Pink Floyd sortait “ummagumma” il y a tout juste 50 ans

Le 25 octobre 1969 arrivait dans les bacs ce double album de Pink Floyd : un disque live et un disque studio découpé en 4 parties, une par chaque musicien du groupe. Retour sur un album atypique.

Un groupe qui se cherche

Fin 1969, Pink Floyd n’a pas loin de 4 ans d’existence (printemps 66) et déjà 3 albums à son actif, dont la bande originale du film More, sortie en juin de la même année. Après les débuts très swinging London de Barrett sur The Piper at the gates of dawn, la musique du groupe a viré vers du rock expérimental sur Saucerful of secrets, et mêle ballades folk-hippies et fulgurances hard-psychédéliques voire presque musique concrète sur la bande son du film de Barbet Schroeder.

Mais force est de constater qu’entre l’héritage psyché-pop de Barrett, les longues improvisations mystiques de Waters pas encore vraiment leader, les incursions façons Stockhausen de Wright, le désir ardent de Gilmour de pencher vers le blues, et la discrétion assumée de Mason, le Floyd se cherche encore, et a du mal à trouver sa voie, et même sa voix.

Alors pour brouiller encore un peu plus les pistes, ou peut-être simplement pour se donner le temps de la réflexion, le groupe sort ce double album à la pochette de mise en abyme, comme pour afficher sa propre errance créatrice, une sorte de vertige artistique. (à noter que le dernier cadre représente la pochette de Saucerful of secrets)

Et cette déclinaison en 4 tableaux reflète justement ce qui va être l’un des 2 disques : celui en studio, composé de 4 parties indépendantes, chacune composée, écrite et exécutée exclusivement par chacun des musiciens… du moins c’est ce qui était prévu dans le projet initial

Le disque Studio

Sur une idée de Richard Wright, le groupe se partage le disque en 4 demi-faces, chacun devant réaliser entièrement seul sa partie. Gilmour demande de l’aide à Waters pour écrire les paroles de sa chanson, mais ce dernier refuse. Chacun pour soi, et on ne déroge pas à la règle.

Richard Wright

Étant à l’origine du concept, c’est le claviériste qui à l’honneur d’ouvrir le bal

Sa composition s’inspire du mythe de Sisyphe, d’où le titre. Une intro façon péplum jouée au mellotron sensé reproduire des cuivres, puis un passage au piano qui démarre planant avant de se désarticuler, se morceler, pour virer au cauchemar : c’est la chute se Sisyphe aux enfers. Wright affiche ici ses influences hors-rock, de John Cage à Stockhausen en passant par Stravinsky, comme il l’avait déjà fait dans sur More dans Up The Khyber et surtout Quicksilver. Une voix expérimentale que le Floyd gardera toujours en filigrane, même sur ses albums futurs, de On the run à certaines parties de Atom heart Mother ou Dogs, en passant par les nombreux bruitages et autres effets sonores qui ornent la quasi-totalité de la discographie floydienne.

Mais en terme d’avant-gardisme, c’est presque Waters qui va pousser l’expérience le plus loin.

Roger Waters

La demi-face du bassiste, pas encore leader du groupe, débute par une ballade acoustique à l’ambiance bucolique. Grantchester est le lieu de naissance de David Gilmour. Et les “Grantchester Meadows” sont les prairies bordant le cours d’eau Cam entre Grantchester et Cambridge. Ce lieu accessible en barque et à pied est un lieu de détente et de pique-nique pour les étudiants de l’université de Cambridge. En studio, Waters interprète seul la chanson en jouant les 2 guitares et en doublant sa voix. Mais en live, le morceau était interprété par Waters et Gilmour.

Grantchester Meadows n’étant pas assez long pour couvrir sa demi-face, Waters se lance alors dans ce qui est sans doute le morceau le plus barré de la carrière du groupe, et en tout cas celui au titre le plus long. Several Species of Small Furry Animals Gathered Together in a Cave and Grooving with a Pict est un collage sonore de bruits bizarres ressemblant à des rongeurs et des oiseaux, simulés par la voix du chanteur, jouée à différentes vitesses, suivis par des quasi-paroles avec un accent écossais sec.

Les Pictes (Picts) étaient le peuple indigène de ce qui est maintenant l’Écosse, avant d’être exterminés par les envahisseurs Irlandais et Vikings.

A 4’32, on peut entendre un message, qui dit : « That was pretty avant-garde, wasn’t it? » (« C’était assez avant-gardiste, n’est-ce pas ? »). La phrase est plus intelligible lorsqu’elle est jouée à une vitesse divisée par deux.

Il ne faut pas forcément y chercher de signification élaborée. Plus une occasion de susciter la surprise. Waters lui-même n’a jamais explicité précisément le sens de cette oeuvre

“Ce n’est pas n’importe quoi, c’est de la poésie concrète”

Roger Waters

David Gilmour

Le chanteur guitariste n’a, lui non plus, pas encore au sein du quatuor, la place prédominante qu’il va occuper dans les années suivantes. Pour entamer cette deuxième face, il nous livre un enchevêtrement de guitares, acoustiques, électriques, slides, dans un joyeux trip aux couleurs folk-psychédéliques, typiques de l’époque. Puis l’ambiance euphorisante se mue en un leitmotiv inquiétant et psychotique. Les 2 faces emblématiques du Floyd : le trip intérieur dans ses versions planante et cauchemardesque. L’ombre de Syd n’est pas loin…

Le triptyque se termine sur une ballade à la voix et au son de guitare caractéristiques, qui vont bientôt devenir la marque du groupe. Le musicien se retrouvant tout seul pour interpréter le titre, il joue également la batterie, le clavier et la basse. Cette dernière partie a été jouée lors de sessions à la BBC en mai 1969, avant la sortie de l’album.

Nick Mason

Pour clore le disque studio, le batteur de Pink Floyd n’a pas respecté la contrainte et a demandé à son épouse Lindy de jouer de la flûte. Elle n’est pas créditée sur la pochette. Ne jouant pas d’autres instruments, Nick Mason a dû composer avec pour seul matériel sonore ses baguettes, ses fûts, ses cymbales et quelques sons sortis des claviers de Wright. Il a indiqué s’être inspiré du musicien asiatique Stomu Yamashta.

 

 

The Man and the Journey

Il est à noter que plusieurs de ces morceaux faisaient partie des concepts The Man et The Journey qui étaient joués live durant l’année 1969.

The Man

  1. Intro – 0:57
  2. Daybreak, Pt. I (= Grantchester Meadows) – 8:09
  3. Work (instrumental) – 3:50
  4. Teatime (le groupe se fait servir le thé sur scène)
  5. Afternoon (= Biding My Time) – 5:15
  6. Doing It (= The Grand Vizer’s Garden Party (Entertainment)) – 3:49
  7. Sleep (= Quicksilver) – 4:40
  8. Nightmare (= Cymbaline) – 8:57
  9. Daybreak, Pt. II (= Grantchester Meadows, reprise instrumentale) – 1:13

The Journey

  1. The Beginning (= Green is the Colour) – 4:49
  2. Beset By Creatures of the Deep (= Careful With That Axe, Eugene) – 6:18
  3. The Narrow Way (= The Narrow Way Pt. 3) – 5:09
  4. The Pink Jungle (= Pow R. Toc H.) – 4:49
  5. The Labyrinths of Auximines – 6:34
  6. Behold the Temple of Light – 5:28
  7. The End of the Beginning (= A Saucerful of Secrets, quatrième partie : Celestial Voices) – 6:14

Cette liste, tirée du concert donné par le groupe à Amsterdam, n’est qu’un exemple, le déroulement des concerts n’étant pas figé. Doing It inclut parfois Up the KhyberSyncopated Pandemonium (la deuxième partie de A Saucerful of Secrets) ou Party SequenceThe End of the Beginning inclut parfois Storm Signal, une autre partie de A Saucerful of Secrets.

 

 

Et justement, l’autre disque d’ummagumma offre un panel représentatif de ce qu’était le Floyd en live à cette époque

 

 

Le disque Live

Contrairement à ce qu’affirme la pochette de l’album, les chansons enregistrées en public ne datent pas de juin 1969 : Astronomy Domine et A Saucerful of Secrets proviennent du concert donné par Pink Floyd le 27 avril au Mothers Club de Birmingham, tandis que Careful with That Axe, Eugene et Set the Controls for the Heart of the Sun ont été enregistrées le 2 mai au Manchester College of Commerce. (Wikipedia)

Astronomy Domine

Une chanson de l’ère Barrett. Des harmonies vocales à 2 voix, Gilmour remplaçant Barrett, et un solo central très rallongé avec le clavier planant de Wright en opposition à la wah agressive du guitariste. Ce morceau emblématique du Floyd première période disparaît des concerts à la mi-71. Il fera son grand retour sur la dernière tournée, en 1994. Et Gilmour le jouera lors de ses concerts solo.

Le titre se prononce « Domini » plutôt que « Domin » ou « Domaïne », comme on peut le constater dans les enregistrements de concerts où Roger Waters annonce le titre de la chanson.

Careful With That Axe, Eugene

Une longue introduction hypnotique, lancinante, angoissante…. jusqu’à la déflagration sonore du cri primal de Waters, accompagné des autres instruments qui se déchaînent, tels les éléments en furie. On peut imaginer toutes sortes de choses, comme la pulsion intérieure d’un psychopathe… déjà, le groupe, et Waters en particulier, semble afficher son attirance pour les thèmes liés à le folie mentale… une influence inconsciente de Barrett ?

A la sortie du disque en 1969, c’est un titre inédit qui ne figure sur aucun album studio. Il apparaîtra sur la compilation Relics en 1971. C’est un morceau joué en concert entre 1968 et 1973.

Set The Controls For The Heart Of The Sun

Avec cette chanson à la mélodie incantatoire, Waters mêle le goût de l’époque pour la SF (« Mets le cap sur le cœur du soleil ») aux poésies chinoises de la dynastie Tang. En live, le morceau devient encore plus mystérieux, voire mystique.

Le crescendo du milieu est un savant cocktail de la slide épileptique de Gilmour, des claviers grondants de Wright, et du rythme tournoyant de Mason. Ce dernier a précisé que la partie de batterie était largement inspirée de celle de Blue Sands, un morceau interprété par le batteur de jazz Chico Hamilton.

Dans la version du Live at Pompeii , on entend bien l’utilisation de l’echo à bande sur la guitare et l’exploration des multiples possibilités de réglages électroniques des claviers.

A Saucerful Of Secrets

A l’origine sur l’album du même nom, ce morceau n’était désigné que par son titre. On apprend sur ummagumma qu’il est en fait composé de 4 parties :

  1. Something Else 
  2. Syncopated Pandemonium 
  3. Storm Signal 
  4. Celestial Voices

En concert, le morceau prend une dimension épique, et Gilmour et Wright rivalisent d’ingéniosité pour sortir des sons de l’espace à partir de leurs instruments. Dans la version du Live at Pompeii , on peut voir Gilmour trifouiller ses effets et abuser du slide, tandis que Wright martèle frénétiquement son piano.

Le disque live se termine sur cette apothéose vocale qui nous laisse un peu hébétés et abasourdis.

Un album hors du temps

Les 2 disques s’écoutent indépendamment l’un de l’autre, et si à la sortie en 69, le vinyle live est présenté comme le disque 1, la playlist YouTube officielle d’aujourd’hui commence par la partie studio. Preuve que ummagumma peut s’écouter en boucle ? comme s’il était hors du temps….car il faut bien reconnaître que ce n’est pas forcément un album représentatif de l’année 1969. Et d’ailleurs que signifie ce titre et comment se prononce-t-il ?

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Les photos de la pochette intérieure

Le terme Ummagumma ne semble rien vouloir dire. C’est en fait une expression argotique qui signifie « enlever ses bottes », mais signifie aussi « faire l’amour ». Ummagumma pourrait aussi désigner le rock ‘n’ roll. D’ailleurs, la prononciation varie : au cours d’une interview, Nick Mason dit oo-mah-goo-mah, tandis que Roger Waters, lors d’un concert, a prononcé uh-ma-gum-a. (Wikipedia)

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Le dos de la pochette

Pour l’anecdote, la photo au dos de la pochette montre le matériel du groupe (dont une partie sera d’ailleurs volée) exposé en forme de triangle ou de silhouette d’avion de chasse selon les interprétations, mais surtout deux roadies dont à gauche le fameux Alan Stiles, celui du Alan’s psychedelic breakfast, qui paraîtra sur l’album suivant Atom heart mother en 1970 (la célèbre pochette avec la vache), et dont le rire nerveux et presque angoissant ornera plusieurs morceaux des Floyd, de Speak to me à One of the few, en passant par Shine on you crazy diamond.

En définitive, on pourrait qualifier ummagumma d’album de transition, entre le Pink Floyd des débuts, celui des sixties, avec le grand groupe de rock progressif qui va aborder les seventies par un album symphonique, Atom heart mother. En attendant de fêter son cinquantenaire l’année prochaine (le 2 septembre très exactement), un documentaire pour aller plus loin sur ce double album :

Documentaire An Hour With Pink Floyd

Des interviews et images d’époque nous livrent quelques secrets de fabrication.

  • Titre : An Hour With Pink Floyd © KQED
  • Durée : 51min33
  • Langue : anglais, sous-titré français

 

 

 

© Jean-François Convert – Octobre 2019

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