Keith Richards, le “monsieur riff” du rock’n’roll

Il a composé des riffs parmi les plus célèbres de l’histoire du rock. Il symbolise à lui tout seul la rock star par excellence : un mélange d’ironie caustique et de cynisme désabusé. Celui qui était au départ dans l’ombre de Brian Jones, a fini par devenir la locomotive musicale du plus grand groupe de rock du monde. Ce 29 mars sort la réédition anniversaire de son premier album solo Talk is cheap, paru en 1988. L’occasion de revenir sur le style si particulier du “monsieur riff” du rock’n’roll.

KeithRichards
© José Correa

Un style inspiré d’abord par Chuck Berry…

La légende raconte que Mick Jagger et Keith Richard (à l’époque sans “S”) se sont rencontrés très jeunes dans un train de banlieue, et que le futur guitariste des Rolling Stones portait un disque de Chuck Berry sous le bras. C’est en effet sa première grande influence : les solos en “double stops”, les rythmiques “shuffle”, et les reprises du père du Rock’n’Roll constituent une bonne partie du répertoire des pierres qui roulent, à leurs débuts : Around and around, Come on, Carol, Don’t you lie to me

Carol et Little Queenie font d’ailleurs parties du live Get Yer Ya-Ya’s out ! et Keith tient le solo sur les deux, dans le plus pur style de son mentor. Quand en 1987, les deux guitaristes participent au film de Taylor Hackford Hail ! hail ! Rock’n roll, c’est l’occasion au maître d’infliger une humiliation à l’élève, en le reprenant à plusieurs fois sur l’intro de Carol, et lui montrant comment la jouer correctement :

En dehors des rocks 12 mesures, Keith s’affirme également face à Brian Jones par un jeu simple mais efficace inspiré du blues. Si l’ange blond explore des arrangements plus pop avec des instruments exotiques tels le sitar ou le dulcimer, Richard va s’imposer comme le versant roots et rock pur jus, sans fioritures.

En 1965, il compose LE riff : Satisfaction ! De son propre aveu, il l’aurait entendu en rêve. Pour avoir ce son complètement nouveau à l’époque, il utilise une Maestro FZ-1 Fuzztone, une des premières pédales de distorsion. A l’origine, il aurait préféré une section de cuivres, mais le morceau sort tel quel et devient emblématique des années 60.

La même année, sur Heart of stone, il livre un solo qui va droit au but, et semble attirer les faveurs de la gent féminine :

A noter qu’à cette époque il joue sur une Les Paul “burst” de 1959, qu’il revend en 1968, et qui est rachetée par un certain…Mick Taylor !

…Puis par Ry Cooder

C’est justement en 1968, pendant les sessions de Beggars Banquet, qu’il rencontre un certain Ry Cooder. Ce dernier l’initie aux “open tunings”, ces accordages “ouverts” destinés au jeu en slide (avec bottleneck). Mais le guitariste des Roling Stones va utiliser cette découverte autrement : il décide de se focaliser principalement sur l’open tuning de Sol, surprime la corde la plus grave, et avec ses fameuses guitares à 5 cordes (la plus célèbre étant la Telecaster “Micawber”) va inventer quelques uns des plus grands riffs de histoire du rock (en utilisant plusieurs open tunings) :

Keith Richards et sa Telecaster « Micawber » © José Correa

La liste est trop longue pour les citer tous. Cet accordage particulier est adopté quasiment en permanence par Richards, lui donnant ce groove caractéristique qui devient la marque de fabrique du son des Rolling Stones. Cela ne l’a pas empêché non plus de composer d’autres riffs tout aussi efficaces en accordage standard :

“L’élément plus important dans le Rock’ n’ roll, c’est le roll”

Keith Richards

Son jeu tout en syncopes et contretemps produit ce “hoquet” typique, qui contrebalance avec la pulsation métronomique de Charlie Watts. Une sensation d’être toujours au fond du temps, en “arrière”, en retrait comme pour revenir encore plus rageur sur la mesure suivante. Comme si la guitare faisait du rockin’ chair. Il résume cette façon de jouer ainsi : « Tout le monde parle de rock de nos jours ; le problème, c’est qu’ils oublient le roll ».

Un de ses meilleurs disciples est sans doute Malcolm Young, le véritable maître d’oeuvre du son d’AC/DC, qui a lui aussi donné ses lettres de noblesses au riff rock’n’roll.

Soliste plus souvent qu’on ne le croit

On cite toujours Keith Richards comme un grand guitariste rythmique (sinon le plus grand), mais on oublie qu’il assure le lead plus souvent qu’on ne le pense, même s’il s’en défend.

Keith-Richards-par-José-Correa
© José Correa

“Le solo c’est que de la branlette”

Keith Richards

Après sa période “Chuck Berry addict” sur les premiers albums entre 1964 et 1967 environ, il passe la vitesse supérieure en 1968 avec Beggars banquet, en dégainant 2 solos d’écorché vif sur Sympathy for the devil et Stray cat blues.

Le disque suivant Let it bleed, souvent considéré comme LE chef-d’œuvre des Stones, est littéralement son album. Brian Jones presque déjà parti (quasiment inaudible), Mick Taylor pas encore vraiment arrivé (seulement 2 discrètes interventions), Keith Richards est au four et au moulin : acoustiques, rythmiques, leads, et même slide sur You got the silver et Monkey man.

Et sur le plus grand live du groupe (et sans doute l’un des meilleurs de toute l’histoire du rock), Get Yer Ya-Ya’s out ! , il se partage les parties lead avec Mick Taylor. Ce dernier est sur le canal gauche, Keith est sur le canal droit, ce qui correspondaient à leurs places sur scène, vu du public. Si le nouveau venu, remplaçant de Brian Jones, livre des solos d’anthologie, le pas encore papy du rock n’est pas en reste : outre les Berryesques Carol et Little Queenie, il assure également les solos de Honky Tonk Women, Live with me, et surtout le premier de Sympathy for the devil

En studio, Keith Richards a joué plusieurs solos, même pendant la période avec Mick Taylor. Quelques exemples :

La liste est bien évidemment non exhaustive et s’est largement étoffée depuis l’arrivée en 1975 de Ron Wood, de même qu’elle l’était tout aussi importante durant l’ère Brian Jones.

Un rôle qui a évolué

Keith Richards s’est souvent exprimé sur les 3 guitaristes qui ont formé avec lui le duo au sein des Rolling Stones. Il a toujours affirmé préférer l’interchangeabilité des rôles entre rythmique et soliste. Avec Brian Jones, ils tissaient des textures guitaristiques à 2, où la frontière entre rythmique et solo restait volontairement floue. Un des meilleurs exemples est Mercy, Mercy :

L’arrivée de Mick Taylor va à la fois propulser les Stones dans leur âge d’or, forger le son de Keith, et en même temps scinder le duo de guitaristes en un système dichotomique : si durant les années 69-70 les rythmiques et solos sont encore partagés, la tournée 1973 laisse entendre un Mick Taylor au sommet, tandis que Keith Richards se contente la plupart du temps de plaquer les accords. Ses diverses addictions à l’époque n’étaient sans doute pas étrangères à ce jeu quelque peu minimaliste, et assez éloigné de la flamboyance et fulgurance sur Get Yer Ya-Ya’s out !

Même s’il a toujours reconnu le talent indéniable de Mick Taylor, Keith n’était pas satisfait de leur collaboration, et l’arrivée de Ron Wood, plus effacé musicalement, lui a permis de reprendre les rennes et de s’affirmer à nouveau comme l’élément moteur, et le guitariste principal du groupe.

Guitariste mais aussi chanteur

Guitariste certes, mais Keith richards a aussi assuré le chant principal à plusieurs reprises. Le premier morceau sorti officiellement où il chante le lead est celui qui clôt l‘album à couleur pop Between the buttons en 1966 : Something Happened To Me Yesterday. Puis sur Beggars banquet en 1968, il chante le premier couplet de Salt of the earth, qui lui aussi termine l’album.

En 1972 sur Exile on main street, il tient le crachoir sur l’énergique Happy, et en 1973 sur Goats Head soup, il tente de jouer les crooners sur le mielleux Coming down again. D’autres morceaux suivront les années et décennies suivantes, mais si on ne devait en retenir qu’un seul chanté par Keith, il s’agit sans hésitation du magnifique You got the sliver, sur l’album Let it bleed en 1969. Une ballade dédiée à son amour du moment, et mère de ses 3 premiers enfants, Anita Pallenberg. C’est véritablement la toute première chanson que Keith chante entièrement seul, les 2 précédentes étant en duo avec Jagger.

…Et même bassiste

Keith Richards a tenu la basse sur de nombreux titres des Rolling Stones (entre autres : 2000 light years from home, Sympathy for the Devil, Street Fighting man, Live With Me, une grande partie des morceaux de Exile on Main Street). Mais sa participation la plus notoire en tant que bassiste reste certainement celle au sein du quatuor “Dirty Mac”, groupe éphémère composé de John Lennon, Eric Clapton, Mitch Mitchell (batteur de Jimi Hendrix) et donc de Keith à la basse, pour l’émission “Rock’nRoll Circus” en décembre 1968.

L’icône rock par excellence

On ne compte plus les anecdotes et légendes diverses sur Keith Richards : les soi-disant transfusions intégrales pour se faire changer le sang, le fait qu’il aurait sniffé les cendres de son défunt père, les virées backstage “sex, drug and rock’n’roll”….personnage qu’il a largement contribué à entretenir par ses frasques en interview, ses punchlines à destination de Jagger, ou ses 4 vérités dans son autobiographie “Life”.

© José Correa

Quelques-uns de ses aphorismes savoureux :

  • Les seules choses sur lesquelles Mick et moi ne sommes pas d’accord sont le groupe, la musique et ce que nous faisons
  • Vous avez le soleil, vous avez la lune, vous avez l’air que vous respirez – et vous avez les Rolling Stones
  • La bonne musique vient de gens qui jouent ensemble, qui savent ce qu’ils veulent faire et foncent. Vous devez transpirer et vous donner à mort. Vous ne pouvez pas le faire en appuyant sur des boutons et en regardant un écran de télévision”
  • Des médecins m’ont dit que j’avais six mois à vivre et je suis allé à leurs enterrements”
  • Si vous ne connaissez pas le blues… Ça n’a pas de sens de prendre sa guitare et de jouer du rock and roll ou toute forme de musique populaire
  • Je n’ai jamais eu de problèmes avec les drogues. J’ai eu des problèmes avec la police”
  • Donnez-moi une guitare, donnez-moi un piano, donnez-moi un balai et une corde ; je ne m’ennuierais nulle part
  • Mes cheveux n’ont jamais été coupés par qui que ce soit, je le fais moi-même”
  • Je tombe malade uniquement quand j’abandonne les drogues”
  • Pour faire un disque rock’n’roll, la technologie est la chose la moins importante”
  • Oui, j’ai été trépané. C’est une expérience vraiment intéressante, surtout pour mon neurochirurgien qui a vu mes pensées voler dans mon cerveau”
© José Correa

Son look et sa voix rauque immédiatement reconnaissable, sa dégaine à la fois pathétique et classe en ont fait une icône rock incontournable. Johnny Depp avoue s’en être fortement inspiré pour créer son personnage de Jack Sparrow dans Pirates de Caraïbes, notamment pour le kohl autour des yeux. En retour, Richards a joué son père dans le 3ème épisode :

https://youtu.be/GqVogXvXKuY

Une expérience qui a visiblement inspiré le Beatle Paul McCartney à tenter l’aventure dans le 5ème film de la série.

Une carrière solo discrète

A la différence de son alter ego Mick Jagger, Keith Richards n’a pas cherché les feux de la rampe en solo. Seulement 4 albums quasi confidentiels (3 studios et 1 live), prisés essentiellement par les fans du guitariste :

Les 4 albums solos de Keith Richards

C’est pour lui l’occasion de jouer le blues avec ses potes, un groupe de musiciens surnommé “The X-Pensive Winos”. Une musique qui ne révolutionne pas le genre, mais où on sent le réel plaisir de jouer, sans la pression du “plus grand groupe de rock du monde”.

Son 1er album solo Talk is cheap réédité

Et justement, ce vendredi 29 mars sort une réédition de Talk is cheap, qui a fêté ses 30 ans à l’automne dernier. Les coffrets Deluxe et super Deluxe (limité) contiendront six titres bonus, deux 45 tours, deux vinyles, un livret de 80 pages avec une nouvelle interview de Keith, des photos rares et inédites provenant de ses archives personnelles, divers mémorabilia (deux posters, un médiator, un pass backstage, l’invitation originale de l’écoute du disque, textes de chansons, boitier en bois, etc…).

Deux des inédits ont déjà été révélés :

Talk-is-Cheap-Deluxe
L’Edition Super Deluxe

L’édition super deluxe propose un packaging original : un boitier en bois, vieilli par le Custom Shop Fender, qui a utilisé le même bois, le même plastique et le même métal que ceux présents sur sa fameuse Telecaster “Micawber” !

Un objet collector, à l’image de cette légende du rock’n’roll, qui, infatigable, repart en tournée américaine pour 16 dates du 20 avril au 25 juin 2019, avec ceux qu’on ne présente plus, les autoproclamés “plus grand groupe de rock du monde” : The Rolling Stones

J’ai accompli tout ce que je voulais accomplir en étant dans les Rolling Stones et en faisant des disques”

Keith Richards
© José Correa

Un grand merci à José Correa pour les illustrations !

Merci à Yazid Manou pour les infos sur “Talk is cheap”


© Jean-François Convert – Mars 2019

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