‘Disraeli Gears’ de Cream sortait il y a 55 ans

Le 2 novembre 1967 arrivait dans les bacs ce deuxième album du supergroupe Cream. Un fleuron du rock psychédélique britannique.

Deuxième opus et consécration

Après avoir débuté l’année précédente avec Fresh Cream, le premier « Supergroupe » de l’histoire du rock s’affirme en 1967 comme l’un des fers de lance du rock psychédélique anglais des sixties. Avec ce second opus dont le titre est issu d’un lapsus confondant dérailleur (de vélo) et nom du 1er ministre britannique Benjamin Disraeli au 19e siècle, Cream perce aux Etats-Unis où l’album est classé 4e dans les charts. Cette fois le trio est définitivement installé dans le paysage musical des sixties, et des deux côtés de l’Atlantique. Avec Disraeli Gears qui s’ouvre sur Strange Brew, Cream est en passe de devenir un groupe culte, dès sa deuxième année d’existence.

British blues boom et Swinging London

Ce titre d’ouverture synthétise le style de Cream, déjà amorcé sur le premier album : Clapton vient clairement du blues à travers son parcours avec les Yardbirds et John Mayall, mais très vite, le groupe embrasse le mouvement psychédélique de l’époque. C’est ainsi qu’on retrouve des sonorités et des riffs de guitares typiques du British Blues Boom, en même temps que des couleurs bigarrées et festives très en vogue dans le Swinging London de cette deuxième moitié des sixties.

Et « couleurs » s’entend aussi bien au propre qu’au figuré. Les tenues rivalisent avec les coupes de cheveux (Clapton arbore une coupe afro, à l’image d’un certain Jimi Hendrix devenu la coqueluche du tout Londres depuis quelque mois), et même les instruments se voient peinturlurés de façon flashy. La Gibson SG de Clapton, la basse six cordes Fender de Bruce et les peaux des fûts de Baker sont repeintes par le collectif artistique ‘The Fool’ (fondé par deux artistes hollandais : Marijke Koger and Simon Posthuma).

Une guitare emblématique

Cette SG achetée en mars 1967 devient la guitare principale de Clapton à cette époque, après qu’il se soit fait voler sa Le Paul, et avant qu’il n’opte pour la ES-335 en 1968. La guitare emblématique de Cream avec ses motifs psychédéliques, souvent surnommée ‘The Fool SG’, deviendra plus tard la propriété de George Harrison, puis Jackie Lomax et enfin Todd Rundgren, avant d’être vendue aux enchères pour une œuvre caritive en 2000.

Et c’est justement cette guitare qu’on entend sur les riffs et solos devenus mythiques de Sunshine of your love, Tales of Brave Ulysses, Strange Brew, Outside Woman blues, SWLABR, We’re Going Wrong... Clapton en fera une démonstration lors d’une interview en 1968 et devenue culte pour tous les aficionados de six-cordes :

Trois musiciens d’exception

Si tous ces morceaux sont restés dans l’inconscient collectif, c’est bien souvent grâce à leurs musiques. Que ce soit de purs blues (Take it back, Outside Woman blues), des rock sauvages (Sunshine of your love, Tales of Brave Ulysses, SWLABR…), des effluves pop psychédéliques (World Of Pain, Dance The Night Away), des ballades crépusculaires (We’re Going Wrong), ou même des semblants de comptines traditionnelles (Blue Condition, Mother’s Lament), ce qu’on retient d’abord c’est la parfaite cohésion entre ces trois musiciens d’exception.

Jack Bruce n’était pas qu’un bassiste émérite qui a composé l’un des riffs les plus célèbres de l’histoire du rock (Sunshine of your love), il était aussi un excellent chanteur et harmoniciste qui portait le groupe sur ses épaules. Ginger Baker a su de son côté révolutionner la batterie rock, notamment en incluant des références de rythmes africains dans son jeu (ses fameux accents sur les temps 2 et 4 au lieu de 1 et 3 comme habituellement). Et enfin, Eric Clapton était déjà l’incarnation du guitar-hero en ayant été surnommé « God » sur un célèbre graffiti. Dans Tales of Brave Ulysses, il fait usage d’une pédale wah-wah, un des premiers enregistrements de l’histoire du rock avec cet effet, quelques semaines avant Jimi Hendrix sur Burning of the Midnight Lamp.

Psychédélisme et poésie débridée

Mais les chansons de Disraeli Gears ne sont pas que des riffs imparables, et des mélodies ciselées. Ce sont aussi des textes inspirés. On peut citer les paroles antimilitaristes de Take it Back en référence aux étudiants américains brûlant leur carte de conscription, le souvenir de vacances de Martin Sharp (également auteur du design de la pochette) à Formentera, île baléare où la légende situe l’épisode des sirènes de l’Odyssée d’Homère dans Tales of Brave Ulysses, ou encore la vision brumeuse de la pluie à travers une vitre dans World of pain :

« Outside my window is a tree,

and it stands in the grey of the city.

There is a world of pain in the falling rain »

© Denys Legros

Mais ce sont surtout les textes ésotériques du poète Pete Brown qui font mouche. Celui-ci nous parle d’un arc-en-ciel barbu dans SWLABR, aide Bruce sur les paroles de Take it Back, imagine un « château haut dans les nuages » dans Dance the Night Away (avec Clapton à la douze cordes), et écrit le premiers vers de Sunshine of your love en regardant par la fenêtre, tandis que Bruce est en train de composer le riff mythique :

« It’s getting near dawn and lights close their tired eyes »

(« L’aube approche et les lumières ferment leurs yeux fatigués »)

Ce même Jack Bruce écrit un texte de rupture amoureuse sur We’re Going Wrong, un autre grand moment de l’album. La tension qui émane de ce morceau a fait dire au journaliste David Fricke dans le documentaire de la série Classic Albums que cette chanson était l’acmé des concerts en 2005 au Royal Albert Hall, lorsque Cream s’est réuni une dernière fois. Les versions live de 1967 offraient déjà un summum émotionnel :

Si Disraeli Gears figure dans la série Classic Albums c’est bien qu’il s’agit d’un disque incontournable. Avec ce deuxième opus, Cream frappait très fort et marquait l’histoire du rock d’une pierre à la fois blues et psychédélique. Un album sorti il y a tout juste 55 ans aujourd’hui.

© Jean-François Convert – Novembre 2022

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