Mick Taylor, le guitariste méconnu des Rolling Stones

Demandez à un quidam les noms des Rolling Stones. Tout le monde connait Jagger et Richards. La plupart des gens visualisent Wood, Watts, et même Wyman. Et bien évidemment, de nombreuses personnes vous parleront de la grande époque, “celle avec Brian Jones”….Mais pourquoi Mick Taylor est-il si peu cité quand on évoque les Rolling Stones ?

Rolling-Stones-1969
Les Rolling Stones à l’automne 1969 : Charlie Watts, Mick Taylor, Mick Jagger, Keith Richards, Bill Wyman

Un remplaçant pour Brian Jones

On est en juin 1969. Mick Jagger et Keith Richards ont depuis longtemps pris le pouvoir au sein des Rolling Stones, groupe fondé 5 ans auparavant, et dont le leadership était au départ assuré par l’ange blond Brian Jones. Mais ce dernier n’est plus que l’ombre de lui-même : les drogues, la paranoïa, une léthargie permanente, et une inspiration tarie, comme on peut le voir et l’entendre sur Beggars Banquet. Le duo des “Glimmer twins” n’en peut plus, et vire celui qui les a initiés au blues au début des années soixante.

Le 9 juin 1969, Brian Jones annonce qu’il quitte les Rolling Stones, officiellement pour divergences musicales. Néanmoins, ce sont les autres membres du groupe qui l’ont informé de leur intention de poursuivre sans lui et qui ont envoyé Charlie Watts pour lui annoncer leur décision. (Source : Wikipedia)

Il lui faut un remplaçant : Ry Cooder est un moment évoqué, notamment lors de sessions impromptues qui sortiront en 1972 sous le titre “jamming with Edwards”, mais c’est finalement un inconnu qui va prendre la place.

Jagger et Richards jettent leur dévolu sur le très jeune Mick Taylor (19 ans) qui officie au sein des Bluesbreakers de John Mayall. Ce vivier de talents de la six-cordes a déjà vu passer, entre autres, Eric Clapton et Peter Green. Ironie du sort, c’est ce même Mick Taylor qui en 1968 a racheté la Les Paul burst 59 à Keith Richards ! En effet, ce dernier souhaitait s’en séparer, bien qu’elle fût sa guitare principale pendant la période 64-66, et sans doute celle sur laquelle a été composé le fameux riff de Satisfaction. On peut la voir dans les mains de Keith lors du passage des Stones au Ed Sullivan Show, fin 64 :

Et c’est ainsi que le fameux instrument revient au sein des Rolling Stones, par le biais de ce nouveau guitariste, qui doit être présenté au public au début de l’été 1969.

Mick Taylor en 1968, avec la Les Paul ayant appartenu à Keith Richards

Une arrivée passée presque inaperçue

Jagger et Richards ont prévu de faire les choses en grand : un concert gigantesque est prévu le 5 juillet dans Hype Park, et ils veulent profiter de l’occasion pour afficher leur nouveau guitariste, en remplacement de Brian Jones. Mais les choses ne vont pas se passer comme prévues.

Différentes coupures de journaux au lendemain de la mort de Brian Jones

Dans la nuit du 2 au 3 juillet, Brian Jones est retrouvé mort dans sa piscine. Outre les innombrables théories et légendes qui vont l’émailler, cette disparition va chambouler les plans des Glimmer Twins, et ce qui devait être le concert de présentation de Mick Taylor devient le concert d’adieu à Brian Jones.

Le 5 juillet, devant trois cent mille spectateurs, Mick Jagger lit des extraits d’Adonaïs de Percy Shelley. S’ensuit un lâcher de papillons blancs organisé par Tom Keylock, le chauffeur et conseiller de Jones. Le groupe démarre le concert avec une reprise d’une chanson de Johnny Winter : I’m Yours and I’m Hers qui était l’une des préférées de Jones :

La suite du concert comporte de bons moments, comme Love in vain où la slide de Mick Taylor fait merveille, et une version dantesque de Sympathy for the devil. Mais forcément, compte-tenu des circonstances, celui qui aurait du être la quasi-star du groupe pour ce concert, se retrouve effacé et demeure discret. Une position qu’il gardera tout au long de ses années au sein du “plus grand groupe de rock du monde”.

Album Let it bleed : à peine audible

La même année, il participe aux sessions de Let it bleed, mais on ne peut pas dire qu’il brille par sa présence, cet album étant véritablement celui de Keith Richards. On l’entend uniquement sur 2 titres : guitare rythmique sur Live with me, et guitare slide sur Country Honk, première ébauche de ce qui va devenir Honky Tonk Women, en single. Sur ce morceau, on peut déjà commencer à reconnaitre son style dans ses courtes interventions avant le refrain, mais le solo reste encore réservé à Keith, histoire de montrer qui est le patron.

Amusant de voir pour ces multiples versions playback à la télévision, les différentes guitares de Taylor et Richards, comme par exemple à “Top of The Pops”, ou encore celle-ci où le jeune guitariste joue sur une Telecaster, modèle rarement vu entre ses mains.

Live Get yer ya-ya’s out! : l’explosion au grand jour

Le premier disque des Rolling Stones que Mick taylor va réellement marquer de son empreinte est le live Get yer ya-ya’s out!, enregistré les 27 et 28 novembre 1969 au Madison Square Garden, et sorti en septembre 1970. Cet album représente à mes yeux la quintessence des Rolling Stones, alors au sommet de leur art. Et la présence de Mick Taylor y est pour beaucoup. Avec Keith Richards, ils se partagent les parties de guitares, toutes plus jouissives les unes que les autres. Taylor est mixé plutôt à gauche, et Richards à droite, ce qui correspond à leur position sur scène, vu du public.

Keith excelle dans le style pur rockabilly, en imitant son mentor Chuck Berry, sur Carol et Little Queenie. Il délivre également des solos courts et simples mais efficaces sur les morceaux “carrés” : Live with me et Honky Tonk Women.

Mais Mick Taylor s’envole dans les hautes sphères avec des interventions au bottleneck sur Love in vain qui me donnent des frissons à chaque écoute :

Ce morceau de Robert Johnson est d’ailleurs devenu célèbre par la version des Stones, et essentiellement en raison de la slide de Mick Taylor. Le jeune prodige montre aussi sa maîtrise du jeu soliste, à la fois mélodique et hargneux, sur Stray Cat blues, qui prend ici une dimension hautement plus intense que la version studio de Beggars Banquet.

Ses interventions sur Street fighting man sont elles aussi reconnaissables entre mille, mais plus encore, ce sont ses phrases déchirantes sur Midnight Rambler qui forcent le respect. Fraichement issu de Let it bleed, le morceau va prendre une tournure de rite sulfureux avec les claquements de ceinture de Jagger, et devenir un des grands incontournables en concert pour la suite de la carrière des Rolling Stones. La guitare de Taylor, qui semble littéralement lacérer l’atmosphère, renforce l’ambiance malsaine du morceau, et le climat moite du passage bluesy au centre de la chanson :

Enfin, s’il ne fallait retenir qu’un morceau de ce magnifique live, ce serait bien évidemment Sympathy for the Devil. On est fin novembre 69, et le drame d’Altamont n’a pas encore eu lieu, à quelques jours près. Cette chanson n’a pas encore tout à fait acquis son aura mythique et superstitieuse, mais d’un point de vue musical, cette version est sans doute l’une des meilleure, si ce n’est LA meilleure. Après un début tranquille, et malgré la demande d’une personne du public de jouer Paint it black, le morceau va monter petit à petit pour exploser sur le final.

Après un solo nerveux de Keith qui reprend les licks de la version studio, Mick Taylor fait monter la sauce par petites touches, avant de pousser le groupe dans ses retranchements. Charlie Watts et Mick Jagger ne s’y trompent pas : à travers les coups de cymbales de l’un, et les “yeah” scandés par l’autre, on ressent avec eux que l’on est en train de vivre un très grand moment musical. Ça y est, Mick Taylor vient de s’affirmer comme un soliste parmi les plus grands de l’histoire du rock, il a imprimé sa patte dans la musique des Stones, et celle-ci va connaitre sa plus belle période dans les années à venir.

Sticky fingers : un nouveau départ pour les Stones

Sticky fingers (1971) est véritablement le premier album studio des Stones avec Mick Taylor à temps complet. Avec sa célèbre pochette signé Warhol, il se trouve qu’il est aussi leur premier disque produit sous leur label, le live précédent étant le dernier chez Decca (si on exclut Metamorphosis, compilation de chutes de studio, sortie en 1975). On peut donc dire qu’il inaugure une nouvelle ère pour le groupe, à tout point de vue : changement de décennie, un label avec plus de liberté créatrice, et un nouveau guitariste qui insuffle un nouvel élan. Le tandem Jagger-Richards va écrire et composer parmi les plus belles chansons du rock, illuminées par des parties de guitares fabuleuses.

L’album s’ouvre sur un des riffs les plus célèbres de l’histoire du rock : Brown Sugar. C’est bien sûr Richards qui est aux manettes (sur une idée de Jagger) et Taylor reste discret sur cette version studio, mais il prendra plus de place en live :

Dès le deuxième titre, Sway, le jeune guitariste s’affirme comme un élément incontournable du groupe : Keith ne joue pas de guitare et intervient uniquement aux chœurs, et il y a fort à parier que le morceau est en partie composé par Taylor, bien qu’il ne soit pas crédité. Un riff joué conjointement avec Jagger à la rythmique, et surtout 2 superbes solos : le premier en slide, et le deuxième qui s’envole au dessus de cordes majestueuses.

La magnifique ballade Wild horses voit Keith Richards prendre le solo, par-dessus un duo de guitares acoustiques parfaitement complémentaires, avec les harmoniques de Taylor. Mais c’est sur le morceau suivant que l’hydre guitaristique à deux têtes est le plus évident : Can’t you hear me knocking démarre sur un riff comme seul Keith Richards sait les faire sonner, et au lieu de se terminer sur le dernier refrain, la chanson s’étire en longue jam aux influences latino (Santana était alors au firmament avec son 3ème opus), et Taylor emmène les Stones vers des contrées jazz-rock inhabituelles pour eux.

You gotta move permet à Mick Taylor de briller à la slide. Sur Bitch il se contente du riff, tandis que Richards prend le solo. I got the blues offre une belle complémentarité des guitares, aux arpèges cristallins. Pour Sister morphine, Taylor laisse la place au maitre du bottleneck, Ry Cooder, qui délivre un solo à la fois sombre et glaçant. Sur Dead flowers, les guitares se répondent avec des sonorités très “pedal steel”, qui donnent une couleur country-rock à la chanson. La relation d’amitié qui se lie à l’époque entre Gram Parsons et le duo Jagger-Richards n’y est sans doute pas étrangère.

Enfin, sur le dernier titre, Moonlight Mile, Richards est carrément absent, et on sent une nouvelle fois, que le morceau pourrait bien avoir été une collaboration entre les deux Mick : Jagger et Taylor, même si à nouveau il est crédité Jagger-Richards. Tout comme dans Sway, le jeune prodige fait des merveilles à la fois en slide et en jeu soliste classique, avec des influences orientales, et toujours mêlé à un ensemble de cordes qui clôt l’album sur une note quasi-symphonique.

Exile on main street : la fin du “carré d’or”

En 1972 sort le double Exile on main street. Enregistré dans le sud de la France, il est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands albums de l’histoire du rock, bien qu’il ait été quelque peu méprisé à sa sortie. Il clôt ce qu’on appelle le carré d’or, composé des quatre albums studio à partir de Beggars Banquet. Pochette signée Robert Frank, patchwork de blues, rock, bluegrass, folk, country, soul et Rhythm & blues, il ne contient quasiment aucun “gros” hit du groupe, mis à part peut-être Tumbling dice, mais affiche une parfaite homogénéité, et une assimilation maîtrisée des différents styles musicaux.

Les arrangements sont plutôt centrés sur la cohésion du groupe, et un son compact, carré et efficace. Pas ou peu de place pour briller individuellement, ce n’est pas le disque pour ça. D’où peu de solos de guitares à proprement parler. En tout cas, peu qui marquent à la première écoute, sauf peut-être celui de Shine A Light :

Les autres interventions de Mick Taylor qui émaillent l’album sont moins en avant que sur Sticky fingers, mais on peut noter les licks hargneux de Shake your hips, les deux guitares lead et slide sur Casino Boogie, la slide prépondérante sur Happy, All Down The Line, Stop Breaking Down, Soul Survivor. C’est aussi le premier album ou Taylor assure la basse sur plusieurs titres (Tumbling dice, Torn and frayed, I Just Want To See His Face, Shine A Light) à l’instar de Keith Richards. A noter que Bill Plummer tient la 4 cordes sur plusieurs titres, laissant ainsi peu de morceaux à Bill Wyman (qui s’en est défendu plus tard, assurant qu’il jouait plus que ce qu’on avait bien voulu le créditer).

Enfin, c’est surtout sur ce disque que figure le seul morceau des Stones où son nom apparaît : Ventilator blues.

A quel degré a-t-il participé à la composition ? Le riff ? La mélodie ? Les paroles ? En tout cas suffisamment pour que Jagger et Richards acceptent de le créditer… Ce qui est sûr, c’est qu’une fois de plus il excelle à la slide sur ce titre.

Le morceau n’a été joué qu’une seule fois sur la tournée qui a suivi. Mais quelle tournée…

Tournée 1972-73 : Mick Taylor sur le toit du monde

Les concerts de 1972 et 1973 sont considérés comme les meilleurs des Rolling Stones par de nombreux fans. Le jeu de Mick Taylor est à son apogée. Il a un son fabuleux, et délivre des solos d’anthologie.

Le célèbre show donné le 17 octobre à Bruxelles (le groupe étant interdit en France suite aux démêlés de Richards avec la justice pour cause d’usage de drogue), et pour lequel RTL avait affrété un train spécial pour les fans, est sans doute l’un des plus piratés, et sorti sur innombrables labels de bootlegs. Il est enfin paru officiellement en 2011 grâce à la série From the Vault, et plus récemment dans l’édition Deluxe de Goats Head Soup.

On oublie aussi parfois qu’il jouait avec Billy Preston, lorsque celui-ci assurait la première partie des Stones en 1973 :

Goats head soup : un album mésestimé

Sorti en 1973, Goat Head Soup est souvent cité comme mineur dans la discographie des Stones. Il n’en demeure pas moins de très bonne facture, et regorge de pépites. Outre l’excellent final à la wah-wah sur 100 years ago, les riffs accrocheurs de Dancing with Mr D et Silver train, la wah-wah encore sur Doo Doo Doo Doo Doo (Heartbreaker), l’implication de Taylor à la basse en plus de la six-cordes (et pour la première fois crédité aux chœurs), deux morceaux sortent clairement du lot :

D’abord, le très roots Hide your love, où la guitare de Taylor pleure le blues comme jamais :

Et Winter, ballade mélancolique avec un superbe solo de Taylor, qu’il reprendra plus tard avec Carla Olson, et qui préfigure celui de Time Waits For No One, pièce maîtresse de l’album suivant.

It’s only rock’n’roll : le dernier album avec Taylor

En 1974 sort ce qui va être le dernier disque des Rolling Stones avec Mick Taylor : It’s only rock’n’roll. L’album tire son nom d’un morceau co-composé avec Ron Wood, qui ne tardera pas à le remplacer. Le guitariste, grand ami de Keith Richards, et qui n’a pas encore quitté les Faces, joue d’ailleurs sur le morceau-titre.

Mais Mick Taylor est encore bien présent et va laisser son empreinte bien audible sur sa dernière collaboration avec les pierres qui roulent. Cette fois, en plus de la guitare, de la basse, et des chœurs, il joue même du synthétiseur et des congas ! Dès les premières mesures du premier titre If you can’t rock me, on reconnait instantanément sa patte dans cette guitare lead proéminente, qui s’enrichit d’une wah plus loin dans le morceau

Quasiment chaque chanson de l’album offre l’occasion à Taylor de s’exprimer par des interventions qui tombent justes, au bon moment, avec la sonorité appropriée, bref le soliste idéal. Que ce soient les licks musclés de Dance little sister, les phrases chantantes de Luxury, ou le très beau chorus lyrique de If you really want to be my friend, le musicien démontre son sens inné de la mélodie et du bon goût guitaristique. Et s’il y a bien un morceau qui illustre ce talent, c’est Time waits for no one, qu’il aurait en partie composé, et qu’il orne de deux solos sublissimes :

Et pour finir, les dernières notes que l’on entend de lui sur un disque des Stones (encore une fois excepté Metamorphosis qui sort l’année suivante, mais dont les morceaux sont antérieurs) sont jouées non pas à la guitare, mais à la basse ! C’est en effet Mick Taylor qui assure ce groove sur Fingerprint file qui clôt l’album, en combinant basse funky et guitare wah-wah. Et c’est la basse qui termine le morceau en soutien des soubresauts hoquetant de Jagger (c’est d’ailleurs ce même Jagger qui joue le riff principal, comme on peut le voir en live en 1975).

Ainsi s’achève la collaboration de Mick Taylor au sein des Rolling Stones.

Son départ : une sensation de gâchis ?

En effet il annonce son départ avant que ne débute la tournée de 1975. Officiellement pour se consacrer à sa carrière solo et s’orienter vers une nouvelle direction musicale. Certains ont évoqué des problèmes personnels liés à la drogue. Les “vraies” raisons n’ont jamais été explicitement détaillées, mais on peut supposer que :

  1. Il ne se sentait pas vraiment à sa place, et il n’a jamais été réellement intégré au groupe. Son remplaçant Ron Wood a expliqué lors de son arrivée, que “le primordial n’était pas d’être un magicien de la guitare, il fallait avant tout être un Rolling Stone”. C’est en effet ce qu’on peut retenir de Mick Taylor : un musicien hors-pair, mais pas l’attitude de rock-star qui pouvait coller avec les autres. Ron Wood sera exactement l’inverse, et s’est ainsi fondu dans le groupe comme s’il y avait toujours été. Pas étonnant qu’il en fasse encore partie, plus de 40 ans après.
  2. Il a sans aucun doute contribué à plusieurs compositions, parmi lesquelles au moins : Sway, Moonlight Mile, Can you hear me knockin’, Time waits for no one, Winter …et peut-être même d’autres. Et il n’a jamais été crédité. L’unique apparition de son nom est sur Ventilator Blues. C’est plus que compréhensible qu’il ait pu ressentir quelque amertume de cette situation. Le duo Jagger-Richards n’était pas tendre et tenait à son leadership. A la différence du tandem Lennon-McCartney qui rejetait purement et simplement les compositions de Harrison, on peut suspecter les Glimmer Twins d’avoir optimisé au maximum la présence de Taylor en utilisant ses talents de contributeur, mais sans l’associer à la gloire qui va avec.

 

Malgré cela, Mick Taylor a exprimé à plusieurs reprises ne jamais avoir eu de regrets quant à sa décision. Il savait de toute façon que le combat était perdu d’avance.

C’était soit rester au sein du plus grand groupe de rock du monde, mais dans l’ombre, soit tenter sa chance en solo, en étant l’auteur revendiqué de sa propre musique, mais avec forcément beaucoup moins de renommée et de succès. Il a préféré choisir l’intégrité musicale et artistique, plutôt que céder aux sirènes de la gloire, et c’est tout à son honneur.

 

 

Le premier album solo : un chef d’oeuvre méconnu

Après une collaboration avec Jack Bruce en 1975 (voir plus bas), il publie son premier album solo en 1979. Sobrement intitulé “Mick Taylor”, il aligne 9 titres parfaits qui jonglent entre rock, blues, ballade et jazz-fusion. C’est un disque très équilibré et parfaitement maîtrisé en matière d’écriture et de composition. Mick Taylor prouve avec cet album qu’il n’a rien à envier aux songwriters de l’époque, même si le succès ne sera pas à la hauteur de son talent.

Chaque morceau est un petit bijou :

  • Leather Jacket est un hommage au couple Richards-Pallenberg (“the king and the queen”), et démontre dès le premier titre qu’en plus d’être un excellent guitariste, Mick Taylor chante merveilleusement bien. Riff accrocheur et guitare-leslie pour une entrée en matière qui annonce que du bon 
  • Alabama fleure bon le deepsouth. Mick Taylor joue tous les instruments, dont une guitare slide comme seul lui sait la faire sonner 

  • Slow Blues comme son nom l’indique est un blues lent, mais qui tire vers le jazz-rock, et une slide encore, qui par moment sonne presque comme un harmonica !

  • Baby I Want You est une magnifique ballade mélancolique, et un festival de guitares : solos slide, acoustique, puis électrique sur le final. Tout le talent du guitariste, mais sans démonstration technique, tout en subtilité, et d’un gout extrêmement raffiné

  • Broken Hands semblerait presque issu de sessions d’Exile on main street ou Sticky fingers : un riff Richardsien et des solos étincelants, avec une voix bien présente et puissante

  • Giddy-Up est un instrumental qui commence funky-blues et se poursuit sur un mode jazz-fusion. A noter la présence de Lowell George (de Little Feat) à la slide.

  • S.W. 5 est la deuxième ballade de l’album. Piano, chant mélodique et envolée lyrique à la guitare. la fin donne l’impression de terminer en suspend….mais ce n’est que pour annoncer le chef d’œuvre final

  • Spanish / A Minor clôt en effet l’album de manière magistrale. Un long instrumental de plus de 12 minutes, en trois mouvements, et aux influences prog, et jazz-rock-fusion. Encore une fois, Mick Taylor confirme son jeu très mélodique, qui se fond littéralement dans cette ambiance planante. Et petit clin d’œil à la toute fin du morceau : les notes au piano sont celles du début du solo de Time waits for no one !

Une façon de boucler la boucle avec ce disque qui restera pendant longtemps son unique opus solo, sous son seul nom. Car il a surtout multiplié les collaborations avec d’autres artistes.

Les différentes collaborations dans les années 70-90

Jack Bruce

Au lendemain de son départ des Stones, Mick Taylor est appelé par Jack Bruce pour jouer au sein de son groupe. C’est un peu comme s’il succédait à nouveau à Eric Clapton (qui jouait avec Jack Bruce dans Cream), après lui avoir succédé dans les Bluesbreakers de John Mayall (plus précisément après avoir succédé à Peter Green, qui lui-même avait succédé à Clapton). Le groupe n’a joué qu’en live et n’a pas sorti d’album

Alvin Lee

En 1981, il rejoint le groupe d’Alvin Lee. De la même façon qu’avec Jack Bruce, aucun album solo ne sort de cette collaboration.

John Mayall

en 1982 et 1983, il retrouve son mentor John Mayall, celui qui l’a fait débuté dans la musique, et surtout celui qui l’a recommandé à Jagger et richards, lorsque ceux-ci cherchaient un remplaçant à Brian Jones.

Bob Dylan

Toujours en 1983, il participe à l’album Infidels de Bob Dylan, aux côtés de Mark Knopfler, qui co-produit également l’album avec Dylan. Les styles différents des deux guitaristes s’harmonisent parfaitement, et Mick Taylor délivre des solos bien sentis, notamment sur Man of peace, Sweetheart like you, ou à la slide sur Don’t fall appart to me tonight et Licence to kill. Il est amusant de noter que son solo sur Sweetheart like you est mimé dans le clip par une certaine Carla Olson (voir plus bas) :

En revanche, on l’aperçoit bien dans le clip de Don’t fall appart to me tonight, aux côtés de l’ensemble des musiciens qui jouent sur l’album : Mark Knopfler et Alan Clark, tous deux échappés de Dire Straits, et la section rythmique légendaire Sly Dunbar (batterie) et Robbie Shakespeare (basse) :

Mais sa plus belle participation à la musique de Dylan reste sans aucun doute sa partie de slide sur Blind Willie McTell, en version électrique (celle en version acoustique étant assurée par Knopfler). Ce morceau n’ayant pas été retenu pour Infidels, il a longtemps été disponible uniquement sur des disques pirates, notamment le célèbre Rough Cuts. Seule la version acoustique sortira officiellement en 1991 sur The Bootleg Series Volumes 1-3.

La version avec Mick Taylor possède une intensité inégalée :

Mick Taylor accompagne Bob Dylan sur sa tournée de 1984. Plus tard, il inclura lui-même Blind Willie Mctell sur son deuxième album solo A Stones’ Throw en 1998, et le reprendra en live dans de longues versions épiques :

Carla Olson

Au cours de ces années, Mick Taylor a joué avec de nombreux autres artistes, tels Ron Wood, Percy Sledge, Bill Wyman, Al Kooper, Gong, Elliott Murphy… Mais sa collaboration avec la chanteuse de country-rock Carla Olson lui a permis de reprendre en live des titres de sa période Stones, notamment :

  • Sway, en version d’anthologie


  • Winter, en deux versions

Mick Taylor a repris également le final de Can’t you hear me knockin’ régulièrement lors de ses tournées en solo :

et même No expectations, qualifié de dernier grand titre où apparaît Brian Jones :

Une manière de rendre hommage à celui qu’il avait remplacé au sein des Rolling Stones.

Les retrouvailles

Avec les Rolling Stones

Mick Taylor a rejoint les Stones sur scène à plusieurs reprises. La première fois en 1981 à Kansas City :

Il y a eu l’introduction au Rock n Roll Hall of Fame en 1989, ainsi que des collaborations entre Mick et Keith (The Harder They Come en 1975 et I Could Have Stood You Up sur l’album solo de Keith Talk Is Cheap en 1988).

Quand Bill Wyman quitte les Stones en 1993, un journaliste soumet l’idée à Keith Richards de réintégrer Mick Taylor, tandis que Ron Wood reprendrait la basse. Keith trouve que c’est une idée géniale, mais ne réussit pas à convaincre Mick Jagger (source : Wkipedia)

A plusieurs occasions durant les années 1990, 2000 et même 2010, Mick Taylor est venu sur scène rejouer Can’t you hear me knockin’ avec ses anciens comparses, comme par exemple cette version de 2013 à Glastonbury :

Avec John Mayall

De même, il a retrouvé John Mayall de nombreuses fois, comme ici en 2003 à Liverpool, à l’occasion du concert donné pour les 70 ans du père du british blues boom :

Des retrouvailles qui laissent penser que finalement, Mick Taylor est resté plutôt en bon termes avec les anciens musiciens qui ont lancé puis forgé sa carrière. Et dans l’autre sens, le plaisir est visible de la part des artistes de l’accueillir sur scène, et Jagger et Richards ont à plusieurs reprises loué ses talents et son apport à la musique des Rolling Stones. Alors pourquoi n’a-t-il pas connu le parcours escompté ?

Mick Taylor, paradoxe de l’histoire du rock ?

Certains diront que son style n’était pas le mieux adapté pour les Stones, et Keith Richards s’est exprimé sur le fait qu’il trouvait sa relation musicale avec Mick Taylor trop “dichotomique”, à savoir séparée en rythmique d’un côté et solo de l’autre, chose qu’il ne ressent pas avec Ron Wood ni avec Brian Jones. Et pourtant, maints exemples montrent le contraire, où justement Richards et Taylor alternaient les rôles, ne serait-ce que sur le live Get yer ya-ya’s out!. Et même en studio on peut citer, entre autres :

  • Honkytonk Women : dès le premier single avec Taylor, les deux guitaristes brouillent les pistes. le jeune nouveau joue des lead licks pour lancer les refrains, et le vétéran assure le riff et le solo. Difficile de qualifier ça de “dichotomique”…
  • Can’t you hear me knocking : Keith joue à la fois du riff et du lead dans les refrains, tandis que le final est un dialogue permanent entre les 2 guitares mixées de part et d’autre de la stereo
  • I got the blues : là aussi, l’effet stéréo des guitares, qui naviguent entre arpèges et licks soul-bluesy, affiche une osmose parfaite entre les deux musiciens
  • Dead flowers : qui joue la rythmique, qui joue le lead ? impossible à dire tellement les guitares se répondent l’une à l’autre

D’autres expliqueront qu’il a un caractère difficile et que ce n’était pas toujours une sinécure de bosser avec lui. Keith évoque quelqu’un de taciturne et peu loquace, un peu isolé dans son monde, et pas forcément social…ce qui peut gêner dans un groupe de rock, censé représenter l’amitié virile et la bande de potes toujours prêts à faire les 400 coups. John Mayall a dit en interview que Mick Taylor était un grand musicien, mais un peu fainéant…

Et Louis Bertignac raconte l’avoir rencontré dans cette vidéo avec Paul Personne. A 19:50, il explique qu’il a voulu joué avec lui, et qu’il s’est heurté à quelqu’un d’un peu bougon :

Malgré tout cela, une chose qui me frappe systématiquement est ce paradoxe : la période des Rolling Stones de 1968 à 1975 est souvent qualifiée comme leur meilleure et de loin. Elle est encensée à la fois par la critique et les fans. Tous les ouvrages sur les Stones évoquent le “carré d’or”, leur apogée entre 68 et 72, la quintessence du groupe, les chefs d’œuvres que sont Let it Bleed, Sticky fingers et Exile on main street…et pourtant c’est le musicien du groupe sur lequel on passe le plus rapidement dans toutes les biographies des Stones. On s’attarde volontiers sur les débuts avec Brian Jones, et sa longue descente aux enfers, puis on va détailler par le menu détail les querelles entre Jagger et Richards durant les eighties, pour enfin se féliciter du “retour” avec Steel Wheels. Mais au final, très peu de littérature sur le passage jugé “éclair” de celui qui participé à la plus grande période créative du groupe.

Bien évidemment, ces albums fabuleux ne sont pas exclusivement de son fait. Bien sûr que les compositions sont avant tout l’œuvre du couple Jagger-Richards. Mais il y a fort à parier que Mick Taylor a apporté un vent de fraîcheur en 1969 et les a poussés à donner le meilleur d’eux-mêmes, et qu’il a grandement participé à la force créatrice du groupe durant ses années de présence.

A mon sens, il n’a jamais vraiment eu la reconnaissance et la considération qu’il mérite. Alors rendons-lui justice et redécouvrons la musique des Stones de cette période, ainsi que son fabuleux album solo de 1979.

Mick Taylor, the lead guitarist of the greatest rock n’ roll band in the world !

Sources :

© Jean-François Convert – Juin 2019

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