Il y a 50 ans sortait le dernier album des Beatles : “Let it be”

Pas leur dernier enregistrement, mais la dernière parution du vivant du groupe. Retour sur le disque qui a accompagné la séparation des Fab Four.

Le dernier disque, mais pas vraiment

8 mai 1970 : pile un mois après l’interview de Paul annonçant la séparation des Beatles, le public découvre dans les bacs cette ultime galette qui scelle la fin d’un groupe hors-norme.

Il s’agit en fait des sessions prévues initialement pour le projet “Get back”, enregistrées pour la plupart en janvier 1969. L’ambiance délétère du moment a fait capoter le projet qui, à l’origine, devait se concrétiser par un film et un disque. Les images tournées aux studios de Twickenham (réservés plutôt au cinéma) montrent un groupe en pleine désagrégation. Une réplique de George à destination de Paul est restée célèbre :

« Je jouerai ce que tu me diras de jouer, ou je ne jouerai pas du tout si tu ne veux pas que je joue »

George Harrison à Paul McCartney

Devant l’impossibilité de mener à bout le projet, les Fab Four décident de mettre les bandes au placard. L’atmosphère se détend légèrement le temps d’un fameux concert improvisé le 30 janvier 1969, sur le toit de l’immeuble de leur toute nouvelle maison de disques Apple Corps, au 3 Saville Row, en plein cœur de la capitale britannique.

 Ma chronique détaillée du concert

Les Beatles vu par © Denys Legros : 4 garçons, non pas dans le vent, mais sous la pluie, se rendant au 3 Saville Row pour y donner leur concert. Notez les couleurs des tenues, conformes aux images du fameux concert, ainsi que celles des parapluies, inspirées de la pochette du EP 4 By The Beatles (1965)

Le concert est enregistré et plusieurs extraits se retrouveront sur le disque plus tard. Parmi les assistants son participant à cet enregistrement ce jour-là, on trouve un certain Alan Parsons. Ce dernier travaillera également sur l’album Abbey Road, puis par la suite avec Pink Floyd (sur Atom heart mother et The dark side of the moon), avant de créer en 1976 son propre « projet », qui connaîtra un fort succès.

Le single Get Back / Don’t let me down

Au mois de mars, l’ingénieur du son Glyn Johns  commence à travailler sur les bandes à la demande du groupe. Mais Les Beatles ne sont pas satisfaits. Seul sort le single Get Back, avec Don’t let me down en face B.

Les versions de Get Back (avec la reprise à la fin) et de Don’t let me down sont celles enregistrées en studio lors de la session du 28 janvier et non pendant le concert du 30.

La fin ?

Le reste des bandes est relégué aux oubliettes, et avant l’été 1969, le groupe rappelle George Martin (qui avait été partiellement écarté du projet Get Back) pour enregistrer un nouvel album. Les 4 musiciens souhaitent mettre de côté leurs dissensions et donner le meilleur d’eux-mêmes sur ce nouvel opus. Ce sera le chef-d’œuvre Abbey Road .

 Ma chronique détaillée de l’album

Certains estiment que les Fab Four ont produit cet ultime album dans l’optique de finir en beauté, et qu’ils savaient pertinemment que ce serait le dernier. Certaines sources citent le fait que John Lennon aurait annoncé aux 3 autres sa décision de dissoudre le groupe en septembre 1969. Mais une découverte récente d’un enregistrement inédit datant du 8 septembre 1969 laisse penser le contraire. Plus d’explications dans cet article.

Quoiqu’il en soit, les sessions d’Abbey Road sont les dernières où les 4 Beatles se retrouvent ensemble en studio. Et leurs dernières photos datent du 22 août 1969 :

La véritable toute dernière session d’enregistrement se déroule les 3 et 4 janvier 1970 avec seulement Paul, George et Ringo pour une nouvelle version de I me mine, composée par Harrison. Ce dernier ironise sur l’absence de John Lennon :

« Vous aurez tous lu que Dave Dee n’est plus avec nous, mais Mickey, Tich et moi-même apprécions de poursuivre le bon travail qu’on a toujours fait au studio numéro deux »

ces noms faisant référence à un groupe britannique populaire du moment, Dave Dee, Dozy, Beaky, Mick and Tich. Mis à part cette session anecdotique, les premiers mois de 1970 vont être le théâtre de la fin du groupe, sur fond de batailles judiciaires.

Allen Klein et Phil Spector

A la mort de Brian Epstein en 1967, il a fallu trouver un nouveau manager pour le plus célèbre groupe du monde. Lennon a quasiment imposé Allen Klein dont la contribution à leur carrière va s’avérer catastrophique.

Outre ses mauvais choix sur les droits du catalogue des musiciens, son entreprise de faire construire de nouveaux studios d’enregistrement qui vire au fiasco, sa décision de congédier Mal Evans, assistant et ami des Beatles depuis de nombreuses années, et sa gestion douteuse de leurs finances, ce nouveau manager fait appel à Phil Spector pour retravailler les bandes du projet Get Back.

Ce dernier vient de produire le single Instant Karma de Lennon en janvier 1970, et tous les deux vont s’atteler à remixer ce qui s’avérera être le dernier disque des Beatles, et cela sans même l’accord de McCartney.

Le single Let it be / You Know My Name

Entre temps, George Martin est à nouveau appelé à la rescousse pour produire le single Let it be qui sort le 6 mars 1970, avec You Know My Name en face B. Lors de la session du 4 janvier, George Harrison a enregistré 2 solos avec sa Telecaster en palissandre (celle qu’il joue lors du concert sur le toit) : l’un à travers une cabine Leslie, l’autre avec un son plus saturé. C’est le premier que choisit Martin pour figurer sur le single. Celui au son plus « rock » sera retenu par Spector pour la version album. Cependant si on écoute attentivement, le solo saturé apparaît en filigrane sur la version single, sans doute à cause d’un problème de diaphonie (son d’une piste qui « déborde » sur une autre). On l’entend par exemple particulièrement à 02:53 :

Mis à part le solo, tous les autres instruments sont absolument identiques sur les deux versions, car il s’agit de la même prise du 31 janvier 1969. Seuls les solos datent du 4 janvier 1970.

Version album :

Après ce dernier single le 6 mars, c’est donc un « album » qui sort le 8 mai 1970, contre l’avis de Paul McCartney qui estime que Phil Spector a défiguré sa musique. Ce disque est en fait un patchwork de plusieurs éléments quelque peu disparates.

L’album Let it be

Le disque est constitué de 8 morceaux enregistrés aux studios Twickenham et Apple en janvier 1969 (Two of Us, Across the Universe, Dig It, Let It Be, Maggie May, The Long and Winding Road, For You Blue et Get Back), de 3 chansons live du concert du 30 janvier (Dig a Pony, I’ve Got a Feeling et One After 909) et enfin de I Me Mine, enregistrée donc en janvier 1970.

Un des objectifs du projet Get Back était que le groupe revienne à ses origines, et joue live en studio, sans artifices. Bizarrement, Spector a un peu tout mélangé, en reprenant des bribes de jams totalement brutes et des bouts du concert, et parallèlement en surproduisant d’autres morceaux.

1. Two Of Us

La patte de Spector n’est pas trop présente sur cette ballade folk avec Paul à la guitare acoustique. A noter qu’il n’y a pas de basse sur ce morceau. George joue une ligne de basse mais sur une guitare. Le film Let it be montre le groupe jouant ce morceau en live dans les studios de Twickenham :

THE BEATLES Two of us 1970 from Nemo on Vimeo.

A l’origine, les arrangements étaient plus rock, et le tempo plus rapide, comme le montre cet extrait issu des sessions de janvier 1969 :

2. Dig A Pony

Toujours pas trop de « Spector sound » sur ce titre non plus

Un des morceaux issus du concert. La voix de Paul sur l’intro a été coupée, ainsi que la reprise du riff à la fin. Voici la version intégrale jouée le 30 janvier 1969 sur le toit :

The Beatles dig a pony from Guadalupe hernandez hernandez on Vimeo.

3. Across the Universe

Cette chanson a été écrite et composée par Lennon début 1968. On en retrouve une première version dans les bonus de l’édition 50ème anniversaire de l’Album Blanc. Elle est réenregistrée en janvier 1969, et sort en décembre de la même année sur l’album caritatif No One’s Gonna Change Our World (dont le titre est tiré d’un vers du refrain). Il s’agit d’un disque au bénéfice de la fondation World Wildlife. Cette version, connue sous le nom de « version Wild Life » (accélérée, et avec ajout de bruits d’oiseaux s’envolant au-dessus de l’eau) est ensuite parue sur la compilation Past Masters Volume 2 en 1988 :

Phil Spector reprend les bandes et y ajoute un orchestre et des chœurs féminins. Cette fois, plus de doutes, le célèbre inventeur du « Wall of sound » est bien aux manettes

4. I Me Mine

La chanson est enregistrée une première fois en janvier 1969. On entend des extraits dans le film Let it be, où John et Yoko dansent sur ce rythme de valse :

Là encore, Spector rajoute un orchestre dans son style à l’emphase caractéristique :

5. Dig It

On se demande un peu ce que vient faire ce court morceau de 50 secondes…

Il s’agit en fait d’une jam d’une douzaine de minutes de janvier 1969 aux studios Apple, dont Spector n’a gardé qu’un très court extrait

6. Let It Be

Enregistré lors des sessions de janvier 1969 avec Billy Preston, la première version comprenait un solo de George Harrison, différent des deux autres enregistrés en janvier 1970 :

Let it Be from Music Management USA on Vimeo.

La version figurant sur l’album intègre le solo « rock » réenregistré par Harrison en janvier 1970 :

7. Maggie Mae

Les Fab Four reprennent un titre qu’ils jouaient à l’époque de leurs tous débuts, du temps des Quarrymen. Sans doute encore une jam impromptue en studio, ce qui explique sa fin abrupte.

Avec Dig It, c’est le type de morceau qui reste de l’esprit d’origine du projet Get Back, à savoir : jouer live sans overdubs.

8. I’ve Got A Feeling

Une chanson qui rappelle le style des premières compositions du duo Lennon-McCartney, chacun chantant une mélodie en contrepoint de l’autre. La prise est tirée du concert du 30 janvier 69

9. One After 909

Encore un morceau que les Fab Four jouaient à leurs débuts. Toujours cette envie de revenir à une simplicité du groupe rock de Liverpool. C’est le troisième titre de l’album a être issu du concert sur le toit.

10. The Long And Winding Road 

Un des plus gros point d’achoppement entre McCartney et Spector. Le compositeur des Beatles estimait que sa chanson avait été défigurée par cet arrangement orchestral qu’il juge boursouflé. Quand il entend le résultat, il envoie une lettre rageuse en quatre points adressée à Allen Klein qui commence par « Dans le futur, personne ne sera autorisé à ajouter ou à supprimer quoique ce soit des enregistrements de mes chansons sans mon autorisation » et se termine sur ces mots :

« Ne refaites plus jamais ça ! »

Paul McCartney

Pourtant, c’est ce même McCartney qui enregistre Golden Slumbers à l’été 1969, avec les cordes de George Martin. Même si ce sont deux producteurs différents, on peut noter une ambiance similaire.

Malgré les demandes de modifications de Paul sur les arrangements, la production étant trop avancée, Klein ne tient absolument pas compte des requêtes du Beatle, et le morceau sort en l’état.

11. For You Blue

Un « blues 12 mesures » (comme le dit George dans la chanson), avec John jouant de la lapsteel à l’aide d’un briquet ! (images tirées du film Let it Be)

12. Get Back

Pour le morceau dont le titre aurait du être celui de l’album, il s’agit d’exactement la même prise que le single, mais la reprise de fin a été coupée, quelques bruits d’ambiance du concert ont été rajoutés au début, et surtout, la fameuse phrase de Lennon (prononcée lors du concert) a été ajoutée pour conclure le disque :

« I’d like to say ‘thank you’ on behalf of the group and ourselves, and I hope we passed the audition! »

« Je voudrais vous remercier au nom du groupe et de nous-mêmes, et j’espère que nous avons réussi l’audition ! « 

On peut reconnaître au moins à Spector et Lennon d’avoir su terminer astucieusement le dernier disque des Beatles avec cette phrase ironique.

Let it be sort donc le 8 mai 1970, sur fond de guerre intestine, de batailles juridiques et administratives, mais rencontre inévitablement un immense succès. Le plus grand groupe de l’histoire de la pop music n’est plus, sans qu’on sache vraiment qui est à l’origine de la séparation, mais cela n’empêche pas sa musique d’être toujours au top des charts.

« Je n’avais pas l’intention que ce communiqué signifie que je quittais le groupe. C’est un gros malentendu. Quand j’ai vu les unes des journaux, j’ai juste pensé : « Seigneur, qu’ai-je fait ? » Et maintenant, on y est. Je n’ai pas quitté les Beatles. Les Beatles ont quitté les Beatles, mais personne ne veut être celui qui dira que la fête est terminée » – Paul McCartney

« Oui, j’étais dans les Beatles. Oui, nous avons fait des grands disques ensemble. Oui, j’aime ces gars. Mais c’est la fin de l’histoire. » – Ringo Starr

« J’ai fondé les Beatles et je les ai dissous, c’est aussi simple que cela » – John Lennon

« Les Beatles ne se reformeront pas tant que John Lennon restera mort » – George Harrison

Let it be… Naked

En novembre 2003 sort l’album dans la version souhaitée à l’origine par McCartney, c’est-à-dire « nue » (« naked »), complètement « déspectorisée ». Là où la différence est le plus notable est sur les titres qui bénéficiaient d’arrangements orchestraux imposants, comme The Long and Winding Road, Across The Universe et I Me Mine.

L’ordre des chansons est modifié. Le disque commence par Get Back, le morceau moteur du projet d’origine. Et Don’t let me down est réintégré, alors qu’il avait été écarté par Spector.

Même si je comprends tout à fait le sentiment de Paul McCartney et son souhait de revenir aux enregistrements originaux, j’avoue m’être trop habitué au disque sorti en 1970. Le fait de l’avoir écouté en boucle me donne une sensation étrange quand j’écoute cette nouvelle version, comme s’il manquait « quelque chose »… Alors oui j’avoue, j’écoute plus volontiers l’édition de Spector, mais sans doute plus par habitude auditive.

Les 50 ans : un film à l’automne

Pour le cinquantenaire de Let it be, c’est le film qui va être restauré et ressortir cet automne. Il s’appellera The Beatles: Get Back, et est retravaillé par Peter Jackson.

Il contiendra l’intégralité des 42 minutes du concert sur le toit d’Apple.

Jackson a par ailleurs visionné plus de 55 heures d’images inédites, et écouté plus de 140 heures d’enregistrements quasi jamais entendus (à part certains en pirates).

On s’attend donc à un coffret qui regroupera vraisemblablement le film, l’album et des bonus audio, dans le même esprit que ceux parus pour Sgt. Pepper, L’Album Blanc et Abbey Road.

Ce sera la dernière édition 50ème anniversaire d’un album des Beatles. Un demi-siècle après la séparation du groupe, la musique des 4 de Liverpool demeure plus que jamais inégalée et universelle.

© Jean-François Convert – Mai 2020

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