Il y a 40 ans aujourd’hui que Bob Marley est parti

Le 11 mai 1981, on apprenait la mort du pape du reggae. Bob Marley avait popularisé cette musique comme jamais auparavant.

© Denys Legros

Une personnalité emblématique

Je ne me souviens pas de l’annonce de la mort de Bob Marley. Pour deux raisons : d’une part j’avais 10 ans, et j’avoue que je ne me passionnais pas encore pour la musique, et surtout pas celle-là, je baignais dans le classique et la chanson française. Et d’autre part, le 11 mai 1981 en France, on ne parle que d’une chose : l’accession au pouvoir de François Mitterrand, dont le résultat a bien évidemment eu lieu la veille. Alors oui il y a bien un titre dans les journaux papier ou télévisés, mais il est certain que l’information fait beaucoup moins de bruit que dans le reste du monde. Le premier reportage conséquent n’est diffusé que le lendemain, 12 mai, dans le 13h de Mourousi sur TF1 :

Et pourtant quel séisme, quel choc, quand on y repense. Rarement un musicien populaire a atteint ce niveau d’aura internationale. Il y a bien eu le King, les Beatles ou Bob Dylan, et même un Jimi Hendrix a pu approcher une forme de cohésion au niveau du public avec un message fort de fraternité, notamment à Woodstock. Mais la popularité de Marley la dépasse bien d’avantage en atteignant un universalisme encore inégalé à ce jour. On ne parle pas ici de succès de ventes de disques, de nombre de fans à travers le monde, ou de records de streaming sur YouTube. On n’est pas sur le même niveau que Mickael Jackson ou Beyoncé. On parle ici d’une personnalité qui allait au-delà du statut d’artiste. Bob Marley était pour beaucoup un porte-parole, un guide, un messie. Il est à mon sens plus comparable à Gandhi ou Martin Luther King qu’aux chanteurs et musiciens de sa génération. Sa musique n’était qu’un moyen pour véhiculer son message, sa philosophie.

Une conviction discutable

La doctrine Rastafari m’a d’ailleurs toujours quelque peu intrigué. Pour avoir lu un peu sur le sujet, notamment à travers la biographie de Marley, je n’ai pas totalement saisi la pertinence de cette adoration à Haïlé Sélassié. Sans vouloir faire de raccourci simpliste, ni offenser qui que ce soit, il semble à peu près évident et admis que le gouvernant de l’Ethiopie ne brillait pas par sa tolérance démocratique. Que son peuple le vénérait peut éventuellement s’expliquer par la tradition éthiopienne. Mais que quelqu’un comme Marley adule un dictateur mondialement reconnu dépasse l’entendement. Comment un artiste qui prônait la fraternité entre les peuples, le soutien aux pays du tiers-mode, l’annulation de la dette des pays d’Afrique (ce n’est pas un hasard si les couleurs du reggae sont les mêmes que celle du Cameroun), le changement des rapports de dominance Nord-Sud, pouvait-il raisonnablement ne pas se rendre compte que Sélassié spoliait son peuple comme c’était malheureusement le cas dans d’autres pays africains ?

Haïlé Sélassié Ier en 1971 © Domaine public

Cet engagement sans conditions de Marley au rastafarisme restera toujours pour moi un mystère, tant cet adepte de la non-violence n’avait pas besoin d’un dogme rigide pour son délivrer son message humaniste

Une musique universelle

Heureusement, le moyen qu’il avait choisi pour propager ses idées fût cette musique qu’il inventa en partie, et connue aujourd’hui dans les moindres recoins du globe. Qui n’a jamais entendu un morceau de reggae ? Cette rythmique instantanément reconnaissable qui met l’accent sur les temps 2 et 4 au lieu des 1 et 3 comme dans la musique populaire classique (rock, folk, country, blues…). Le fait de s’appuyer sur les contretemps donne ce côté constamment chaloupé et syncopé qui invite irrésistiblement à la danse.

Le reggae est indubitablement une musique du corps, de la pulsation, du groove. Ces racines africaines transposées en Jamaïque par la traite négrière ont donné naissance au ska. Et Marley, aidé de Peter Tosh, Bunny Wailer, et surtout la section rythmique des frères Barrett (Aston « Family » Man à la basse et Carlton « Carly » à la batterie), va complètement transformer le ska pour faire émerger ce nouveau genre musical qui ne s’appelle pas encore reggae.

C’est Eric Clapton qui donnera un coup de pouce à la musique des Wailers, avec sa reprise de I shot the sheriff en 1974, sur son album 461, Ocean Boulevard. Sur la BO du film Life in 12 bars, on découvre la version entière de la prise en studio, avec la coda en intégralité, qui confirme l’esprit jam de la session, et comment la rhythmique reggae incite naturellement à broder sur un thème en boucle :

Des tubes à foison

Comme beaucoup, j’ai découvert la musique de Bob Marley avec la compilation Legend. Que des morceaux incontournables et connus de tout le monde. A l’époque j’avais la cassette, donc avec les versions courtes, des ‘radio edit’ pour la plupart. Puis par la suite, sur le CD j’ai entendu les versions intégrales avec tous les couplets, ou le solo en entier sur No woman no cry. Un son de guitare qui ressemble bien à du phaser, et le sens de la mélodie d’Al Anderson, deuxième guitariste soliste des Wailers après Peter Tosh, et avant Junior Marvin. Les chœurs des I-Threes (Rita Marley, Judy Mowatt, Marcia Griffiths), la clameur du public. Un petit bijou.

Tous les titres de cette compilation sont jubilatoires. Les sonorités évoquent immanquablement le soleil de Jamaïque, la douceur de l’été, le farniente, le bonheur d’être ensemble, la joie de vivre… mais aussi la solidarité et la fraternité, la rébellion populaire, le soutien aux opprimés, la défense des peuples exploités, la prise de conscience politique… c’était tout ça à la fois la musique de Bob Marley. Tout comme Dylan, un autre Bob lui aussi, il savait conjuguer des textes intelligents avec des musiques accessibles et facilement assimilables. Par exemple One love ou comment déclamer une parole universaliste sur un groove dansant :

Ou encore Is this love qui sous une apparence « tube de l’été » prêche en réalité une dévotion à Jah, la divinité Rastafari. Sur ma cassette Legend, la version de ce morceau d’ouverture offrait un mix avec une phrase à la guitare tout de suite après le premier vers chanté par Bob « I wanna love you ». A mon grand désarroi je n’ai pas retrouvé ce « lick » sur la version CD, ni sur la version album de la chanson. Tout le reste était identique, à part cette courte phrase, issue vraisemblablement d’un mix diffèrent. Après de longues recherches, j’ai fini par retrouver ce mix : il s’agit de la version single, mais a priori jamais rééditée, et introuvable actuellement sur YouTube. La voici, issue de mes archives personnelles :

Une musique politique mais aussi des chansons d’amour

On ne saurait cantonner Bob Marley à un rôle de militant ou de leader charismatique. Il savait aussi se faire cajoleur et charmeur. Aux rythmes secs et tranchants et aux paroles déclamatoires se côtoyaient souvent des atmosphères plus langoureuses et intimistes. La soul se mêlait au reggae. Des titres comme Turn you lights down low ou Satisfy my soul surfaient sur un mode sexy-lounge que n’aurait pas renié Marvin Gaye. Et Marley prouvait qu’il excellait également dans l’écriture de textes sentimentaux tout autant que ses discours vindicatifs. Waiting in vain est un de mes morceaux préférés, sinon mon préféré tout court. Un mode à la fois mélancolique et aérien. La voix de Bob nous susurre tendrement à l’oreille, et la guitare de Junior Marvin semble voler au dessus des vagues. Un toucher et un feeling sans pareil pour un des plus beaux solos de l’histoire du reggae :

Ce titre est issu du chef d’œuvre Exodus sorti en 1977. Bien qu’encore éminemment politique, cet album annonçait musicalement l’opus suivant Kaya, beaucoup moins engagé et plus tourné vers des chansons d’amour « grand public ». Les deux disques ont bénéficié d’une réédition pour leurs 40 ans, chacun remixé par un des fils de Marley : Exodus par Ziggy et Kaya par Stephen. Des rééditions qui ont prouvé une forte attente du public, et des ventes qui ont confirmé l’attrait encore bien vivace pour l’œuvre du pape du reggae.

Un rayonnement tous styles confondus

Si la musique de Bob Marley continue de galvaniser les foules encore 40 ans après sa mort, c’est que le reggae n’est pas resté un genre communautariste, mais au contraire a su ruisseler au-delà de son style propre et a imprégné toute la musique populaire. Tous les grands artistes ont un jour ou l’autre inclus une ambiance reggae dans un ou plusieurs de leurs morceaux. Les lister est bien évidemment impossible, mais citons les exemples d’Eric Clapton, déjà évoqué, avec sa reprise de Knockin on heaven’s door, ou son album There’s one in every crowd, les Rolling Stones sur leur disque Black and blue, Paul McCartney et les Wings en adaptant le traditionnel Rudolf the red-nose reinder, Led Zeppelin avec D’yer Mak’er (signifiant « Jamaïca » prononcé avec l’accent jamaïcain), sans parler bien sûr des évidents Police et Clash dont le genre a fait partie intégrante de leur musique.

Mais vous me connaissez, je ne peux m’empêcher de citer Dire Straits et Mark Knopfler…

Le groupe de Deptford a donné une couleur reggae sur quelques-uns de ses morceaux, notamment In the gallery (sur le premier album), ou Once upon a time in the west (sur l’album Communiqué). Sur ce même disque, Portobello Belle s’est vu être qualifié en concert de « reggae irlandais ». On peut également citer Ride across the river, qui dans sa version live en 1985-86 voyait le guitariste Jack Sonni apporter une touche typiquement reggae dans sa partie rythmique. Et ce même Jack Sonni tentait d’incorporer un groove similaire dans la partie improvisation de Tunnel of love, au grand dam de Mark Knopfler : « no don’t play reggae… no no ! » (entre 14:00 et 14:10)

Dans sa carrière solo, Mark Knopfler a apporté une couleur reggae sur quelques uns de ses titres : Small potatoes, Early bird, Broken bones… Et il dédiait la chanson News à Bob Marley lors des concerts de Dire Straits en mai-juin 1981, après l’avoir dédiée à John Lennon à partir de décembre 1980. Un hommage parmi tant d’autres au sein du monde artistique et culturel après cette terrible nouvelle du 11 mai 1981. Le pape du reggae était définitivement parti rejoindre son dieu Jah, mais sa musique restait en héritage. Le terme « Legacy » a d’ailleurs servi de fil conducteur à une série de mini-documentaires diffusés l’année dernière pour les 75 ans de sa naissance :

Et 40 ans après sa disparition, l’œuvre de Bob Marley continue de rayonner partout dans le monde. Il n’existe pas un endroit où son nom soit inconnu, pas un seul lieu où sa musique n’ait été entendue au moins une fois. La marque d’artistes rares comme on en compte peu dans l’Histoire. Un être unique assurément.

© Jean-François Convert – Mai 2021

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