justement ce jour-là en la présence de Sid McGinnis ? Serait-ce un clin d’œil à sa « participation » à l’album ? Jouerait-il en duo avec Mark sur la version studio ? La question restera sans réponse, et j’aurai toujours un doute…

Le single

Étrangement, malgré son fort potentiel, Expresso love ne sort pas en face A de single, mais sur la face B de Skateaway, jugé plus prometteur (et qui bénéficie également d’un clip vidéo).

La maison de disques se rendra compte de l’impact du morceau quelques années plus tard en le sortant en single dans la version live figurant sur Alchemy. Cependant, selon les pays, Expresso love se retrouvait en face B de Two young lovers ou en face A, notamment en Espagne avec le sous-titre traduit dans la langue du pays : « El Expresso del amor ». Je ne parle pas l’espagnol, mais la traduction ne me semble pas tout à fait exacte : le titre espagnol signifierait « L’express de l’amour » alors que le titre original exprimait plutôt un « amour express » à mon sens.

Les versions live

Le caractère bien trempé du morceau sied forcément à la scène. Des paroles sensuelles, un rythme marqué, et un riff imparable. le cocktail parfait pour électriser l’audience. A part l’exception unique de la version à l’émission de Letterman (voir plus haut), Mark a toujours joué Expreso love entièrement au mediator en concert, rythmique et solo.

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N.B. la légende de cette photo est fausse : il ne s’agit pas d’un concert de juillet 1985, mais plus vraisemblablement de décembre 1982 à Londres, en tous les cas de la tournée Love over gold en 1982-1983

Tournée On location 1980-1981

Mark joue le riff d’introduction. Une intro qui a parfois duré comme sur cette version à Werchter en juin 1981, où le batteur Pick Withers vient faire le pitre sur le devant de la scène :

Les chœurs « express love » chantés par John Illsley et Hal lindes apparaissent dès cette première tournée. La fin du morceau est couplée à l’intro de Down to the Waterline. Ingo raven nous explique dans cet article, les subtilités de changement de tonalité dans cette transition pour arriver à relier deux chansons.

Tournée Love over gold 1982-1983

Cette fois, c’est Hal Lindes qui a l’honneur de jouer le riff d’introduction. En fait le morceau s’enchaîne avec la fin de Industrial disease joué juste avant, et dont le final est constitué des deux guitares de Mark et Hal qui se répondent. Mark jouant sur la Erlewine Custom (surnommée « The Pig »), il doit aller changer de guitare pour récupérer la Strato Schecter rouge, laissant ainsi Hal démarrer Expresso love :

Tournée Brothers in arms 1985-1986

Pour sa dernière tournée, Expresso love subit quelques changements : l’intro à la batterie s’enchaîne directement après le final de Ride across the river (premier titre de la setlist), le riff d’intro est à nouveau joué par Mark, puis le solo est d’abord joué au saxo par Chris White (plutôt une bnne idée, en référence aux paroles), avant d’être suivi par Mark à la guitare. Et un final est ajouté avec des chœurs chantés par Guy Fletcher, John Illsley et Jack Sonni, le morceau se terminant sur un accord majeur, à la différence des précédentes versions.

Lors du dernier show de la tournée, à Sydney le 26 avril 1986, Jack Sonni ajoute un solo après le dernier refrain. Mark le lance « oh Jack ! » (à 3:32) :

Ce sera la dernière fois où Expresso love est joué sur scène. On comprend aisément que le style de la chanson ne collait plus avec la nouvelle orientation musicale de Mark Knopfler en solo à partir des années 90. Il reste que ce morceau témoigne parfaitement de l’aspect plus rock de Dire Straits, notamment au cours des années 80. Un groupe et surtout un auteur-compositeur-guitariste qui savait mixer à la fois mélodies ciselés, arrangements subtils, et riffs taillés pour concerts en stade. Mais ça, c’était avant…

Rendez-vous dans quelques jours pour l’analyse de Romeo and Juliet, et le 17 octobre pour la chronique de l’album Making Movies, à l’occasion de ses 40 ans.

© Jean-François Convert – Octobre 2020

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10 commentaires sur “Une chanson à la loupe: “Expresso love” de Dire Straits

  1. Bravo pour cet article qui, comme les autres est une mine d’ informations et de documents que je découvre.
    Merci pour ce fantastique travail de passioné.

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    1. avec plaisir

  2. Jef, tes chroniques sont sidérantes de précision et de richesse dans les supports et les anecdotes proposées !! Encore une fois j’ai appris bcp de choses sur un morceau que je vénère depuis Alchemy… Un titre que je classe dans mon top 10 des meilleurs morceaux de rock de tous les temps. Merci à toi !

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    1. avec plaisir 🙂

  3. Ah oui, quel plaisir d’entendre un DS si rock et qui annonce son jumeau encore plus débraillé, le si bien nommé Solid Rock ! Ce morceau doit beaucoup, comme le reste de l’album, à la belle présence de Roy Bittan, le pianiste du boss.

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    1. tout à fait d’accord. j’y reviendrai dans la chronique consacrée à l’album, la semaine prochaine 😉

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  4. Au top comme toujours

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      1. Très belle analyse

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