“Atom heart mother” de Pink Floyd a un demi-siècle !

“L’album à la vache” sortait dans les bacs le 2 octobre 1970. Un petit bijou de rock symphonique qui fête aujourd’hui ses 50 ans.

Un disque charnière ?

En 1970, Pink Floyd est déjà bien installé dans le paysage pop-rock, avec quatre albums à son actif. Mais la direction musicale du groupe n’est pas encore clairement établie. Quand on regarde la discographie dans son ensemble, Atom heart mother peut apparaître comme la charnière entre le psyché-rock expérimental des premières années et ce qui va devenir l’âge d’or du Floyd entre 1971 et 1979. Et l’année de jonction entre les sixties et seventies semble toute trouvée pour symboliser cette transition. Pourtant, de l’avis même des membres du groupe, ce n’était pas aussi simple.

À l’époque, nous pensions que Atom Heart Mother, comme Ummagumma, était une étape vers quelque chose d’autre. Maintenant, je pense que nous avancions à l’aveuglette dans le noir

David Gilmour, Mojo Magazine, mai 1994

La pochette elle-même retranscrit bien cette situation d’errance artistique :  Le groupe lui ayant demandé « quelque chose de simple », Storm Thorgerson a déclaré avoir simplement pris sa voiture et s’être rendu à la campagne pour photographier la première chose qu’il a vue. Cette vache, nommée Lulubelle III, serait celle qui apparaît fréquemment dans le film de Bernardo Bertolucci La Tragédie d’un homme ridicule (1981) comme emblème d’une fromagerie détenue par le héros (interprété par Ugo Tognazzi).

Une pochette qui a longuement suscité maintes interprétations et recherches d’explications fumeuses, alors qu’il ne s’agissait que d’une prise sur l’instant. Il n’en demeure pas moins que cette image est l’une des plus célèbres de l’histoire du rock, et qu’elle continue d’inspirer encore aujourd’hui.

Atom heart mother vu par © Denys Legros

Mais paradoxalement, cette démarche artistique présentée comme hasardeuse aboutit à une oeuvre très construite.

Une face A symphonique

Le mélange entre rock et musique symphonique ne date pas de cet allbum. Les Beatles ou les Moody Blues par exemple ont déjà intégré des orchestres à leurs chansons pop depuis plusieurs années. Mais Atom heart mother présente la particularité d’être une pièce uniquement instrumentale couvrant toute une face. Même si ça va devenir monnaie courante dans les seventies avec le rock progressif, ce n’est pas encore la norme en ce début de décennie. Seules quelques rares exceptions de morceaux dépassent les 20 minutes, mais très souvent ce sont plutôt des improvisations de blues psychédélique type Dark Star de Grateful Dead, ou les longues jams en concert de Led Zeppelin par exemple.

Structure du morceau

Ici on est en présence d’une construction architecturale, dans l’esprit d’une oeuvre classique, avec des mouvements. Ils sont d’ailleurs clairement nommés sur les notes de pochette, et même si les durées ne sont pas indiquées, on peut aisément les identifier en associant les titres évocateurs aux ambiances musicales multiples :

Structure du morceau, issue d’un article sur le blog https://www.edmu.fr/ © E. Michon

Father’s Shout introduit le morceau dans un style d’ouverture classique, avec cuivres tonitruants et le thème principal qui reviendra à la fin. Breast Milky passe sur un mode plus feutré avec violoncelle et guitare slide (Gilmour n’avait pas encore ses modèles lapsteel), qui s’intensifie sur le deuxième solo. Mother Fore offre de magnifiques chœurs inquiétants dans un style entre chant grégorien et opéra de Carl Orff, interprétés par la chorale dirigée par John Aldiss. Funky Dung permet à David Gilmour de briller à la guitare sur un solo particulièrement bluesy, avant que les choeurs sombres et mystérieux ne fassent leur retour sur des paroles ésotériques. Mind Your Throats Please est sans doute le passage le plus expérimental avec bruitages et sons trafiqués (on entend notamment un piano passé dans une cabine Leslie, préfigurant le son emblématique de Echoes, qui paraîtra l’année suivante sur Meddle). Enfin Remergence reprend à la fois le thème du début, ainsi que celui de Breast Milky, pour terminer sur un final symphonique plein d’emphase, mêlant le groupe, l’orchestre et la chorale.

Pour les amateurs de détails, on entend deux voix au cours du morceau :

  1. « Here is a loud announcement! » à 17:28 sur le canal droit. La voix est distordue et trafiquée au niveau du son. Elle se situe au milieu du mouvement Mind Your Throats Please, que certains divisent en deux sous-parties, séparées par cette intervention.
  2. « Silence in the studio! » à 19:10 sur le canal gauche. la voix est là aussi saturée. Il s’agit de celle de Nick Mason. Elle culmine pour amorcer le dernier mouvement Remergence.

Alan Parsons, Ron Geesin … et Stanley Kubrick

Autour du groupe, on retrouve des personnalités connues ou en devenir : fraîchement intégré aux studios Abbey Road, et ayant fait ses premières armes avec les Beatles, Alan Parsons intervient comme ingénieur du son en second, assistant Peter Brown. Il sera plus tard seul aux manettes sur The Dark Side of the moon.

Fait notable, Atom heart Mother a été co-composé avec Ron Geesin, musicien et compositeur britannique connu pour ses créations excentriques et sa façon novatrice d’utiliser le son. C’est une des rares fois où Pink Floyd a partagé la composition avec un membre extérieur au groupe (l’autre exemple étant The Trial dans The wall, co-composé avec Bob Ezrin).

Pink Floyd répétant Atom heart mother avec orchestre et chœurs, à Ossiach en Autriche

Stanley Kubrick demanda la permission d’utiliser l’album pour son film Orange mécanique mais Pink Floyd refusa. Il semble qu’il y eut des regrets ensuite, après visionnage de l’œuvre (Wikipedia). Les relations entre le groupe et le réalisateur ont décidément été toujours compliquées, comme une succession de rencontres ratées.

Atom heart mother en live

Le morceau a été joué en concert, soit avec orchestre, soit uniquement à quatre.

Une face B folk-pop

If

Ici, Waters fait son mea culpa de mauvais mari : « si j’étais un homme meilleur, je parlerais avec toi plus souvent ». Il se compare à divers éléments : la lune, un cygne… ou un train « toujours en retard » où comment placer un clin d’œil sarcastique au milieu de paroles intimistes de prime abord. L’écriture de Waters dans toute sa singularité, déjà avant qu’il ne devienne l’unique parolier du groupe.

Côté musique, ambiance bucolique avec guitare acoustique, piano apaisant, et guitare planante. On peut noter que sur le deuxième solo, la reverb se coupe à la fin, et le son de la guitare se termine de façon abrupte. Étonnant quand on sait le soin méticuleux du groupe apporté au son.

La chanson a été jouée une fois en live à la BBC en 1970 :

Summer ’68

Dans cette chanson, Wright affiche une ambiance clairement pop hippie, propre à l’été 1968. Les chœurs du refrain notamment semblent provenir directement du Londres ou du San Francisco des sixties. Mais sous une apparence légère, il s’agit en fait d’une critique de l’univers du rock à partir d’une banale histoire de flirt avec une groupie.

C’est le seul morceau de la face B à s’inscrire dans la couleur musicale de la face A, avec l’utilisation de cuivres imposants. Le mixage stéréo fait bizarrement repasser le piano au centre lors du 2ème refrain et dans le final.

La chanson n’a jamais été jouée en live

Fat old sun

Encore une atmosphère bucolique, écrite et composée par Gilmour. Désir du groupe de retourner à la nature ? La fameuse pochette aux couleurs champêtres pourrait aller dans ce sens. Mais avec Pink Floyd, bien malin qui pourrait déceler des explications limpides dans leurs concepts visuels et musicaux.

En tout cas, Fat old sun démarre comme une tranquille ballade folk onirique et finit sur un solo de guitare au son crade, grunge avant l’heure, que n’aurait pas renié le John Mascis de Dinosaur Jr.

Le morceau est joué en live suivant deux versions : une assez fidèle à l’original, ne dépassant pas les cinq minutes, et l’autre beaucoup plus longue, atteignant parfois une durée avoisinant le quart d’heure, avec une longue improvisation entre free-jazz et musique expérimentale

Gilmour l’a réintégrée dans sa setlist solo en 2006 :

Le petit-déjeuner psychédélique d’Alan

L’album se termine sur cet instrumental, et avec un titre pareil, on ne sait s’il faut le prendre au sérieux ou non. Il est agrémenté de bruitages enregistrés dans la cuisine du roadie Alan Stiles. C’est également sa voix qu’on entend, alignant des phrases banales de petit-déjeuner, sans queue ni tête. Ce même Alan Stiles figurait au dos de la pochette de ummagumma, et son rire particulier apparaîtra dans plusieurs morceaux ultérieurs du Floyd : Speak to meOne of the few, et surtout Shine on you crazy diamond.

Le morceau se divise en trois parties identifiées :

  • I. « Rise and Shine »
  • II. « Sunny Side Up »
  • III. « Morning Glory »

On peut supposer que les mélodies au piano des premier et troisième mouvements sont évidemment plus l’oeuvre de Wright, tandis que le planant Sunny Side Up avec ses guitares acoustiques et sa slide éthérée, portent la patte typique de Gilmour. Quoi qu’il en soit, l’ensemble reste une idée collective.

Je n’ai jamais entendu Roger revendiquer ce morceau, ce qui me fait penser que ça devait être une idée de groupe

Nick Mason, Mojo Magazine, mai 1994

Le morceau a été joué une fois en live en 1970 à Sheffield :

Dans la réédition CD remaster du milieu des années 90 figurent deux fiches proposant des types de Breakfast. Quelque peu surréalistes, ces recettes témoignent de l’humour du groupe, typiquement anglais, qui n’est pas sans rappeler un esprit à la Monty Python

Je possède cette édition Remaster, et je me souviens avoir souri en découvrant ces fiches « so british ». La preuve que Pink Floyd savait aussi ne pas se prendre trop au sérieux et prenait du recul par rapport à son oeuvre. Atom heart mother a parfois été jugé dans un style trop pompeux, mais je l’aime bien et l’écoute toujours avec grand plaisir. Un album qui n’a pas tant vieilli que ça, pour selon qu’il fête son demi-siècle.

© Jean-François Convert – Octobre 2020

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2 commentaires sur ““Atom heart mother” de Pink Floyd a un demi-siècle !

  1. Quand, il y a une vingtaine d’années, je me suis fait l’ensemble de la discographie du groupe, petit à petit, j’avoue que la plus belle claque, c’est Atom Heart Mother. Il est arrivé dans les derniers de la liste. Pourtant, bon nombre d’albums du groupe m’ont fortement séduit dès la première écoute, mais là, c’est si baroque, recherché, original, grandiloquent et prenant (ah, quel final !) qu’à la première écoute du morceau-titre, j’avoue avoir fait une pause. Il fallait bien ça pour m’en remettre !!!
    Et j’aime tout autant le reste de l’album, même le p’tit déj.
    Puis, au moins, la pochette, on peut tous s’amuser à en faire de même si on a un joli pré à vaches près de chez soi.
    Merci pour l’article.

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  2. Moi auusi je prends beaucoup de plaisir quand je réécoute cet album.
    Fan depuis le début

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