Une chanson à la loupe: “Sultans of swing” de Dire Straits

Le premier tube de Dire Straits est l’un des morceaux préférés dans le cœur des fans. Et 40 ans après sa création, Mark Knopfler le joue toujours en concert. Retour sur la genèse de ce passage obligé pour tout guitariste en herbe.

Les origines

Juillet 1977, Depford, sud-est de Londres, 4 musiciens répètent dans leur minuscule appartement des compostions de leur leader-chanteur-guitariste Mark Knopfler. On est en pleine vague punk, avec chanteur vociférant, guitariste primaire, et batteur cogneux, mais lui préfère des mélodies ciselées et des lignes de guitare cristallines, jouées en fingerpicking (sans mediator), le tout au service d’une plume aiguisée, le plus souvent pour des portraits finement dépeints.

“We are the sultans of swing”

L’un de ces portraits concerne un groupe de jazz croisé dans un bar, lors de déambulations nocturnes : des employés de classe moyenne qui se détendent le vendredi soir en jouant dans un combo-jazzy. A la fin de leur set, ils se présentent : “nous sommes les Sultans du Swing”.Composé à l’origine sur sa guitare National de 1937, Mark décide de donner au morceau une nouvelle musicalité en la retravaillant sur sa Stratocaster de 1961, achetée un an auparavant. Le bassiste John Illsley se souvient qu’au début, la chanson ne sonnait pas du tout comme ça, et un jour Mark a dit “hey, je crois que j’ai des nouveaux accords au poil pour Sultans !”. Cette Stratocaster, achetée d’occasion en 1976, est un modèle palissandre de 1961, et dont le corps est en finition naturelle. Elle ne deviendra rouge que 2 ans plus tard, à l’été 1978, bien après la parution du premier album, mais nous n’en sommes pas encore là.

Les frères Knopfler lors d’un concert de Dire Straits en 1977. Mark joue sur sa Stratocaster de 1961, encore en finition naturelle

La démo – Juillet 1977

Pour l’instant, en ce mois de juillet, l’objectif est d’enregistrer des démos pour ensuite démarcher les labels éventuellement intéressés par cette musique laid-back typiquement américaine, et c’est loin d’être gagné dans cette Angletterre de fin des seventies, qui porte aux nues les Clash et Sex Pistols. Et puis il faut un nom…c’est un ami du batteur Pick Withers qui suggère “Dire Straits”, en rapport à leur situation financière du moment. “To be in Dire Straits” signifie en effet “être dans une mauvaise passe, être dans la dèche”.Le 27 juillet, les 4 musiciens de Dire Straits entrent aux Studios Pathway et mettent en boite 5 morceaux : Sultans of swing, Water of love, Wild west end, Down to the waterline, et Sacred loving, composition du frère David Knopfler, qui ne sera pas retenue par la suite. Cette première version de Sultans of swing contient déjà l’ossature globale du morceau. On note quand même quelques différences, notamment le riff récurrent entre les couplets qui est joué dans l’autre sens : la phrase qui se termine sur la note haute est jouée en deuxième.

La bande arrive entre les mains du DJ Charlie Gilett qui anime sur la radio BBC l’émission “HonkyTonk Demos”. Il va y diffuser “Sultans of swing” un dimanche, les 4 membres du groupe ratant la diffusion, étant occupés à aider un ami à déménager !Mais le succès est immédiat et il n’en faut pas plus pour susciter l’appétit des maisons de disques. Un contrat avec Phonogram est signé à la fin de l’année 1977.

Dire Straits au Marquee club à Londres en 1978

C’est à cette même période que Mark achète sa deuxième Stratocaster, de 1962, avec un manche à touche érable (mais 2 pièces : manche érable + touche érable par dessus, donc sans barre marron au dos du manche, la tige étant insérée avant la touche).

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La version album – Février/Mars 1978

Le groupe entre en studio le 13 février 1978 et y restera jusqu’au 5 mars, pour y enregistrer les 9 chansons de leur premier album. “Sultans of swing” ouvre la face B, et comme plusieurs autres titres comprend 3 parties de guitare :

  1. La guitare solo, au centre
  2. Une guitare rythmique sur le canal gauche
  3. Une guitare rythmique sur le canal droit

Sur les autres morceaux, lorsqu’il y a plus de 2 guitares, Mark joue la guitare solo et une des deux guitares rythmiques (il est d’ailleurs crédité “vocals, lead & rhythm guitars”), David jouant l’autre guitare rythmique. Mais sur “Sultans”, il se pourrait que Mark joue toutes les guitares, son style particulier de fingerpicking rythmique étant reconnaissable aussi bien sur le canal gauche que le canal droit. Il n’y a bien sûr aucune certitude, mais c’est la conviction d’Ingo Raven, expert en la matière, et notamment sur se sujet.

Dans une publication récente sur Facebook, David a indiqué que Mark avait utilisé la Stratocaster noire de son frère sur le morceau. Pour y jouer une des 2 parties rythmiques ?

En 2009 est sorti le jeu vidéo “Guitar Hero 5” sur lequel figure “Sultans of swing”. On peut y entendre la partie de guitare solo isolée, même si elle est mixée avec la rythmique.

Modèle de précision, cristalline et percutante, mélodique et bluesy sur une grille d’accord proche du flamenco, la guitare solo de “Sultans of swing” est devenue depuis une référence en la matière, un modèle du genre. Et le style en fingerpicking devient la marque de fabrique de Mark knopfler, LE son Dire Straits (même s’il utilisera de temps à autre le mediator).La sonorité particulière a laissé cours à maintes théories parmi les “guitar-freaks”. Le spécialiste en la matière Ingo Raven a fait des recherches poussées sur la question et est arrivé à la conclusion suivante :

  • Guitare : Fender Stratocaster 1961, touche palissandre, finition naturelle
  • Micros : Di Marzio FS-1 en position centrale. Sélecteur de micro en position milieu + manche (donc FS1 + micro manche Fender)
  • Effets : Compresseur (Dan Armstrong Orange Squeezer), limiteur (console) ? chorus ?
  • Ampli : Fender Vibrolux

Mark et sa Stratocaster de 1961 en finition naturelle, avant qu’elle ne soit repeinte en rouge à l’été 1978

Une remarque cocasse :

Alors que la Stratocaster rouge est devenue emblématique du son Knopfler, et de ce morceau en particulier, il y a de fortes chances pour que “Sultans of swing” ait été enregistré sur une Stratocaster à la finition naturelle !

Cette guitare de 1961 était en effet sans couleur lors de son achat d’occasion en 1976. Sur les premiers concerts de Dire Straits en 1977, elle apparaît ainsi.

Ce n’est qu’à l’automne 1978 qu’on peut la voir repeinte en rouge, ce qui laisse supposer que cette finition été exécutée durant l’été 1978, pendant que Mark jouait essentiellement sur sa 2ème Stratocaster de 1962, qui elle était rouge dès son achat fin 1977.

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Le single – Avril 1978

La maison de disques jugeant le son trop feutré pour le marché américain, il est demandé au groupe de réenregistrer une version du morceau pour le sortir en single. Les sessions de l’album s’étant terminées le 5 mars, les quatre musiciens retournent en studio le 20 avril et rejouent “Sultans of swing” dans une version quasi similaire, mais au son légèrement plus crunchy.

Fait notable, dans le 2ème solo, Mark rajoute un cycle de mesures juste après la gamme “descendante” et avant les fameux “Twiddy bits” du final. On les entend ici à 5:18. Ces mesures n’étaient pas présentes dans la version album, mais demeureront dans toutes les versions live de la chanson jusqu’à la tournée 2008, où Mark décidera de revenir à l’orignal en passant directement au final. (Voir plus bas pour la liste des versions live)

Le single sort avec “Eastbound Train” (enregistré live le 9 décembre 1977 lors du Festival “Front Row”, au Hope & Anchor) en face B. Ce morceau ne figure pas sur l’album et n’a été joué uniquement qu’en concert (hormis la version démo du 9 novembre 1977).

Différentes version du 45T sorti en 1978

Le clip vidéo – Juillet 1978

Au début de l’été 1978, un clip vidéo est tourné pour renforcer la promotion de l’album qui vient de sortir. C’est bien évidemment un playback. Mark joue sur sa Stratocaster touche érable de 1962, sans doute parce que l’autre (celle à priori utilisée sur l’enregistrement) est en cours de re-finition en rouge.

Pour plus de précisions sur les deux Stratocasters de Mark durant la période 1977-1979, consultez cet excellent article d’Ingo Raven. Vous y apprendrez, entre autres, que la plaque avec micros et potentiomètre noir était régulièrement changée d’une guitare à l’autre.

Les versions live

Il est intéressant de voir comment ont évolué les arrangements du morceau au cours des différentes tournées, que ce soit avec Dire Straits ou en solo :

Tournée 1978

Version sensiblement semblable à la version studio.

Guitare utilisée : Fender Stratocaster 1961 ou 1962

Emission “Chorus” sur Antenne 2, diffusée le 5 novembre 1978, enregistrée le 14 octobre :

Tournée Communiqué 1979

Version sensiblement semblable à la version studio.

Guitare utilisée : Fender Stratocaster 1961 ou 1962.

Emission “Rockpalast” sur la chaîne de télévision Allemande WDR, le 16 février 1979 :

Tournée On Location 1980-1981

Allongement du solo de fin et apparition du “breakdown” (passage calme) avant le final. C’est également lors de cette tournée qu’on entend pour la première fois des claviers sur le morceau, suite à l’arrivée d’Alan Clark dans le groupe.

Guitare utilisée : Schecter Stratocaster rouge.

Concert à Dortmund, 12 décembre 1980, retransmis dans l’émission “Rock Pop” :

Tournée Love Over Gold 1982-1983

Sensiblement pareil à la tournée précédente, mais la version figurant sur le live “Alchemy” reste pour beaucoup de fans, la meilleure.

Guitare utilisée : Schecter Stratocaster rouge

Concert à l’Odéon Hammersmith le 23 juillet 1983, figurant sur le live “Alchemy” :

Tournée Brothers In Arms 1985-1986

Rallongement du solo de fin, apparition du Saxophone, et rajout de l’accord supplémentaire LA mineur dans la grille de fin, après le nouveau “breakdown” au piano.

Guitare utilisée : Schecter Stratocaster rouge (Live Aid ou Wembley, les 2 en juillet 1985) ou Schecter Stratocaster blanche (concert de Sydney en 1986)

Concert à Sydney, le 26 avril 1986, retransmis sur la télévision australienne :

Concert pour Mandela – 11 juin 1988

Version similaire à celle de la tournée précédente (Brothers in Arms 85-86) avec le saxo, le breakdown au piano et le LAm. La particularité de cette version est que la guitare rythmique est tenue par Eric Clapton.

L’autre particularité de ce concert est qu’il est le premier à grande audience (si on exclut les “warm-up” des jours précédents) où Mark utilise sa guitare Pensa-Shur MKI.

Tournée On Every Street 1991-1992

Version similaire à celle de la tournée précédente (Brothers in Arms 85-86) avec le saxo, le breakdown au piano et le LAm.

Petite différence : la première partie du morceau (chanson plus solo avant le breakdwon) est jouée à uniquement 4 musiciens (2 guitares, basse, batterie) comme aux débuts de Dire Straits en 77-79, avant qu’ils ne soient rejoints par le reste du groupe.

Il y a également Paul Franklin en plus à la Pedal Steel, mais ce n’est pas sur ce morceau qu’on l’entend le plus.

Guitare utilisée : Pensa-Shur MKI

Concert du 29 septembre 1992 aux arênes de Nîmes, retransmis sur Canal+ :

Tournée Golden Heart 1996

Le saxo a disparu, mais il y a toujours le breakdown au piano (avec le LAm), qui est rallongé avec un côté jazzy, joué par Jim Cox

Guitare utilisée : Pensa-Shur MKI

Concert à l’émission “Later with Jools Holland”, sorti en VHS sous le titre “A night in London” (“Sultans of swing” ne figure pas sur la réédition DVD) :

Tournée Sailing To Philadelphia 2001

Le breakdown et le Lam ont disparu. Le morceau est joué à 4 musiciens.

Guitare utilisée : Pensa-Shur MKII

Concert du 3 mai 2001 à Toronto, filmage amateur

Tournée Shangri-La 2005

Version encore raccourcie par rapport à la tournée précédente (Sailing To Philadelphia 2001). Morceau joué à 4 musiciens.

Guitare utilisée : Fender Stratocaster, modèle signature (sorti en 2003)

Concert du 13 juin 2005 à Rome, filmage amateur (plusieurs sources, multicam)

Tournée Kill To Get Crimson 2008

Version similaire à celle de la tournée précédente (Shangri-La 2005). Morceau joué à 4 musiciens. Il est intéressant de noter que pour cette tournée, Mark supprime les quelques mesures qu’il avait rajoutées sur la version single, celles situées entre la gamme descendante et les fameux “twiddy bits” de fin.

Guitare utilisée : Fender Stratocaster, modèle signature (sorti en 2003)

Concert du 9 avril 2008 à Paris, filmage amateur

Concert Prince Trust – 9 septembre 2009

Version comprenant uniquement le dernier couplet et le solo de fin. Tout en jouant, Mark explique comment lui sont venues les idées du sol de fin.

Guitare utilisée : Fender Stratocaster, modèle signature (sorti en 2003)

Tournée Get Lucky 2010

Version similaire à celle de la tournée précédente (Kill to get Crimson, 2008). Morceau joué à 4 musiciens. Durant une partie de la tournée, Mark joue assis, suite à des problèmes de dos.

Guitare utilisée : Fender Stratocaster, modèle signature (sorti en 2003)

Concert du 25 juillet 2010 à Cordoue, filmage amateur (plusieurs sources, multicam)

Tournée Privateering 2013

Version similaire à celle de la tournée précédente (Get Lucky, 2010). Morceau joué à 4 musiciens. Fait notable :“Sultans of swing” n’est pas joué à tous les concerts, pour la première fois dans une tournée de Dire Straits ou Mark Knopfler (si on excepte bien sûr les tournées des Notting Hillibillies, les concerts de charité, la tournée avec Emmylou Harris en 2006, et les premières parties de Bob Dylan en 2011 et 2012).

Guitare utilisée : Fender Stratocaster, modèle signature (sorti en 2003)

Concert du 1er juin 2013 à Londres, filmage amateur

Tournée Tracker 2015

Version similaire à celle de la tournée précédente (Privateering 2013). Morceau joué à 4 musiciens. Mark rejoue à nouveau le morceau à chaque concert.

Guitare utilisée : Fender Stratocaster, modèle signature (sorti en 2003)

Concert du 26 juillet à Séville, filmage amateur

Est-ce que Mark jouera “Sultans of swing” lors de sa prochaine tournée en 2019 ? Rendez-vous est pris pour aller le vérifier !

Sources

© Jean-François Convert – Octobre 2018

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