Mark Knopfler et le blues

Que ce soit avec Dire Straits ou en solo, Mark Knopfler a toujours intégré une forte influence bluesy dans sa musique à des degrés divers. Mais certains morceaux sont de purs blues à part entière. Tentons de les recenser.

Mark avec une Gibson ES-335 de 1959 et un ampli Fender Bassman 59. Photo du livret de l’album Sailing to Philadephia. Mark joue cette guitare et cet ampli sur la version studio de Baloney again.

Une influence première et primordiale

Dès son adolescence, Mark Knopfler écoute beaucoup de blues. Dans plusieurs interviews il cite notamment Blind Blake, Muddy Waters, Bukka White… et surtout un album qui l’a fortement marqué : Live at the regal de BB King. Il explique :

« C’était un disque chargé d’émotion dans la mesure où j’ai pris conscience de ce triangle entre le chanteur, la guitare et le public. C’est cette conversation à trois qui m’a fait une énorme impression. Ensuite, avec des gens comme Muddy Waters, John Lee Hooker et Howlin’ Wolf, tout s’est mis en place. »

En 2005, Mark aura l’honneur de jouer en duo avec le héros de son enfance sur l’album où BB King fête ses 80 ans avec de nombreux invités :

De même, Mark a aussi enregistré un duo avec une autre légende du blues : Buddy Guy. C’était en 1991, sur l’album Damn Right, I’ve Got The Blues, avec la chanson Where Is the Next One Coming From.

Enfin, Mark a également eu l’occasion de jouer sur la National Duolian ‘Hard Rock’, la mythique guitare de Bukka White, à deux reprises : une première fois fin 1978 durant les sessions de Communiqué, et une deuxième lorsqu’il a inauguré la filière “Musique” à l’Université de Newcastle, le 4 septembre 2001 :

Ces trois exemples parmi d’autres montrent la reconnaissance que Mark Knopfler a eu dans le monde du blues, de la part d’artistes légendaires. Ce n’était qu’un retour d’ascenseur pour ce guitariste qui a intégré de fortes influences blues dans son style, dès les débuts de Dire Straits

Les années Dire Straits

Avant Dire Straits, Mark Knopfler joue essentiellement du folk (son duo avec Sue Hercombe dans les sixties, ou son premier enregistrement solo au début des seventies), du country-western-bluegrass (son duo avec Steve Phillips vers 1971), du Rhythm’n’Blues tendance Cajun (Brewer’s Droop en 1973) ou du rockabilly (Café Racers en 1976). Les influences blues vont ressurgir avec les premiers enregistrements de Dire Straits.

Lorsque le groupe enregistre sa troisième session de démos à l’automne 1977, Dire Straits couche sur bande, entre autres, une première version de Setting me up qui n’a pas encore le parfum country de la future version sur l’album. Cette première mouture sonne incroyablement bluesy :

Parmi les titres officiels figurant sur les albums de Dire Straits, on peut citer comme sonnant particulièrement blues, ou ayant des références au genre :

  • Six blade knife, et son ambiance moite et son tempo lent, alors que la demo était plus rapide
  • Follow me home, là aussi ralenti en studio, par rapport aux premières version live de l’automne 78
  • Le riff de Communiqué qui évoque de nombreux leitmotivs blues
  • Hand in hand : le premier vers (« The sky is crying ») est un clin d’œil appuyé à Elmore James, et l’un de ses blues les plus connus
  • One world : « can’t get no antidote for blues » répète le refrain, et la guitare de Mark sonne en effet plus bluesy que jamais
  • Two brothers and a stranger : même si le morceau ne figure pas sur un album de Dire Straits mais sur la B.O. du film La couleur de l’argent en 1986, il est bien situé dans cette période des eighties et sonne très laid-back-blues
  • Fade to black : entre jazz et blues, le premier morceau en rythme ternaire de la discographie de Dire Straits. My parties est le deuxième.
  • Millionaire blues : ce titre bonus des sessions de On every street (et sorti en face B du single Calling Elvis) est, outre son titre, un morceau on ne peut plus blues
  • Think I love you too much : issu lui aussi des mêmes sessions, le morceau est offert à Jeff Healey pour son album Hell to pay. La chanson sera jouée en live par Dire Straits à Knebworth en 1990 et sur la tournée 1991-92, ainsi que par les Notting Hillbillies.

Les années Notting Hillbillies

C’est d’ailleurs avec ce groupe que Mark Knopfler renoue le plus avec ses racines blues. L’album contient le classique Blues stay away from me ainsi que le titre bonus Lonesome wind blues, sorti en face B de Will You Miss Me et Feel Like Going Home. Deux shuffles typiques mais qui s’éloignent du standard douze mesures.

En concert, les Notting Hillbillies reprennent des incontournables du répertoire blues comme I can’t be satisfied de Muddy Waters ou Mississippi blues. Dans ce dernier, Mark brode autour de l’accord 7/9, comme nous l’explique Ingo Raven dans cet article. On entend souvent Mark jouer cette ritournelle dans de nombreuses vidéos, que ce soit lorsqu’il explique son style influencé par le piano ragtime, ou simplement lorsqu’il improvise de manière impromptue sous l’œil des caméras. Ce morceau est resté récurrent dans tous les concerts des Notting Hillbillies durant les années 90, c’est l’un de mes préférés :

Les premières années solo

Dès 1996 et l’album Golden heart et sur chacun des disque suivants, Mark Knopfler insère toujours un morceau quasiment pur-blues. On peut citer, à des degrés divers :

  • No can do avec son riff doublé par la Les Paul et la National
  • Vic and ray avec son ambiance crépusculaire et sa guitare rugueuse
  • Gravy train avec son « triel » de guitares : Mark à la Pensa-Suhr, Sonny Landreth à la slide et Paul Franklin à la Pedal Steel
  • Silvertown blues là aussi une ambiance nocturne et une guitare solo particulièrement bluesy
  • Junkie doll avec un schéma légèrement calqué sur le classique You gotta move de Mississippi Fred McDowell (repris par les Stones). Mais Mark précise : « j’ai modifié le turn-around pour en faire quelque chose de plus sophistiqué »
  • Baloney again a également une atmosphère très bluesy, et les versions live renforceront encore plus cette couleur avec les interventions de Mike Henderson, d’abord à l’harmonica puis à la guitare :
  • Hill farmer’s blues où la référence est surtout dans le titre, moins dans la musique, mais avec quand même une guitare solo bluesy à souhait
  • Fare thee well Nothurmberland qui évoque le même sujet que Southbound again : les voyages récurrents de Mark entre sa région d’enfance et Londres. Le thème du déracinement est très présent dans le blues, et ce morceau emprunte également au genre son côté lancinant et répétitif. Un leitmotiv obsédant où se répondent la Les Paul de Mark, le bouzouki de Richard et le piano de Jim.
  • Small potatoes, titre bonus de l’album The Ragpicker’s Dream, paru en face B du single Why Aye Man. Un groove à mi-chemin entre reggae et blues
  • Song for sonny liston et sa formule power trio avec l’expression primale du blues, un riff répétitif qui prendra de l’ampleur en live avec un solo différent chaque soir
  • Whoop de doo et son ambiance feutrée, mi jazz mi blues
  • Behind with the rent où la couleur blues bien présente sur les couplets et le solo est temporairement mise de côté sur le pont très mélodique

En dehors des albums, on peut également citer Wag the dog, morceau-titre de la B.O. du film du même nom (Des hommes d’influence en V.F), sortie en 1998. Sur ce morceau, c’est une nouvelle fois la Gibson ES-335, tout comme sur Baloney again et Behind with the rent. La guitare blues par excellence !

Les 12 mesures

Jusqu’à Kill to get crimson, Mark a enregistré des morceaux à forte dominance blues, mais pas réellement de blues au sens strict du terme, c’est-à-dire un classique en 12 mesures avec la progression d’accords 1-4-5. En 2009 sur l’album Get lucky, il franchit le pas avec You can’t beat the house, qui est presque un blues classique, mais pas tout à fait.

► Les explications dans cet article d’Ingo Raven

L’album suivant sera l’album le plus blues de la discographie de Mark Knopfler : Privateering regorge de morceaux très typés Chicago blues : Don’t forget your hat, Hot or what, Today is okay, et Got To Have Something qui reprend la structure de Rollin’ and Tumblin’ popularisé par Muddy Waters. Mais on peut également citer Bluebird et son harmonica plaintif, Gator blood et sa guitare slide stridente, Blood and water et sa guitare très laidback, I used to could et son riff à l’harmonica, ou encore After the Beanstalk à mi-chemin entre south-delta et New Orleans. Occupation blues donne à entendre ce que serait le blues joué en France sous l’occupation et Miss you blues n’a surtout de blues que le titre mais baigne musicalement plutôt dans une atmosphère folk-country.

À noter que cette forte dominance blues sur l’album Privateering est due en grande partie à la présence de l’harmoniciste Kim Wilson sur plusieurs titres.

Les derniers albums

Moins de blues sur les deux derniers albums solo de Mark knopfler. Mais sur Tracker, le rugueux Hot dog (bonus track) et sa formule power trio nous emmène sur les terres bluesy façon ZZ Top, et sur Down the road wherever, le quatrième morceau Just a Boy Away From Home recycle le riff de Junkie Doll pour se développer en final luxuriant à la slide, brodant autour de You’ll never walk alone.

En concert

En dehors des morceaux enregistrés en studio, Mark Knopfler a souvent dérivé sur les terres du blues en concert à travers des titres revisités ou même des inédits. En 1985 il lui arrivait de jouer l’instrumental Dallas Rag entre Sultans of swing et Why worry (à 57:43 dans la vidéo ci-dessous), un morceau qu’il reprenait déjà avec Steve Phillips au début des années 70, puis plus tard avec les Notting Hillbillies en 1990. Un classique du répertoire ragtime à mi-chemin entre blues et jazz :

Sur la tournée de 2001, la présence de Mike Henderson insuffle une forte influence blues sudiste à la musique de Mark, et celui-ci choisit de revisiter LE tube de Dire Straits Money for nothing en lui rajoutant une intro typée blues south-delta. La guitare National jouée en slide sur un rythme ternaire, et la voix chaude et grave de Mark pour ce qui ressemble à un vieux blues de l’entre deux-guerres, mais vite rattrapé par des arrangements plus modernes, et l’intro-batterie qui balaie rapidement cette ambiance surannée :

Sur cette même tournée, le songwriter gratifie son public d’un titre inédit qui ne sera jamais enregistré : Pyroman donne l’impression d’avoir été composé dans les plaines boueuses de l’Alabama ou du Texas. Guitare rugueuse, harmonica poisseux, et paroles à la première personne d’un redneck qui aime jouer avec les allumettes. Rarement Mark Knopfler a sonné autant southern-blues.

Autre inédit qui ne verra jamais le jour sur un disque : Playtime deluxe. Ce morceau a été interprété par Knopfler sur la scène londonienne du O2 Arena le 28 octobre 2016 à l’occasion des 80 ans du bassiste des Rolling Stones, Bill Wyman. Structure classique en 12 mesures et 1-4-5 avec un riff très inspiré par Crosscut saw, popularisé notamment par Albert King. Et le morceau se termine comme il se doit en ternaire :

Les collaborations avec d’autres artistes

Outre les chansons déjà citées en début d’article, Mark Knopfler a souvent fait ressortir ses influences blues lors de ses interventions sur les disques d’autres artistes. Dès sa première collaboration en 1979 avec Bob Dylan sur l’album Slow train coming, le guitariste jusqu’alors feutré de Dire Straits fait rugir sa guitare (sans doute une ES-335 d’emprunt) sur le morceau-titre ainsi que sur Change my way of thinking.

Au cours de sa carrière et de ses diverses collaborations, Mark Knopfler a eu plusieurs fois l’occasion de sonner très blues. On peut citer entre autres (liste non exhaustive) :

  • Trouble in mind : morceau issu des sessions de Slow train coming de Bob Dylan, sorti en Face B du single Man Gave Names To All The Animals. La guitare lead de Mark est très blues
  • I and I de Bob Dylan sur l’album Infidels en 1983 baigne dans une atmosphère plutôt blues
  • Dark groove : instrumental issu des sessions de Infidels, et qu’on trouve notamment sur le bootleg Rough Cuts
  • Congo square de Sonny Landreth sur l’album South of 1-10 en 1995, mais a priori Mark n’est qu’à la rythmique (sur le canal gauche)
  • Who will the next fool be de Zucchero sur l’album du même nom en 2005
  • Not one bad thought de Tony Joe white, issu de l’album Uncovered en 2006. Mark partage également le chant avec Tony
  • Blue tarp blues de Sonny Landreth sur l’album Grant Street en 2008. Mark est sur le canal droit
  • Someday : cette reprise de JJ. Cale par Mark Knopfler sur l’album hommage The Brezze – An appreciation of JJ. Cale (2014) est forcément dans le style du musicien de Tulsa, une atmosphère inimitable laid-back-country-blues
  • Dancing girl de Dion sur l’album Stomping ground en 2021, l’une des dernières collaborations en date de Mark Knopfler (les toutes dernières étant Wounded dog de Bo Ramsey sur son album How many miles, sorti le 18 mars dernier, et 3 chansons sur l’album Sing It For A Lifetime de Heidi Talbot)

Enfin, son rôle de second guitariste pour les tournées d’Eric Clapton en 1987-88-89 a forcément amené Mark knopfler a interpréter des titres du répertoire de Slowhand dont on connait l’attrait indéfectible pour le blues. Au sein de la setlist de ces concerts claptoniens, deux morceaux étaient particulièrement dédiés au blues : le légendaire Crossroads de Robert Johnson, et le bien nommé Same old blues.

« Toujours le même vieux blues » chante Clapton. Sans doute la musique populaire qui a le plus influencé les autres styles et dont on perçoit encore les traces aujourd’hui. En tant que guitariste bercé par les fifties-sixties-seventies, Mark Knopfler ne pouvait pas échapper à l’emprise de ce genre musical. Et si son jeu est de façon globale bien évidemment fortement empreint de blues (tout comme de folk, de country, de rock, etc..), certains de ses morceaux le sont bien plus que d’autres. Cette chronique n’avait d’autre ambition que les recenser, sans avoir aucune prétention d’exhaustivité.

© Jean-François Convert – Mai 2022

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1 commentaire sur “Mark Knopfler et le blues

  1. Superbe chronique; merci !

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