Une chanson à la loupe: “Private Investigations” de Dire Straits

Énorme succès, et pourtant, une fois de plus, pas dans le style le plus représentatif de Dire Straits.

L’origine du morceau

Le final de News en live en 1980-1981

Durant la tournée de 1980-1981, dite On Location Tour, le groupe change de style et passe du pub-rock des débuts (2 guitares, basse, batterie) à une direction qui lorgne vers le progressif (pourtant en perte de vitesse à cette époque) : l’arrivée d’Alan Clark aux claviers s’imposait pour pouvoir jouer les morceaux du nouvel album Making Movies, dont les arrangements regorgeaient de piano et d’orgue, à l’instar du majestueux Tunnel of love ( Ma chronique détaillée de la chanson).

Mais les anciens morceaux des deux premiers albums se voient radicalement réarrangés avec l’apport massif de claviers, le rajout de passages musicaux composés spécialement, des breaks supplémentaires, voire des ponts entre les chansons.

C’est ainsi que News, issu de Communiqué ( Ma chronique de l’album), se voit complètement transformé, pour passer du statut de simple ballade à une envolée épique, aux accents lyriques et dramatiques (pour ce concert à Dortmund, le 12 décembre 1980, Mark Knopfler dédie la chanson à John Lennon, assassiné 4 jours plus tôt. En mai 1981, il rendra hommage à Bob Marley qui décède le 11 mai). Et ce remaniement musical se traduit principalement par un final en apothéose :

Pour l’anecdote, on note que Mark se saisit d’un mediator sur le pied de micro (à 4:18 sur la vidéo)  Ma chronique détaillée à ce sujet.

News ne sera plus rejoué en concert après cette tournée, mais l’auteur-compositeur de Dire Straits va conserver ce final instrumental dans sa besace…

L’air dans le style « musique de film italien »

Durant l’année 1982, Mark Knopfler travaille à l’enregistrement de l’album Love over gold, et également à la Bande Originale du film Local Hero. Il joue souvent seul et sur guitare acoustique. Il trouve un air qu’il qualifie de « cinéma de style italien ». C’est en le réadaptant qu’il va en faire la partie chantée de Private Investigations.

Deux ans plus tard, il compose la BO de Comfort & Joy. Dans le film, on entend plusieurs extraits de morceaux de l’album Love over gold : Le morceau-titre, Telegraph Road, et justement Private Investigations. Et puis A fistufl of ice cream qui lui ressemble étrangement, mais avec des variations à la mandoline qui sonnent très italiennes (surtout le passage entre 1:36 et 3:10). On peut supposer qu’il s’agit de ce fameux air, qu’il a ressorti dans sa version originelle :

« J’avais cet air de cinéma de style italien. Je jouais sur des guitares acoustiques parce que je ne travaillais pas avec le groupe à ce moment-là. Et j’avais une BO de cinéma à venir, alors de toute façon je faisais ce genre de truc. J’avais cet autre instrumental et les deux étaient dans la même tonalité. Elles allaient juste bien ensemble. »

Mark Knopfler dans le livre “Dire Straits” de Michael Oldfield (Ed. Albin Michel – 1984)

A noter que dans cette citation, la BO dont parle Mark à cette époque est sans doute plutôt celle de Local Hero, et non celle de Comfort & Joy, étant donnée l’année d’enregistrement de l’album Love over Gold : 1982. Quant à la tonalité des deux parties instrumentales, il s’agit effectivement de la même, à savoir Mi mineur.

C’est ainsi en raccordant ces deux parties instrumentales, l’une composée pour le live, et l’autre pour une bande originale de film, que Mark Knopfler finalise la musique de Private Investigations.

L’inspiration des films noirs

Côté paroles, c’est l’ambiance des romans de, entre autres, Raymond Chandler (Le grand sommeil) ou Dashiell Hammett (Le faucon maltais) qui donne le ton : le quotidien d’un détective privé à la Philip Marlowe, avec son cortège d’expressions types : « le jeu commence », « forfait habituel, plus les extras », « Information confidentielle »,  » Une bouteille de whisky et un nouveau tas de mensonges »…

Le texte est d’ailleurs plus parlé que chanté. Et l’atmosphère « cinématographique » évoque instantanément les films avec Humphrey Bogart ou Robert Mitchum. Le « privé » qui parle en voix off sur les images.

La version studio

L’album est enregistré entre mars et juin 1982. Comme à son habitude en studio, Mark joue plusieurs parties de guitare sur le morceau.

Pour plus de détails, rendez-vous sur le site mk-guitar.com où j’ai co-rédigé la section Gear on all songs for all albums, listant toutes les parties de guitares sur tous les albums ( Page concernant l’album Love over gold)

Après une intro des plus lugubres, une phrase lointaine à la Stratocaster qui se répond en écho, puis vient la guitare proéminente, une acoustique. Si l’on excepte la guitare National en slide sur Water of love, ou en arpèges sur Romeo and Juliet, et le riff d’intro sur Where do you think you’re going?, c’est la première fois que Mark met en avant et en solo une guitare acoustique. Auparavant, mis à part les trois exemples pré-cités, les guitares non électriques étaient plutôt discrètes sur les disques de Dire Straits (elles seront bien plus prépondérantes sur la carrière solo de l’artiste).

Sur cet album, l’auteur-compositeur-arrangeur Knopfler s’aventure vers des contrées musicales qu’il a commencé à explorer durant la tournée précédente : structures harmoniques complexes inspirées de sa lecture du livre de Mickey Baker, envolées tendance prog-rock, ambiances cinématographiques, claviers imposants, et changements de sonorités guitaristiques. D’un côté, des sons plus gras (Industrial Disease), et de l’autre des guitares acoustiques de plus en plus présentes : des rythmiques sur Telegraph road et It never rains, mais surtout solo sur Love over gold et donc Private Investigations.

Les rares photos de Mark pendant les sessions d’enregistrements de cette époque le montrent avec ce qui semble être une Martin D18, D28, ou apparenté. Mais ce n’est pas celle qu’on entend sur Private Investigations. Sur ce morceau c’est bien évidemment une guitare à cordes en nylon, de type « classique » (ne pas se fier à la mauvaise information de Wikipedia qui mentionne la guitare National, ce qui est totalement faux)

Sur le clip vidéo, Mark « joue » sur une Ovation, modèle 1116 Classic. Est-ce cette guitare qu’il a utilisée pour l’enregistrement ? C’est fort possible, mais aucune certitude.

Le clip vidéo

Après le triptyque ultra-kitsch pour les chansons de Making Movies (Tunnel of love, Romeo and Juliet, Skateaway), le groupe tente un léger mieux avec l’album suivant, et seul le morceau Private Investigations bénéficie d’un clip vidéo.

La partie « chantée » essaie de reproduire une esthétique de film noir, mais qui reste dans une ambiance très eighties qui a mal vieilli. La seconde moitié du morceau, avec son célèbre instrumental, apporte quelques informations aux fans soucieux de détails :

  • Mark mime le riff électrique sur la Stratocaster Shecter rouge (à 4:00). Cela confirme que c’est bien lui qui le joue sur la version studio, et au mediator. On note au passage que la guitare est équipée pour l’occasion d’une barre vibrato, la seule fois à ma connaissance. On voit Mark s’en servir à 4:58
  • Hal Lindes mime une partie de guitare, mais que je n’arrive pas à distinguer sur la version studio. La phrase d’intro et les effets violon sont évidemment de Mark, la guitare solo acoustique également, et donc le riff aussi. Etant donné qu’à l’écoute au casque, le riff ne semble pas doublé, il se pourrait que Hal ne joue pas sur le morceau… ? (Tout comme il est fort probable que David ne joue pas sur la version studio de Sultans of swing)
  • Enfin on remarque que la place du batteur est inoccupée, celui-ci étant représenté par une seule cymbale. Cela signifie qu’au moment du tournage du clip, Pick Withers était déjà parti (il a quitté le groupe à la fin des sessions), et que son remplaçant Terry Williams n’était pas encore arrivé. Ce dernier fera ses premières armes sur le EP ExtendedancEPlay en octobre 1982, juste avant le début de la tournée.

Le single

La chanson sort en 45T avec en face B le jazzy Badges, Posters, Stickers and T Shirts. Malgré sa durée de près de 6 min (l’intro est raccourcie), le single atteint la deuxième place des charts anglais, et reste à ce jour l’un des plus gros succès du groupe.

Les apparitions télé en 1982

Dès les premiers passages à la télé pour la promo du single et de l’album, Mark apparaît avec un nouvelle guitare : la Gibson Chet Atkins CEC (pour « Classical Electric Guitar »), un modèle signature à cordes en nylon, mais électro-acoustique, et un corps 1/4 de caisse.

Cette guitare va devenir l’une des préférées de Mark sur les années suivantes : il l’utilise en concert sur Private investigations, Love over gold, le solo de Romeo and Juliet, puis lors de la tournée suivante sur Your latest trick et la version calypso de So far away. On le verra également en jouer lors d’une émission Les enfants du rock en 1984, où il jamme seul en studio, en enchaînant différents riffs, comme ceux de Freeway flyer ou Mississippi blues.

Ces passages télé sont bien évidemment tous en play-back sur l’enregistrement studio, mais cette fois on voit Terry Williams à la batterie, et Hal Lindes mime le riff de fin à la place de Mark.

Les réutilisations dans la publicité

Le final du morceau a été utilisé dans au moins deux spots publicitaires, un français et un anglais :

Crédit Agricole en 1984

British Telecom en 1994

Les versions live

Tournée Love over gold 1982-1983 (Alchemy)

Sur la tournée qui suit immédiatement l’album, le morceau est joué tel quel, à part une légère modification : la phrase d’introduction est jouée par les 2 guitaristes qui se répondent : Mark sur la Gibson Chet Atkins Nylon, et Hal Lindes sur sa Schecter Stratocaster bleue, alors que sur la version studio, cette phrase est jouée uniquement à l’électrique. Par ailleurs, le leader de Dire Straits ne pouvant bien évidemment pas jouer en live les 2 parties de guitares comme sur l’album, c’est tout naturellement son jeune acolyte qui joue le riff électrique de la deuxième partie. Un des rares moments du concert où le deuxième guitariste de Dire Straits pouvait prendre un peu la lumière (les autres étant les solos sur Two Young lovers et Portobello Belle, ainsi que les quelques notes sur Sultans of swing).

A noter que sur cette tournée, Mark utilise la guitare classique électroacoustique sur 3 chansons d’affilée : le solo final de Romeo and Juliet, puis Love over gold, et enfin Private investigations.

Les fumigènes renforcent l’ambiance nocturne du morceau. Cette version en concert a été immortalisée sur le live Alchemy, enregistré le 23 juillet 1983, et sorti au printemps 1984 :

Petit détail bien connu des fans de Dire Straits : à la fin du morceau, Mark crie son fameux « thank youuuu » qui annonce derrière immédiatement Sultans of swing. Ce gimmick sera maintenu pendant les 3 tournées contenant Private investigations. Et il est amusant de noter qu’il est même apparu sur la tournée précédente, à la fin de News, qui se terminait en fait sur le même instrumental…

Tournée Brothers in arms 1985-1986

Pour la tournée suivante, peu de changements si ce n’est des synthés encore plus présents, et une batterie fortement trigguée, mais c’était le cas sur l’ensemble de la setlist, pas uniquement sur ce morceau en particulier.

Mark joue toujours sur la Gibson Chet Atkins Nylon, et le deuxième guitariste Jack Sonni sur Steinberger GL-2. Fidèle à son style, ce dernier en rajoute des tonnes en matière de distorsion, larsen et vibrato. Un peu trop à mon goût…

Sur la version du dernier concert de la tournée à Sydney en avril 1986, il use tellement du vibrato qu’il se retrouve désaccordé pour les phrases de réponse à 6:15 et 7:10 !

Comme c’est le cas sur d’autres chansons du concert, des images du clip vidéo sont mixées avec celles de la scène, lors de la retransmission sur la télévision australienne.

Tournée On every street 1991-1992

Pour la dernière tournée où le titre a été joué, plusieurs changements :

  • Chris White joue une très belle introduction au saxophone soprano
  • La phrase d’intro à la guitare est à nouveau jouée comme sur l’album : une seule guitare électrique (jouée par le second guitariste Phil Palmer) avec un echo
  • Mark joue sur une guitare classique Ramirez, avec une caisse plus large que sur la Gibson. Il semblerait qu’il l’ait également utilisée en studio pour l’enregistrement de Postcards from Paraguay.
  • Pendant le pont, on entend les phrases typiques de pedal steel entre les vers chantés/parlés
  • Après le pont, il n’y a plus seulement un, mais deux solos, le premier étant joué au saxo, et le deuxième étant un duo saxo-guitare
  • Après l’accord final, la guitare acoustique revient pleurer quelques notes supplémentaires

A chaque fois, Mark brandit sa guitare à la fin du morceau, comme on peut le voir, aussi bien à Bâle sur la vidéo ci-dessus, que lors du deuxième concert de la tournée à Nîmes en septembre 1992, retransmis à l’époque sur Canal + :

La version de cette tournée figure sur le live On The Night, enregistré en mai 1992, et sorti en 1993 :

Le Best-Of de 2005

En 2005 sort une compilation regroupant les hits de Dire Straits et Mark Knopfler en solo. Le titre choisi est Private investigations.

C’est le troisième Best-Of de la carrière du groupe. Après Money for nothing en 1988, et Sultans of swing en 1998, c’est encore le titre d’un morceau qui est choisi pour représenter la synthèse d’une carrière riche en succès. Et tout comme les deux précédentes, la chanson sélectionnée pour symboliser le groupe (et dans ce troisième cas, également l’artiste solo) fait partie des plus connues et reste comme l’une des plus emblématiques de la période eighties de Dire Straits.

© Jean-François Convert – Avril 2020

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