Il y a 50 ans, les Stones sortaient leur meilleur album (live)

Le 4 septembre 1970 paraissait Get Yer Ya-Ya’s out ! Un des plus grands lives de l’histoire du rock. Et le meilleur album des Rolling Stones ?

Le plus grand groupe de rock’n’roll du monde

Novembre 1969, les Rolling Stones sont dans une bonne passe. La tragédie d’Altamont n’as pas encore terni leur image, la mort de Brian Jones est déjà du passé, et Mick Taylor commence à prendre réellement sa place, pour s’imposer comme le meilleur guitariste que le groupe ait connu.

Parallèlement, même si les Beatles ne sont pas encore officiellement séparés, les rumeurs vont bon train après la sortie de ce qui s’avérera être leur chant du cygne : Abbey Road. Devant l’inéluctable implosion du groupe de Liverpool, leurs légendaires rivaux s’affichent ostensiblement comme « the greatest rock’n’roll band in the world » . C’est en tout cas avec cette devise que s’ouvrent leur concerts :

Et force est de constater que les pierres qui roulent vont assurer un spectacle de haute volée. Alors que les Fab Four excellaient dans la production en studio, les Stones trouvent leur raison d’être sur scène. La quintessence du rock, sa sauvagerie brute, son énergie animale, ses instincts sulfureux, son ambiance poisseuse, sa rage qui vient des tripes, ce sont tout ça qu’on entend sur Get Yer Ya-Ya’s out !

Les concerts au Civic Center de Baltimore (26 novembre) et au Madison Square Garden de New York (27 et 28 novembre) sont enregistrés et filmés. Certains passages figurent dans le film Gimme Shelter, et d’autres sont utilisés dans cet album live qui sort presque un an plus tard, le 4 septembre 1970.

Un album diabolique !

En cette fin des sixties, le rock penche de plus en plus du côté sombre. Et les Stones sont les têtes de file de cet esprit que certains n’hésitent pas à qualifier de satanique. Pas encore d’ambiances lugubres à la Black Sabbath, de textes ésotériques de Led Zeppelin ou de cris démoniaques de Deep Purple, ni de signes des cornes, mais la bande à Jagger et Richards a carrément signé un morceau « Sympathie pour le diable » en 1968 sur Beggars banquet. Et l’album suivant Let it bleed regorge d’histoires salaces et sanglantes.

Ce live réunit deux des titres les plus sulfureux des Stones : Sympathy for the devil dont le titre parle de lui-même, et Midnight rambler qui narre les exactions d’un violeur / tueur en série. Si on ajoute la reprise de Love in vain de Robert Johnson, dont la légende de pacte avec le diable a nourri non seulement une grande partie de l’histoire du blues, mais aussi tout un pan de l’histoire du rock, on se retrouve en présence d’un album littéralement diabolique.

Les Rolling Stones de Get Yer Ya-Ya’s out ! vus par © Denys Legros

Le titre proviendrait des paroles d’une chanson enregistrée par le bluesman Blind Boy Fuller le 29 octobre 1938 intitulée Get Your Yas Yas Out. Dans celle-ci les paroles était « Now you got to leave my house this morning, don’t I’ll throw your yas yas out o’ door » et « yas yas » se référait au postérieur.

Autre interprétation plausible : « Ya-Ya » est un mot d’argot pour Wallet, désignant le portefeuille. Ce disque étant une réponse à un album bootleg, on pourrait voir dans le titre l’invitation à sortir son portefeuille pour l’acquérir.

Le meilleur album des Stones ?

C’est en tout cas leur meilleur live sans aucun doute, et mon préféré sans hésitation aucune. Situé au cœur du « carré d’or » (Beggars banquet, Let it bleed, Sticky fingers, Exile on main street) il renferme à mon goût ce que le groupe a enregistré de mieux en concert (bien que la tournée 72-73 atteigne également des sommets), et retranscrit le plus fidèlement la sensation que pouvait avoir la public à un concert des Stones à cette époque.

Même si ce n’est pas exactement la même version que sur le disque, cette prise filmée de Honky Tonk women, figurant dans le film Gimme Shelter, montre bien la folie douce qui régnait lors des shows des pierres qui roulent :

Chaque morceau est un chef d’oeuvre : Jumping jack flash ouvre de façon tonitruante, Carol selon Bill Wyman lui-même « n’a jamais été aussi bonne que sur scène en 1969« , et les Stones remettent le couvert de l’hommage à Chuck Berry avec Little Queenie, ils enfoncent le clou du rock carré avec Live with me et Honky Tonk women, pour terminer dans un déluge de guitares en fusion sur Street fighting man.

Quatre pépites

Mais les purs moments de grâce sont pour moi dans ces 4 morceaux qui se suivent, véritables moments d’anthologie stoniens à mon goût. Un « mini carré d’or » à l’intérieur du disque :

Stray cat blues

A l’origine plutôt basique sur Beggars banquet, cette chanson prend ici une toute autre dimension avec les interventions lumineuses de Mick Taylor. C’est le premier titre de l’album où on l’entend vraiment à l’oeuvre. Sur Jumping Jack Flash, Keith Richards mène la barque avec le riff prépondérant, et sur Carol, il assure le solo, typique dans le syle de Chuck Berry. Jusque là discret, Taylor prend la lumière sur 3 solos géniaux à la fin de chaque couplet :

Love in vain

L’un des sommets de l’album. Les Stones prouvent ici qu’ils ont su capter l’essence même du blues. Jagger chante merveilleusement bien, et une fois encore, Taylor s’envole dans les limbes. Jamais une guitare slide n’a aussi bien exprimée la douleur de la séparation. Les cordes pleurent le train qui part et la fille qui ne reviendra pas. Robert Johnson ne pouvait rêver meilleur hommage.

Midnight rambler

S’il y a un morceau qui symbolise les Stones c’est bien celui-ci : des paroles glauques, un riff mi-blues mi-rock qui alterne entre violence contenue et déchaînement paroxysmique, une guitare solo grasse et rugueuse, une basse lourde et puissante, et des claquements de cymbales à faire frémir. Dès cette tournée, la chanson devient un moment de bravoure au sein du show : Jagger lacère la scène à coups de ceinturon, en même temps que chaque frappe de Charlie Watts, durant le passage lent au milieu du morceau

Sympathy for the devil

Bien qu’une voix dans le public demande désespérément Paint it black, c’est l’hymne diabolique qui ouvre la deuxième face. Le rythme balancé de Watts, la voix assurée de Jagger, et surtout les deux guitares qui se répondent à merveille. Le solo de Richards d’abord, tout en phrases courtes et sèches, des pics tranchants. Et puis le final avec Taylor et sa guitare qui semble ne plus vouloir s’arrêter. Le tourbillon du diable est bien là et met tout le monde K.O.

Duo/duel de guitares

Keith Richards s’est souvent exprimé sur le fait qu’il jugeait sa collaboration avec Mick Taylor trop « dichotomique », il estimait que les rôles étaient trop séparés : lui à la rythmique et Taylor aux solos.

Pourtant ce live prouve le contraire : les deux guitaristes s’accordent parfaitement et échangent régulièrement la place de soliste, parfois au sein d’un même morceau comme par exemple sur Honky Tonk Women : Taylor joue les phrases solistes durant les couplets pendant que Richards assure le riff, et ce dernier prend le solo après le deuxième refrain. Une souplesse comme l’a toujours souhaitée Richards.

Tout l’album est un jeu constant entre les deux musiciens qui rivalisent de riffs, de phrasés marquants, de sonorités distordues et saturées, qui retranscrivent parfaitement l’espace sonore présent sur scène. Car si on perçoit aussi bien le style de chacun, c’est grâce au mixage qui y est pour beaucoup : Taylor sur le canal gauche, Richards sur le canal droit, respectivement leur place sur scène, vue du public.

Anecdote : ce mixage avec les 2 guitares bien séparées à gauche et à droite m’a longtemps servi pour tester mes différents systèmes d’écoute, que ce soit à la maison, dans la voiture… pour identifier chaque haut-parleur lors des branchements. Sauf que j’ai d’abord eu cet album par une copie cassette à partir d’un vinyle. Et pour une raison que j’ignore, cette copie était inversée gauche/droite ! Ce qui fait que pendant des années j’ai écouté cet album avec Mick Taylor à droite et Keith Richards à gauche ! Ce n’est que lors de l’achat du CD que j’ai découvert le bon mix !

Une pochette iconoclaste

Le soin apporté au mixage et au choix des morceaux s’accompagne d’un design quelque peu original. Un âne porte les fûts de Charlie Watts tandis que celui -ci brandit des guitares dans son costume de scène et avec le chapeau de Mick Jagger.

Cette photo prise par David Bailey aurait été inspirée une phrase dans la chanson de Bob Dylan Visions of Johanna : « Des bijoux et des jumelles pendent de la tête du mulet ». Après une première session en 1969 à l’époque des concerts, une deuxième a dû être effectuée début 1970, pour aboutir au collage de la pochette finale.

Malgré l’avis circonspect de la maison de disques, l’album sort ainsi le 4 septembre 1970 et reçoit un très bon accueil, aussi bien critique qu’auprès du public. Il est numéro 1 des ventes au Royaume-Uni et 6ème aux Etats-Unis.

« Je suis convaincu que c’est le meilleur concert de rock jamais enregistré. »

Lester Bangs (journaliste et critique musical américain)

Un monument de l’histoire du rock à n’en pas douter, qui sortait dans les bacs il y a tout juste un demi-siècle aujourd’hui.

© Jean-François Convert – Septembre 2020

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