‘Close to the Edge’ de Yes fête son demi-siècle

Le 13 septembre 1972 arrivait dans les bacs ce cinquième album studio de Yes, souvent qualifié comme le meilleur du groupe.

Un disque de référence

Histoire de situer tout de suite Close to the Edge dans l’histoire du rock :

Dans l’édition spéciale Pink Floyd & The Story of Prog Rock de Q et Mojo, l’album Close to the Edge arrive 3e dans la liste des 40 albums de rock cosmique. L’album est souvent considéré comme étant un des meilleurs de la discographie du groupe et même du rock progressif dans son ensemble. Le magazine Rolling Stone le classe à la cinquième place de son classement des 50 plus grands albums de rock progressif de tous les temps. (Wikipedia)

Voilà, le décor est planté : on est face à un album monument, un « sommet » devrait-on dire en rapport au titre. Un titre suggéré par Bill Bruford pour refléter l’état du groupe à l’époque. Le batteur s’épuise à enregistrer ce disque, qualifiant le processus de tortueux et le comparant à « escalader le mont Everest ». Ne se trouvant plus en phase avec les autres membres, il quitte le groupe dès la fin des sessions et ne participe même pas à la tournée qui suit la sortie de l’album (du 30 juillet 1972 au 22 avril 1973). Il est remplacé par Alan White, transfuge du Plastic Ono Band.

Rock et métaphysique

Et justement, cette métaphore de la montagne à gravir proposée par Bruford inspire à Anderson et Howe un texte qui puise dans le roman Siddhartha de Hermann Hesse, un essai philosophique sur la recherche de l’éveil. Le rock progressif et sa musique complexe a toujours cherché à illustrer des paroles tout aussi travaillées et faisant appel soit à la mythologie, la poésie, l’histoire, la science-fiction ou la philosophie. Cet album de Yes ne déroge pas à la règle.

© Denys Legros

Il est donc tout naturel d’entendre une musique qui se développe sur de longues pièces épiques à la composition architecturale, où les nombreux tiroirs surprennent l’auditeur, bien loin du schéma classique couplet/refrain. Close to the Edge inaugure dans la discographie de Yes une formule que le groupe rééditera sur Relayer en 1974 : trois morceaux seulement dont un qui occupe toute la première face du vinyle.

Close to the Edge

On ouvre sur un style très free jazz avec des instruments qui semblent évoluer chacun indépendamment sans s’entendre les uns les autres. Des intonations parfois dissonantes qui rappellent Five Per Cent for Nothing de Bruford sur Fragile. Il faut attendre près de 3 minutes avant que ne débute le thème principal du morceau. Le compositeur classique Doug Helvering nous décortique cette pièce en 4 mouvements dans l’épisode 123 de son podcast The Daily Doug :

La couleur plutôt jazz-rock de Total Mass Retain tranche avec l’atmosphère planante de I Get Up I Get Down. Superbe mélodie qui ferait presque penser à certains moment au slow de La Boum, parfaite harmonie vocale entre la voix éthérée d’Anderson et le contrechant de Squire et Howe, et un orgue majestueux qui sonne comme s’il avait été enregistré dans une église.

Mais à la différence de celui qu’on entend dans Parallels et Awaken sur Going fo the One, enregistré à la chapelle Saint-Martin de Vevey en Suisse, le clavier utilisé sur Close to the Edge semble être un Mellotron. En tout cas, Rick Wakeman n’est pas crédité à un orgue d’église comme c’est le cas sur Going for the One. Les claviers figurant sur Close to the Edge : piano Steinway, piano électrique RMI-368, clavecin, orgue Hammond B-3, Minimoog, Mellotron (Wikipedia).

And You And I

La deuxième face s’ouvre sur cette magnifique ballade aux accents folk dans la première partie puis qui va basculer dans une envolée lyrique où l’on croit s’envoler. Il m’a toujours paru assez étonnant d’avoir laissé le tout début du morceau où on entend Howe dire « ok » sans doute à l’ingénieur du son Eddie Offord. Quelques harmoniques avant de débuter réellement le thème du morceau. On était à deux doigts de l’entendre s’accorder !

Une nouvelle fois, Doug Helvering analyse avec justesse les différents passages, les structures harmoniques et rythmiques, en apportant son oreille neuve car comme à chaque fois il s’agit pour lui d’une première écoute :

Quand j’écoute Harvest Moon de Neil Young, je ne peux m’empêcher de trouver une similarité entre les deux riffs acoustiques. Même tonalité (Ré majeur), mêmes triades qui amènent à l’accord MAJ 7, seule la rythmique diffère. Je ne dis pas que Le Loner s’est inspiré de And You And I, simplement que l’une m’évoque instantanément l’autre, et inversement. Des guitares qui sonnent tout de même différemment, celle de Howe étant douze cordes, celle de Young six cordes et accordée en Dropped D (pas sûr pour Howe).

Et question guitares, il semble quasi certain que Steve Howe a enregistré des overdubs sur ce disque. À l’inverse de Relayer où je n’entends pas de parties de guitares qui se chevauchent, plusieurs passages de Close to the Edge ont difficilement pu être joués sur la même prise. C’est le cas sur les trois morceaux.

Siberian Khatru

Le titre qui clôt l’album comporte notamment un Sitar électrique Danelectro en plus de la guitare pricnipale. Celle-ci ouvre sur un riff que n’aurait pas renié Stevie Ray Vaughan, avant d’aller sur un thème plus dans le style de Frank Zappa. De même que pour les deux premiers morceaux, Doug Helevring nous apporte son analyse éclairée de cette dernière chanson :

Le riff de guitare reste assez central, mais les harmonies vocales transportent le morceau dans une autre dimension. Toujours ce souffle épique qui traverse les pièces musicales de Yes. Un groupe taillé pour l’emphase et le lyrisme, et les grand-messes en concert.

L’album sur scène

Comme souvent chez Yes, les versions live différent peu de celles en studio. Les compositions alambiquées obligent une certaine rigueur et offrent peu d’espace à l’improvisation. L’album live Yessongs sorti en 1973 offre des interprétations des trois morceaux de Close to the Edge provenant de la tournée s’étant déroulée à cheval sur la deuxième moitié de l’année 1972 et le début de l’année 1973.

La performance filmée a été enregistrée aux spectacles de décembre 1972 au Rainbow Theatre à Londres, et est disponible en intégralité sur YouTube :

On note que sur And You And I, Steve Howe combine pedal Steel et une SG double manche blanche, semblable à celle de Don Felder sur Hotel California ou du bluesman Paul Deslauriers. Tout comme Jimmy Page l’avait fait aussi sur Stairway to Heaven, on remarque que les guitaristes ayant enregistré une partie de guitare acoustique 12 cordes en studio utilisent fréquemment une SG double manche sur scène pour reproduire les différents passages d’un même morceau.

Des longues pièces musicales savamment articulées, des arrangements complexes, des ruptures de rythmes, d’ambiances, des textes à portée philosophique ou onirique… Close to the Edge synthétise toute la quintessence du rock progressif qui était alors à son apogée en cette année 1972. C’était il y a un demi-siècle. Et cet album flamboyant sortait il y a tout juste 50 ans aujourd’hui.

© Jean-François Convert – Septembre 2022

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