‘Meddle’ de Pink Floyd fête son demi-siècle

Le 30 octobre 1971 arrivait dans les bacs le sixième album studio de Pink Floyd. Retour sur un pur chef-d’œuvre âgé de 50 ans.

Le premier pilier d’une série de chefs-d’œuvre

Le terme de chef-d’œuvre peut sembler galvaudé, mais les 5 albums de Pink Floyd sortis durant les années 70, de Meddle à The wall représentent pour moi (et pour beaucoup) la quintessence du groupe. Atom heart mother constituait une charnière entre le Floyd des sixties, mi-folk-planant mi-psyché-rock-expérimental, et celui des seventies qui établit le « space rock » à son sommet. Par certains côtés, l’album à la vache garde encore un pied dans l’atmosphère post-psychédélique, mais Meddle propulse réellement Pink Floyd en héraut du rock progressif.

Plutôt que de composer avec un orchestre et une chorale comme dans l’album précédent ou de se disperser en expérimentations diverses comme dans Ummagumma, le groupe fait au contraire le choix de se resserrer et de se recentrer autour d’un son unifié. 4 musiciens et rien d’autre (si ce n’est un chien), un combo réduit qui n’a pas encore de personnel annexe comme ce sera le cas à partir des albums suivants (des choristes avec Barry St. John, Liza Strike, et surtout Clare Tory, un saxophoniste avec Dick Parry, et même un deuxième guitariste sur Animals avec Snowy White).

La photo à l’intérieur de la pochette. De gauche à droite : Roger Waters, Nick Mason (qui ressemble fortement à Robert De Niro, période Mission), David Gilmour, et Richard Wright. C’est la dernière fois que des portraits des musiciens apparaissent sur un album de Pink Floyd jusqu’à A Momentary Lapse of Reason en 1987.
© Domaine public

Un groupe en route vers la légende

Meddle est la dernière étape avant le summum The dark side of the moon qui consacrera Pink Floyd deux ans plus tard. Et on sent bien avec Echoes la nouvelle orientation musicale du groupe qui va les mener à leur disque le plus célèbre. D’ailleurs, la chanson Brain Damage a commencé à être travaillée pendant les sessions de Meddle.

Les 4 musiciens enregistrent de Janvier à août 1971 dans 3 studios différents : Morgan, AIR, et le mythique Abbey Road. Un endroit qui les rapproche un peu plus du statut de groupe légendaire. Et Nick Mason précise :

« nous disposions d’un temps de studio illimité en échange d’une légère réduction des royalties. Seuls les Beatles avaient un accord similaire à l’époque ».

À l’aube des seventies, les Beatles ne sont plus, et c’est Pink Floyd qui prend en quelque sorte la place du « groupe des studios Abbey Road ».

Denys Legros s’est amusé à retranscrire cette analogie entre les 4 membres du Floyd et les 4 de Liverpool, en imaginant que lors de leur traversée du fameux passage piétons, peut-être y stationnait une Coccinelle (en référence au célèbre véhicule de la pochette des Beatles) immatriculée PF 71 MEDAL.

© Denys Legros

Un titre aussi mystérieux que sa pochette

Pourquoi « MEDAL » ? Tout simplement parce que le titre de l’album est un jeu de mots entre « medal » (médaille) et « meddle » (interférer), qui se prononcent de la même manière. Il ne fait référence à aucun morceau du disque en particulier.

L’image de la pochette représente une oreille sous l’eau, à la demande du groupe, alors que l’idée première proposée par le graphiste Storm Thorgerson, du collectif artistique Hipgnosis, était un gros plan de l’anus d’un babouin… L’image de l’oreille ne se visualise véritablement qu’une fois la pochette dépliée. Et encore, on ne peut pas dire que ce soit limpide, malgré l’eau… certains ont pu y voir un chameau ou toute autre forme chimérique apparaissant après l’absorption de psychotropes.

©  Storm Thorgerson / Hipgnosis / Harvest – Capitol

Mais la musique de Pink Floyd a ce pouvoir de faire planer et d’emmener dans des sphères inexplorées, sans la nécessité d’absorber quoi que ce soit. Bien que Roger Waters abhorre l’expression, on peut vraiment parler de « space rock »

L’album chanson par chanson

1. One of theses days

L’album s’ouvre dans une ambiance énigmatique. Le son du vent, on imagine la nuit, puis deux basses (jouées par Waters et Gilmour) délivrent un riff ternaire hypnotique sur lequel un solo de lapsteel va rivaliser avec les convulsions de l’orgue. C’est la première fois que Gilmour joue sur lapsteel (auparavant il jouait avec un bottleneck sur sa guitare, en suivant l’influence de Syd Barrett). Il en achète plusieurs modèles à l’automne 1970, mais il ne les emportera en tournée qu’à partir de 1974. C’est pourquoi sur les concerts de 1971 à 1973 il utilise encore le bottleneck en concert. Ainsi, One of theses days est joué de cette façon à Pompéi, et non sur lapsteel comme dans la version studio. Mais sur les tournées ultérieures, Gilmour officie bien à la lapsteel, comme on peut le voir par exemple dans Delicate sound of thunder :

La phrase « One of these days, I’m going to cut you into little pieces » (« Un de ces jours, je vais te découper en petits morceaux ») est dite par Nick Mason, à travers un modulateur. Elle s’adresserait au DJ Jimmy Young, de la BBC Radio 2, que le groupe n’appréciait pas. David Gilmour a considéré cette chanson comme étant celle où les membres du groupe ont le plus travaillé ensemble.

2. A Pillow of Winds

L’atmosphère quasi-apocalyptique du premier morceau laisse place à une ambiance bucolique apaisée. Le vent est parti, les arpèges de guitare sont en majeur, et la guitare slide (peut-être une lapsteel mais pas sûr) semble planer comme un oiseau. Le titre « un oreiller de vent » est le nom d’une des combinaisons de mah-jong, auquel Waters et Mason ont joué durant des vacances dans le sud de la France.

Un morceau dont le style fait le lien avec les chansons acoustiques de Pink Floyd qu’on trouve sur More, Ummagumma, ou Atom heart mother, mais ici dans une forme bien plus aboutie. La voix de Gilmour est de toute beauté.

3. Fearless

Et c’est encore Gilmour qui chante superbement sur ce titre, tandis que le riff a été trouvé par Waters, lorsque Barrett lui apprenait l’open tuning à la guitare. Les arrangements restent globalement dans la couleur acoustique du morceau précédent.

Le message des paroles (« sans peur ») n’est pas franchement explicite, et l’extrait de You’ll never walk alone (de Rodgers et Hammerstein), hymne des supporters du Liverpool FC, n’apporte pas vraiment d’éclaircissement. ► Cet article sur le site SoFoot tente d’y voir un peu plus clair.

4. San Tropez

On change de style pour une ambiance jazzy et estivale. A la différence des autres morceaux de l’album, celui-ci n’a pas été composé de façon collégiale. Waters l’a apporté déjà fini en studio, et a tout naturellement pris le chant. L’évocation de Saint-Tropez peut aussi bien faire référence à leurs périodes de villégiatures que leur concert donné en 1970 :

Côté guitare, Gilmour sait sonner aussi bien façon guitare hawaïenne et vahinés, que soliste de jazz, notamment avec cette phrase subtile et tellement classe à 1:59

5. Seamus

Considéré par beaucoup comme l’une des pires chansons du groupe, ce blues accompagné par un chien (!) a pourtant son charme, et l’autodérision des musiciens n’a visiblement pas été complètement perçue. L’animal en question, dont le nom donne son titre au morceau, était le chien de Steve Marriott (fondateur-leader des Small Faces et Humble Pie), que David Gilmour avait parfois en garde chez lui. Les paroles ont certes été écrites à la va-vite, et l’enregistrement n’a pas non plus nécessité des heures de travail, mais le résultat est plutôt sympathique et rappelle les influences bluesy du groupe (surtout Gilmour) qu’on pouvait déjà entendre dans par exemple More blues ou Funky dung.

Sur le Live at Pompeii, c’est un autre chien qui prend les feux de la rampe : Nobs, chienne de Madona Bouglione (fille du fondateur et directeur du cirque d’hiver Alexandre Bouglione, et donc petite-fille de Joseph Bouglione). Les membres du groupe voulaient absolument inclure cette chanson dans le film. Ils ont donc prié le réalisateur Adrian Maben de trouver un chien qui pourrait réitérer la performance de Seamus pour enregistrer la chanson aux Studios de Boulogne, au printemps de 1972.

6. Echoes

Après une première face composée de 5 chansons distinctes, la deuxième face du vinyle renferme un des plus beaux morceaux de Pink Floyd. Dans mon panthéon personnel, je le place dans un trio de monuments avec Shine on you crazy diamond et Dogs. Une épopée sonore et sensorielle qui ne peut laisser indifférent. En lister toutes les qualités musicales serait trop long, mais on peut citer bien sûr la fameuse note de piano jouée à travers une cabine Leslie, la guitare tantôt pleurante, tantôt aérienne, fantomatique, ou rageuse, les variations de rythme et d’atmosphères parfaitement enchainées, la sensation d’infini et même au-delà, et les voix de Gilmour et Wright qui ne se sont jamais aussi bien harmonisées :

Né à partir d’assemblages d’idées éparses, le morceau a connu plusieurs évolutions aussi bien dans sa forme que dans son titre, en guise de blague :  Nothing (« rien »), puis The son of nothing (« le fils de rien ») et enfin The return of the son of nothing (« le retour du fils de rien »). Et même après la version studio, Echoes a continué d’évoluer en live jusqu’en 1975 où le saxophone de Dick Parry prenait le solo sur certaines parties.

La tournée 1975 est la dernière où Echoes a été joué par la formation Waters-Gilmour-Wright-Mason. Il est revenu sur scène plus tard en 1987, et ensuite sur les tournées solo de Gilmour où il était accompagné de Wright. Après la mort de ce dernier en 2008, Gilmour a refusé de rejouer ce morceau sans la présence de son ami. C’est à Gdansk en 2006, lors de l’ultime concert de la tournée On an island que Echoes a été joué pour la dernière fois. Le DVD Live in Gdansk permet heureusement de garder un témoignage de cette date historique dans l’histoire du morceau :

Les différentes versions live ont souvent des solos plus étoffés que dans la version studio. Malgré tout, cette dernière a quand même plusieurs éléments qu’on ne retrouve jamais en concert :

  • les multiples parties de guitare de Gilmour (jouées essentiellement sur la Custom Bill Lewis)
  • L’intro plus longue que les versions live de Gilmour en solo
  • Le riff à la fin du premier couplet, qui est plus élaboré en studio alors qu’il est raccourci en live

Un morceau baigné de mystère aux effets sonores improbables : outre l’idée saugrenue de faire passer le son d’un piano à queue dans une cabine Leslie, l’autre sonorité emblématique de Echoes est le fameux « cri de mouette » obtenu à la guitare suite à une erreur de câblage ! En effet, c’est en ayant branché la pédale Wah-Wah à l’envers que Gilmour a sorti ce son inattendu. ► plus d’explications ici.

Enfin, comment ne pas terminer en savourant l’étonnante synchronisation du morceau avec le final du film 2001, L’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, intitulé « beyond Jupiter an infinite ». Oui il s’agit bien d’infini et au-delà. Une étrangeté de plus qui ajoute à la légende d’Echoes► plus d’explications ici.

Bien qu’il en constitue la pièce maitresse, il serait réducteur de ne retenir de Meddle que son imposante face B. Oui Meddle c’est Echoes bien sûr, mais c’est aussi le premier album complètement homogène de Pink Floyd. La première pierre de l’édifice des seventies, véritable période bénie du groupe. Un album sorti il y a tout juste 50 ans aujourd’hui.

© Jean-François Convert – Octobre 2021

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