“Deep Purple in rock” : un demi-siècle !

Le 3 juin 1970 sortait cet album pilier du hard-rock. Retour sur un des fonds baptismaux de ce genre musical majeur.

Le premier album du Purple « Mark II »

En 1970, Deep Purple a déjà deux ans d’existence mais n’a pas encore vraiment trouvé sa voie. Entre pop psyché et influences rock prog avec incursions classiques, les 4 premiers albums (dont un live avec orchestre symphonique) laissent entendre un groupe qui se cherche. Mais l’arrivée de deux nouveaux venus (Ian Gillian au chant et Roger Glover à la basse) va composer la formation la plus célèbre du groupe, appelée « Mark II » (la carrière de Deep Purple compte 8 incarnations différentes).

Et l’album In Rock est le premier enregistré avec ces 5 musiciens. Un combo qui va être reconnu comme un des 3 piliers de la sainte-trinité hard-rock : Led Zeppelin, Deep Purple et Black Sabbath. Ces 3 groupes ont posé les fondations d’un genre musical qui, avec ses nombreux dérivés, a traversé les années 70, 80, 90 et continue de vendre et déplacer les foules encore aujourd’hui. En témoignent le succès de festivals tels le Helfest, même si malheureusement, cette année 2020 restera une parenthèse un peu amère, en raison de la pandémie de Covid-19.

Deep Purple en 1970. De gauche à droite : Ritchie Blackmore (guitare), Ian Paice (batterie), Jon Lord (claviers), Roger Glover (basse), Ian Gillian (chant) © Chris Walter/WireImage/Getty Images

Des musiciens hors-pair

Au sein de ce trio fondateur, le quintet du pourpre profond se distingue des deux autres par l’ajout permanent d’un clavier. Même si Led Zep n’en était pas avare, le mellotron, le piano ou encore le clavinet joués par John Paul Jones restaient additionnels et occasionnels. Ici, Jon Lord lui donne une place prépondérante : tour à tour ambiance d’église, shuffle swing-bluesy-jazzy, ou carrément riffs ultra-saturés qui peut le faire passer pour une guitare. Par exemple dans Hard lovin’ man :

Ajoutons à cela des influences baroques, et on perçoit déjà des couleurs prog (en grande vogue à l’époque), voire les prémices du « Hard néo-classique » des eighties. Heureusement, Deep Purple n’ira jamais jusqu’au mauvais goût d’un Malmsteen, ou de tous ces shredders qui reprennent Bach et Vivaldi à la six-cordes avec distorsion.

Côté chant, Ian Gillian pousse très haut dans les aigus avec un côté encore plus criant que Robert Plant. Parfois c’est le rire démoniaque qui surgit, sans prévenir.

Rayon guitare, Ritchie Blackmore ouvre l’album par un déluge sonique digne d’Hendrix, mais sait aussi harmoniser ses solos, comme dans ce même morceau d’ouverture :

Enfin côté section rythmique, Roger Glover et Ian Paice jettent là aussi les bases heavy : un rouleau compresseur qui tire et pousse le groupe à la fois. Traction et propulsion. Deep Purple en a sous le capot, et les chevaux sont bien là : même s’il n’a pas toute la subtilité d’un Bonham, Paice martèle les fûts avec puissance et virtuosité. Quant à Glover, il prouve qu’il est d’abord un bassiste au son énorme, avant de devenir plus tard un compositeur pop hors-pair avec son tube Love is all.

► Ma chronique de cette chanson « à la loupe »

Une pochette culte

Les riffs se succèdent, tous plus imparables les uns que les autres : Bloodsucker, Into the Fire, Living Wreck… ou l’entraînant Flight of the Rat à l’apparence très « classic-rock », malgré une durée avoisinant les 8 minutes

L’impression sonore générale est celle d’une musique taillée dans le roc à la dynamite… ce que représente d’ailleurs la pochette du disque, en reprenant l’image du célèbre Mont Rushmore (où les visages des présidents américains avaient été taillés à la dynamite !) :

  • Ian Gillan à la place de George Washington
  • Ritchie Blackmore à la place de Thomas Jefferson
  • Jon Lord à la place de Theodore Roosevelt
  • Roger Glover à la place de Abraham Lincoln
  • Ian Paice rajouté par rapport à la sculpture originale qui ne compte que 4 visages
Deep Purple In Rock vu par © Denys Legros

Le Mont Rushmore est en partie connu pour figurer dans l’avant-dernière séquence de La mort aux trousses d’Alfred Hitchcock.

© Dean Franklin

Mais l’album de Deep Purple est quant à lui surtout célèbre pour un de ses titres, catalogué comme un standard du genre…

Un morceau devenu hymne du hard rock… plagiat ?

En troisième position de la tracklist, une chanson qui fait office de monument dans l’histoire du hard-rock, et du rock tout court : Child in time.

Tout le monde a déjà entendu au moins une fois cette célèbre intro à l’orgue, qui lorgne vers des ambiances orientales… indiennes devrait-on dire plus exactement, puisqu’il s’agit en fait d’un morceau intitulé Bombay Calling, enregistré par le groupe It’s a Beautiful Day en 1969 :

Mais à la différence d’autres artistes qui ont parfois « emprunté » des mélodies à d’autres, Ian Gillian ne s’en est jamais caché :

« Cette chanson a deux faces – la musique et le côté lyrique. Sur le plan musical, il y avait cette chanson Bombay Calling d’un groupe appelé It’s A Beautiful Day. C’était neuf et original, quand Jon Lord le jouait un jour sur son orgue, ça sonnait bien, et on a pensé jouer avec, la changer un peu et faire quelque chose de nouveau en gardant ça comme base. Je n’avais jamais entendu l’original Bombay Calling. Nous avons donc créé cette chanson en utilisant le thème de la guerre froide et avons écrit: « Sweet Child in time, You’ll see the line. » C’est ainsi que le côté lyrique est entré en jeu. Ensuite, Jon a préparé les parties pour orgue et Ritchie, les parties pour guitare. La chanson reflète fondamentalement l’atmosphère du moment et c’est pourquoi elle est devenue si populaire ».

Ian Gillian – 2002

Outre le riff guitare-orgue, le passage célèbre du morceau est bien sûr les cris de Banshee poussés par Ian Gillian, qui démontre ici toute l’étendue de sa palette vocale

En juste retour des choses, It’s a Beautiful Day empruntera à son tour un morceau de Deep Purple, Wring That Neck, qu’il transformera en Don and Dewey. Ce morceau figure sur leur deuxième album, Marrying Maiden sorti en 1970. Un partout, balle au centre.

La chanson Child in time est devenu une telle référence qu’elle a été maintes fois reprise ou samplée. Quelques exemples :

  • Le Ian Gillan Band en fait une version assez jazzy sur l’album Child in Time de 1976
  • Reprise par Yngwie Malmsteen sur son album Inspiration en 1996
  • L’intro de Jon Lord au clavier a été samplée par Big Audio Slave et utilisée comme intro à leur chanson Rush
  • On entend partiellement la chanson dans les films Twister, Breaking the Waves, 23 et Der Baader Meinhof Komplex
  • Le morceau a été utilisé dans la pub du parfum Flowers de Kenzo en France
  • Ritcihie Blackmore l’a remaniée en version médiévale avec son groupe Blackmore’s Night (dont la chanteuse est sa femme, Candice Night) sur l’album The Village Lantern :

Enfin, à noter que sur la version studio, Blackmore a enregistré ses parties à l’aide d’une Gibson ES-335, son instrument principal durant les premières années avec Deep Purple. Sur les premières versions live du morceau, à l’été 1970, il jouait encore avec cette guitare, avant de passer définitivement à la Stratocaster pour tout son répertoire sur les années suivantes.

Deep Purple live en 1970

Le 21 août 1970, le groupe se produit en public sur la télévision espagnole à Grenade. Deux titres de l’album sont joués : Speed King et Child In Time, où Blackmore joue justement sur sa Gibson ES-335, guitare de ses premières années au sein de Deep Purple. Mais il a également déjà jeté son dévolu sur la Stratocaster, qui devient son instrument fétiche pour le reste de sa carrière.

Tracklist du 21 août 1970 :

  • Speed King
  • Child In Time
  • Wring That Neck
  • Mandrake Root

Comme on le voit sur cette prestation live, Deep Purple venait de franchir un cap en 1970. Et cet album In Rock annonçait toute la maestria d’un groupe qui allait marquer durablement les seventies, et en même temps ne pas tarder à s’auto-détruire. La formation « Mark II » ne durera que quelques années, s’éteindra en 1973, et se reformera dans les années 80. Mais aujourd’hui, c’est bien un retour de 50 ans en arrière qui s’impose, avec ce disque, taillé dans le « rock ».

© Jean-François Convert – Juin 2020

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