Le 4ème opus de Led Zeppelin a 50 ans

Le 8 novembre 1971 arrivait dans les bacs ce disque énigmatique sans titre, communément appelé ‘Led Zeppelin IV’. Retour sur le disque phare du groupe.

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« Four symbols »

On dit souvent que les deux albums qui permettent de découvrir la musique de Led Zeppelin sont le II et le IV. Et Jimmy Page a régulièrement qualifié ce quatrième opus comme étant la quintessence du groupe. Sans aucun doute, une œuvre incontournable dans toute discothèque digne de ce nom.

Et pourtant au départ, le disque joue la carte de l’anonymat. Pas de nom de groupe, pas de titre. Une pochette sans autre information que quatre symboles ésotériques représentant les membres du groupe.

De gauche à droite : les symboles de Jimmy Page, John Paul Jones, John Bonham et Robert Plant

L’idée est de Jimmy Page, producteur de l’album comme pour les trois précédents. Un peu dans le même esprit que pour la pochette de l’album blanc des Beatles, la volonté est de laisser planer le mystère, et de focaliser sur le contenu, plus que le contenant.

« Nous avons décidé de minimiser délibérément le nom du groupe sur le quatrième album, et qu’il n’y aurait aucune information, quelle qu’elle soit, sur la jaquette extérieure. Les noms, les titres et tout ça, ça ne veut rien dire »

Jimmy Page

John Paul Jones a expliqué que Page et Plant avait demandé à lui et Bonham de choisir un signe cabalistique dans un livre, ce qu’ils ont fait. Puis ils ont ensuite découvert que Page et Plant avaient eux-mêmes dessinés le leur. « On s’est bien fait avoir sur ce coup-là ! » a déclaré amèrement le bassiste.

Article du magazine allemand ‘BRAVO’ en mai 1972 – source Site officiel ledzeppelin.com

Le symbole de Page a inspiré les fantasmes les plus fous quant à sa signification, qui en aucune cas ne signifie « ZoSo » comme on pourrait le croire. L’intéressé n’a bien évidemment jamais daigné dévoiler le sens de cette calligraphie, qui emprunte à la fois aux signes du zodiaque, à un vieux grimoire d’alchimie, et probablement à l’intérêt que Page porte à l’occultisme, notamment aux œuvres d’Aleister Crowley. Les trois autres signes sont moins obscurs, et on en trouve le sens assez facilement, comme par exemple sur la page Wikipedia dédiée à l’album.

Un lien entre passé et présent

Du fait de cette pochette vierge d’informations, l’album est généralement appelé Led Zeppelin IV. Jimmy Page, l’appelle fréquemment Led Zeppelin IV dans ses interviews, tandis que Robert Plant se contente de l’appeler « le quatrième album ». Atlantic Records le mentionne dans son catalogue comme Four symbols ou The Fourth Album (le quatrième album), et il est parfois appelé Untitled (sans titre), RunesFour, ZoSo, Sticks, ou encore Man with Sticks (en référence à sa pochette, un vieil homme transportant des fagots de bois).

L’image de la pochette semble montrer le décalage entre les époques, l’urbanisation moderne qui chasse la ruralité affichée sur le mur délabré d’une maison qu’on imagine en cours de destruction. Et la musique de Led Zep s’inscrit dans ce lien entre passé et présent : la modernité exacerbée de Rock’n’Roll, Black dog, Misty mountain hop ou Four sticks côtoie le retour à la nature de Going to California et l’évocation du sud rural de When the leeve breaks, quand ce n’est pas carrément les légendes moyenâgeuses de Battle of evermore, le tout chapeauté par le mysticisme de Stairway to heaven.

The battle of evermore & Stairway to heaven… © Denys Legros

Avec cet album et ses huit titres magistraux, Led Zeppelin signe une œuvre hors du temps.

Black dog

Certains on cru entendre un didjeridoo en introduction de cet titre et de l’album. Il s’agit tout simplement de la Les Paul de Page qui aiguise son tranchant avant de délivrer un riff qui a en fait été composé par Jones. Une signature rythmique complexe devenue célèbre mais pas du tout aisée à exécuter. Au lieu de décompter des cycles carrés et simples, le riff de Black dog est un véritable casse-tête pour les guitaristes, bassistes et batteurs, s’ils veulent retomber bien ensemble sur les mêmes temps !

Quant au titre, il fait référence à un labrador noir errant qui venait souvent rendre visite au groupe pendant les séances d’enregistrement de l’album. Et pour les amateurs de messages cachés, il semblerait qu’on aperçoive la tête du fameux « chien noir » en dédoublant l’image intérieure du veilleur dans un miroir. A moins qu’il ne s’agisse plutôt de la « bête ». Allez savoir…

Rock’n’roll

En ce début des seventies, Led Zep est en passe de ravir le statut de greatest rock’n’roll band in the world aux Rolling Stones, et il affiche clairement sa dévotion au rock’n’roll avec ce titre. L’intro à la batterie de Bonham est tirée du classique Keep A-Knockin’ de Little Richard, et le riff à la guitare de Page n’est pas bien loin du style de Chuck Berry. Structure standard 12 mesures, énergie décuplée, son massif du groupe qui ne fait qu’un, le rock à l’état brut.

The Battle of evermore

Grand admirateur de Tolkien devant l’éternel, Plant a disséminé des références aux Seigneur des Anneaux dans plusieurs chansons du dirigeable, notamment Ramble on (où il cite Gollum), Over the hills and far away et cette « bataille de toujours ».

Sandy Denny apporte sa voix haut-perchée en contrepoint de celle de Plant. La chanteuse de Fairport Convention a eu droit elle aussi à son symbole, mais qui n’apparaissait que dans le livret intérieur : trois triangles pointe en bas se touchant par un sommet.

Il s’agit de la seule chanson de Led Zeppelin enregistrée avec une voix extérieure au groupe. Lors de leurs concerts en 1977, le chant de Sandy et le jeu de guitare étaient exécutés par John Paul Jones (sur sa guitare 3 manches) alors que la mandoline était jouée par Jimmy Page.

Stairway to heaven

Que dire qui n’est déjà été dit sur ce titre ? Un monument ? assurément. Un plagiat du morceau Taurus de Spirit ? Certainement pas. Même si les intros comportent des similitudes, il s’agit d’une progression harmonique somme toute classique et présente dans de nombreuses autres pièces de musique. Avec tout de même un accord bizarre dont personne ne semble déterminer le nom avec exactitude, comme nous l’explique cette vidéo de l’excellent Paul Davids :

Et en parlant d’intro, il y a encore des sites Internet, Wikipedia en tête, qui continuent de créditer John Paul Jones à la flûte à bec… il n’en est rien. L’intéressé a maintes fois expliqué qu’il s’agit d’un Mellotron.

Et pour le solo, ne cherchez pas à en reproduire le son avec une Les Paul… Page l’a joué sur sa Telecaster ‘Dragon’. Même si bien sûr en live, c’est la fameuse SG double-manche qui lui permettait de reproduire les parties 12 et 6 cordes.

Une progression musicale de l’intro jusqu’au final magnifique, une tension indescriptible, un orgasme musical comme seuls des grands groupes savent le faire. Et un succès énorme malgré sa durée. Stairway to heaven est l’un des morceaux les plus joués sur les radios américaines, en concurrence avec le encore plus long Free bird de Lynyrd Skynyrd.

Paradoxalement, Plant dit ne pas aimer ce morceau. Son texte, qui fustige la société de consommation et la cupidité humaine à vouloir tout posséder, ne trouve plus grâce à ses yeux aujourd’hui. Mais qu’importe, cette chanson reste l’une des plus belles jamais écrites, composées, interprétées et produites. Le travail d’orfèvre de Page et Jones aux arrangements n’aura d’ailleurs jamais pu être reproduit en live de façon satisfaisante à mon goût

Misty mountain hop

Certains décèlent dans ce titre une nouvelle référence à Tolkien et les « monts brumeux » de la Terre du Milieu. D’autres au contraire y voient un clin d’œil à la fumette, d’autant que les paroles évoquent le happening du 7 juillet 1968 à Hyde Park ‘Legalise Pot Rally’ (« légalisez vraiment les joints »). Un texte à double sens donc, ce qui est très courant dans le rock et même dans les chansons populaires.

Le riff est joué par John Paul Jones au piano électrique

Four sticks

Sur ce morceau, John Bonham joue avec quatre baguettes (« four sticks »), deux dans chaque main. Cette chanson a été particulièrement difficile à enregistrer et a exigé plus de temps que d’habitude. La métrique est une nouvelle fois complexe avec des mélanges de 5/8 et 6/8. John Paul Jones joue du synthétiseur VCS3.

Le morceau n’a été joué en public qu’une seule fois, à Copenhague durant la tournée européenne de 1971, comme en attestent des enregistrements pirates :

Going to California

Superbe ballade acoustique, très « flower power ». Les paroles ont apparemment été inspirées par Joni Mitchell dont Plant et Page étaient amoureux. Lors des représentations sur scènes, Robert Plant prononçait fréquemment le nom « Joni » après cette strophe (qui semble faire référence à la composition de Mitchell I Had a King, sortie en 1967) :

« To find a Queen without a King,
They say she plays guitar and cries, and sings »

« Going to California est parfois embarrassante au niveau des paroles, mais ça résume bien l’époque de mes 22 ans »

Robert Plant – Interiview au magazine SPIN – 2002

When the levee breaks

À l’origine un blues de Memphis Minnie (créditée sur la pochette, à la différence de Willie Dixon qui ne l’avait pas été sur Whole lotta a love) que s’approprie complètement le groupe. À l’écoute pas de doute, c’est bien du Led Zep ! Le titre qui signifie « quand la digue se rompt », fait référence aux bouleversements causés par la grande crue du Mississippi de 1927.

Memphis Minnie © Wikimedia Commons

La partie de batterie, l’une des plus samplées au monde, a été enregistrée par l’ingénieur du son Andy Johns en plaçant Bonham et une nouvelle batterie toute droit sortie de l’usine en bas d’une cage d’escalier. D’où cette reverb naturelle imposante. Et la frappe inimitable de Bonzo.

« When the Levee Breaks est probablement la chose la plus subtile de l’album en termes de production, parce que chaque 12-bar a quelque chose de neuf, même si ça ne paraît pas à première vue. Il y a beaucoup d’effets différents là-dessus qui n’avaient jamais été utilisés jusqu’alors. Du chant phasé, un solo d’harmonica avec écho passé à l’envers, du phasing, et aussi du flanging… »

JImmy Page

Du fait de la complexité et du soin apporté à la production de la chanson en studio, le groupe pouvait difficilement la reproduire sur scène, et ne l’a jouée que lors de deux dates de leur tournée nord-américaine de 1975 :

Et l’album se clôt sur un effet tourbillonnant bâti autour de la piste de batterie, interrompu abruptement par une guitare râpeuse au son très roots. Toute la dualité de Led Zeppelin est là : une production léchée, des effets novateurs et expérimentaux, et dans le même temps toute la sauvagerie primale du blues et du rock’n’roll. Le parfait chainon manquant entre tradition et modernité. Un pilier du rock et de la musique tout court, sorti il y a tout juste un demi-siècle aujourd’hui.

© Jean-François Convert – Novembre 2021

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