Une chanson à la loupe: “Shine on you crazy diamond” de Pink Floyd

S’il y a un morceau qui représente bien la quintessence du Floyd c’est celui-ci : Shine on you crazy diamond, paru sur l’album Wish you were here en 1975. Exploration en détails d’une mini-symphonie qui emprunte à la fois au blues et au rock progressif.

Pink Floyd wish you were here

Un album hommage à Syd Barrett

En 1975, Pink Floyd doit faire suite au succès gigantesque de Dark side of the moon, sorti deux ans auparavant. Après avoir exploré les méandres de la psyché humaine, c’est le thème de l’absence et de la solitude face au système qui va prédominer dans cet album mélancolique et désabusé.

La pochette de l’album

Du morceau titre (“j’aimerais que tu sois là”), à Welcome to the machine et Have a cigar qui fustigent l’industrie du disque et la société de consommation, en passant par le morceau phare Shine on you crazy diamond, les textes sont sans ambiguïté : ils sont adressés à Syd Barrett, le génie fondateur du groupe, devenu l’ombre de lui-même.

Syd Barrett, à gauche en 1967 avec Pink Floyd, à droite lors de sa visite surprise aux studios Abbey Road en 1975

Comble du destin, il rendra d’ailleurs une visite surprise aux studios Abbey Road pendant les sessions d’enregistrement, mais les membres du groupes ne le reconnaitront pas tout de suite. Il repartira dans l’indifférence générale.

 

 

 

“Brille, diamant fou”

Le morceau qui ouvre le disque devait à l’origine remplir une face entière, un peu dans le même esprit que Echoes sur Meddle en 1971. Un morceau typique de l’esprit “prog-rock”, genre prédominant à l’époque avec d’autres groupes comme Genesis, Yes ou King Crimson, parmi les plus connus. La recette est la suivante : de longues plages instrumentales, des ruptures de ton, de rythme, d’ambiance. Des arrangements complexes et des passages virtuoses, le tout découpé en “parts”, en français on parlerait de “mouvements”, comme en musique classique.

Mais comme toujours, Pink Floyd ne va pas aller là où on l’attend.

Première singularité, Roger Waters, leader depuis quelques années déjà (et qui deviendra par la suite un véritable dictateur au sein du groupe), refuse de laisser le morceau dans sa continuité et propose qu’il soit séparé en deux : les 5 premiers mouvements pour ouvrir la face A, et les parties 6 à 9 pour clôturer la face B et donc l’album.

David Gilmour, qui a composé une grande partie de la musique n’est pas d’accord. Il veut jouer le morceau dans sa continuité. Mais c’est Waters qui a le dernier mot et impose son choix. Gilmour reconnaîtra plus tard que ce choix était le bon.

Deuxième particularité par rapport à un morceau de rock progressif classique, celui-ci est musicalement assez “simple”. Il est né au cours de jams du groupe, qui le joue en avant-première lors de sa tournée 1974, dans une version pas encore totalement aboutie : le solo emblématique d’introduction de Gilmour n’a pas encore fait son apparition, et le morceau est joué d’une traite.

Dès les premières versions, l’accroche se fait autour de ces fameuses 4 notes (généralement appelées “Syd’s theme” en référence à Syd Barett) qui tournent en leitmotiv obsédant. Pour amener puis prolonger cette ritournelle, de magnifiques parties solo illuminent la chanson. Gilmour puise ici dans ses racines blues et donne à sa guitare une expressivité proche de la voix humaine. Une longue plainte déchirante qui pour beaucoup d’apprentis guitaristes représente le Graal en matière de son, de toucher et de feeling

En réponse, les claviers de Richard Wright apportent la dimension symphonique, voire quasi mystique. Des nappes imposantes, et des mélodies jouées au Mini-Moog II, synthétiseur phare de l’époque.

Les harmonies vocales ne sont pas en reste. Si Waters assure le chant principal, Gilmour (aidé par Vennetta Fields et Carlena Williams) chante des chœurs plus soul que jamais. On peut les entendre, isolés, sur ce programme de la BBC qui décortique les morceaux de légende (à partir de 4’25) :

Un mélange de soul de blues et de prog

Et c’est ce qui fait son accessibilité à Shine On you crazy diamond : Plutôt que s’enfermer dans une orthodoxie austère et pompeuse, souvent caractéristique du mouvement progressif, la musique des Floyd s’ouvre à l’extérieur et revient aux sources soul et blues pour y apporter ce supplément d’âme qui a parfois manqué aux élucubrations alambiquées de groupes plus soucieux de montrer leur virtuosité que de proposer une musique qui touche et fait vibrer.

Et le saxophone de Dick Parry (déjà présent sur Dark side of the moon) vient apporter la touche finale à ce premier segment qui se dissout dans les vapeurs inquiétantes de Welcome to the machine, pamphlet anti-système désenchanté.

Il faut attendre la deuxième face, après le superbe morceau titre, pour entendre le retour du morceau à travers une basse hypnotique qui émerge de bruits de vents qui ne sont pas sans rappeler One of these days. La guitare slide saturée de Gilmour démarre timidement, en se confondant avec le clavier de Wright, pour ensuite cavaler et déchirer les airs comme un couteau lacérerait des lambeaux de désillusions.

Et enfin le thème du refrain réapparaît comme pour nous soulager du torrent qui vient de nous emporter. La musique se refait plus rassurante, la voix plus douce. Mais pas pour longtemps. Va suivre un long périple, sans doute mental, aux confins de la folie, de la solitude et du désespoir. Après un riff de guitare obsédant, c’est Richard Wright qui termine (comme il l’a commencé) le morceau en apothéose : des envolées aux allures symphoniques qui oscillent entre mineur et majeur. Et pour conclure, un dernier clin d’œil à l’ami Syd : si vous écoutez attentivement, vous reconnaîtrez les dernières notes (à 3’07 dans la vidéo ci-dessous) comme étant celles du début du couplet de Emily Play (d’ailleurs en concert, Wright variait les plaisirs, et terminait le morceaux avec des phrases issues des chansons de la période Barrett, telles par exemple Scarecrow)

Cette fin musicale plutôt “apaisée” semble clore une période relativement “sereine” du groupe, avant l’ambiance sombre et révoltée de l’album suivant Animals qui sera écrit et enregistré dans un climat de tensions et de conflits à l’origine de la désagrégation du Floyd. Mais ça, c’est une autre histoire…


© Jean-François Convert – Septembre 2018

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