Une chanson à la loupe: “Cocaine” de JJ Cale / Eric Clapton

A l’occasion de la sortie du film-documentaire “A life in 12 bars”, retour sur les deux morceaux les plus connus du répertoire d’Eric Clapton : on commence avec Cocaine, une reprise de JJ Cale. Un second article reviendra sur Layla, composée par le maître.

Eric-Clapton-JJ-Cale
Eric Clapton et JJ Cale

“Slowhand” succède à “God”

En 1977, Eric Clapton mène une carrière solo apaisée mais avec succès. Les années sombres du début des seventies sont derrière lui, et même si son problème d’alcoolisme n’est pas encore réglé, on est loin des excès en tous genres, comme son addiction à l’héroïne pendant l’enregistrement de son chef d’œuvre Layla and other assorted love songs. Il joue maintenant une musique laid-back depuis 461, Ocean Boulevard en 1974, qui lorgne parfois vers la country comme sur No reason to cry en 1976, où il s’adjoint la collaboration des musiciens de The Band.

Alors qu’il a été surnommé “God” au sein des Bluesbreakers de John Mayall dans les années soixante, puis qu’il a repoussé le blues électrique jusque dans ses retranchements avec Cream, Blind Faith et Derek & The Dominos, il sort un album au titre ironique Slowhand (“main lente”), qui devient alors son deuxième surnom, comme pour enterrer définitivement les solos à rallonge de la décennie précédente.

La pochette recto et verso de l’album Slowhand (1977)

Après avoir popularisé I shot the sheriff de Bob Marley en 1974, il décide de reprendre Cocaine, un morceau de JJ Cale, ce musicien de l’Oklahoma qui préfère la tranquillité aux feux de la rampe, et qui justement est le pape du style laid-back, une musique qu’il décrit comme “celle qu’on écoute en allongeant les jambes”. Ce n’est pas la première fois qu’Eric Clapton reprend un morceau de JJ Cale : il l’avait déjà fait sur son premier album solo en 1970, avec After Midnight. Il est d’ailleurs intéressant d’écouter la version mixée par Clapton lui-même, présente sur la BO du film A Life in 12 Bars :

Il le refera encore sur Backless en 1978 avec I’ll Make Love To You Anytime :

Pour After midnight, il avait considérablement accéléré le tempo par rapport à la version originale , lui donnant ainsi un côté plus rock, plus énergique, là où JJ Cale se la coulait douce, avec sa nonchalance caractéristique.

Mais pour Cocaine au contraire, la version de Clapton semble plus détachée que celle, puissante, de JJ Cale, sortie un an auparavant sur son album Troubadour. Le guitariste barbu chante de façon laconique, et le riff et le solo sonnent plus décontractés que jamais :

Question solo, un superbe duo intervient à 1:59. Difficile de dire s’il s’agit de Clapton qui s’est réenregistré en overdubb, ou s’il joue en question-réponse avec George Terry, le guitariste qui l’a accompagné de 1974 à 1978. Clapton et Terry ont eu en effet maintes fois l’occasion de ferrailler les manches, comme sur cette splendide version de Have you ever loved a woman, tirée du live E.C. was here (1975), et les arrangements des parties de guitares durant cette période de la carrière de Clapton doivent beaucoup à l’excellent travail réalisé par son second guitariste. Ce dernier a d’ailleurs participé à certaines compositions comme Lay down sally et Mainline Florida dont il est l’unique auteur.

Incontournable en live

Cocaine devient rapidement un tube pour Clapton (assurant au passage des royalties confortables pour Cale), et le point d’orgue de ses concerts. Parmi les innombrables versions live, on peut en retenir quelques unes :

La première version live officielle parait en 1980 sur le double Just one night, enregistré au Japon, avec Albert Lee à la deuxième guitare, et donc au deuxième solo. Dés les premiers concerts où est joué le morceau, Clapton prend l’habitude d’exécuter son solo à la wah-wah, effet absent de la version studio.

Sur le Live’85 (enregistré en mai à Hartford), il ajoute une intro qui restera pendant plusieurs tournées suivantes. La deuxième guitare est assurée par Tim Renwick (qui jouera plus tard avec Pink Floyd). On remarque également à la basse, Donald “Duck” Dunn, pilier des MG’s, le backing band des studios Stax, et membre des Blues Brothers.

En décembre de la même année, Clapton est invité en guest star à 2 concerts de Dire Straits au Hammersmith Odeon. Outre sa performance sur Two young lovers, il livre une version singulière de Cocaine, où la guitare de Mark Knopfler fait des merveilles. Une fois n’est pas coutume, le “deuxième” guitariste, ici le leader de Dire Straits, prend le premier solo avec son style inimitable, tandis que Slowhand joue en deuxième à la wah-wah.

Mark Knopfler va d’ailleurs accompagner Eric Clapton en 1987, 1988 et 1989. Sur l’intro de Cocaine, le guitariste alors en congés de Dire Straits, brode un riff anodin, qui refera surface en 1996 sur No can do, un des titres figurant sur son premier album solo Golden heart.

Impossible de lister toutes les tournées, toutes les versions. Mais s’il ne fallait en retenir qu’une seule, comment ne pas citer celle de San Diego en 2007, lorsque l’auteur de la chanson est venu rejoindre l’interprète qui l’a rendue célèbre :

Outre les 2 légendes, on ne peut que savourer les interventions des 2 autres guitaristes, membres du groupe de Clapton : Derek Trucks et sa slide magique, et Doyle Bramhall II, gaucher qui a la particularité de jouer en cordes inversées.

Cette reconnaissance de “God” à celui qui lui a inspiré un second souffle dans sa carrière, s’est concrétisée avec l’album The road to Escondido, enregistré par le duo en 2006. Puis, en 2014, Eric Clapton a réuni le gratin americana-blues-country-rock (Albert Lee, Tom Petty, Mark knopfler…) pour un disque hommage au créateur de Cocaine, disparu en 2013 : Eric Clapton & friends – The Breeze: An Appreciation of JJ Cale

Une chanson incomprise ?

Parmi les plus grands malentendus de l’histoire du rock, on retient souvent Born in the USA ou Sweet home Alabama. Mais Cocaine n’est pas en reste, ayant été souvent mal interprétée. Certains ont voulu y voir une apologie de la drogue, alors qu’il s’agit exactement de l’inverse. Les paroles décrivent les ravages causés par la cocaïne, et on peut imaginer aisément que Clapton, ayant sombré dans l’héroïne au début des années 70, ait voulu sensibiliser le public, et notamment les jeunes, sur les méfaits de la drogue en général. Ce morceau de JJ Cale lui est sans doute apparu comme “évident”.

Enfin, à noter que la chanson a été récemment adaptée en français par Louis Bertignac sous le titre Coquine sur son dernier album Origines. L’instrumentation reprend plus la version de JJ Cale, tout du moins au début, puis le final avec sa wah acérée rend un hommage appuyé à Eric Clapton. Une façon de rappeler l’apport de ces deux musiciens dans le succès de ce morceau devenu légendaire.

© Jean-François Convert – Janvier 2019

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