Une chanson à la loupe: “Revolution” des Beatles

Un des titres les plus célèbres des Beatles, sorti en 1968, année révolutionnaire s’il en est. Mais une fois de plus, les Fab Four vont prendre tout le monde à contre-pied.

Beatles-Revolution-Single

L’origine de la chanson

Comme la plupart des chansons de l’album blanc (► Lire ma chronique), Revolution a été composée lors du séjour des Beatles en Inde au début de l’année 1968. Tout comme Sexy Sadie exprimait sa désillusion concernant le Maharishi Mahesh Yogi, Revolution reflète l’ambivalence des sentiments de Lennon vis-à-vis des révolutionnaires de tout poil. Comme nous allons le voir, il va avoir du mal à donner un avis tranché.

Les Beatles en Inde, début 1968, John Lennon à droite sur l’image

Au mois de mai, John, Paul et George se retrouvent dans la demeure de ce dernier, et enregistrent les fameuses “Esher Demos”. Le morceau y figure dans une version proche de celle qui aboutira sur l’album : une ballade bluesy au shuffle entrainant.

Côté paroles, Lennon déclame qu’il veut bien faire la révolution, à condition que ça reste dans un esprit pacifiste. Comme il le disait dans une de ses dernières interviews en 1980 :

Ne m’attendez pas sur les barricades, à moins que ce soit avec des fleurs

C’est le sens de la fameuse phrase “if you talk about destruction, don’t you know that you can count me out” (“si tu parles de destruction, ne compte pas sur moi”). Dans cette version démo, on entend clairement le OUT, aucune hésitation de la part du Beatle. Lennon affiche sa désolidarisation avec les mouvements contestataires d’extrème-gauche, à la différence de Jagger qui, au contraire, se positionne de leur côté sur Street fighting man.

La version figurant sur l’album va être plus ambiguë….

 

 

La version studio sur l’album

Les sessions d’enregistrement

C’est durant les sessions d’enregistrement de l’Album blanc qu’une certaine Yoko Ono va commencer à s’immiscer dans le cercle jusqu’alors très fermé des Beatles. Et c’est justement Revolution qui ouvre le bal de ces sessions fin mai 1968, et la compagne de John s’invite en poussant des cris sur la coda du morceau qui à l’origine dure plus de 10 minutes…

La chanson va par la suite s’intituler Revolution 1, compte-tenu des deux variantes ultérieures (le single et Revolution 9).

Musicalement, le tempo a été ralenti par rapport à la version demo. Le shuffle se fait plus nonchalant, comme pour signifier un sentiment désabusé ? Lennon insiste pour enregistrer allongé, et obtenir ce ton laconique. Le staff technique d’Abbey Road qualifiera cette prise de « version à la Glenn Miller » quand il s’agira de la différencier de la version single.

John pendant l’enregistrement de Revolution 1 © Tony Bramwell

Au niveau du texte, le chanteur ne sait plus très bien comment se positionner, et préfère ne pas choisir. Et le vers qui était tranché dans la version demo, devient ici à la fois « pour et contre » :

“if you talk about destruction, don’t you know that you can count me OUT / IN

La prise définitive

Et c’est sous cette forme que la chanson se retrouve sur l’album, avec le vers à double sens, l’ajout de cuivres, et la coda raccourcie. Geoff Emerick fait d’ailleurs un mauvais montage et rajoute un temps de trop (à 3:24). Alors qu’il veut rectifier son erreur, John lui dit qu’il adore ! Le montage reste tel quel. Ce genre de hasard n’est ni le premier ni le dernier dans la carrière des Beatles.

 

 

La version single

Le mixage du morceau a été achevé fin juin. Lennon souhaite à tout prix le sortir en single, mais McCartney et Harrison le jugent trop lent. Il propose alors de le réenregistrer en version plus rapide et au son plus rock.

Début juillet, Revolution est mis en boite dans sa version la plus connue. John harcèle Geoff Emerick pour obtenir le son le plus sale possible. La saturation des amplis ne suffisant pas à satisfaire le Beatle, l’ingénieur du son enfreint les règles du studio et branche les guitares directement dans la console en saturant l’entrée du préampli de cette dernière. Il en résulte ce son particulier, impossible à reproduire avec un ampli ou une pédale fuzz.

Le 9 juillet, John, Paul et George jouent ainsi directement dans la salle de mixage, tandis que Ringo est en bas dans le studio. A ce stade ne figure pas encore le piano électrique joué par Nicky Hopkins, qui interviendra le lendemain, 10 juillet.

Côté paroles, Lennon revient au OUT, comme sur la version demo d’origine. Mais cette version sort en face B de Hey Jude le 30 aout, soit près de 3 mois avant la parution de l’Album blanc (22 novembre). Et c’est donc celle-ci que le public et la presse entendent en premier. Cela vaudra à son auteur d’être très critiqué, qualifié de « traitre » et de « révolutionnaire petit-bourgeois ».

Sur cette version single, disponible plus tard sur la compilation Past Masters volume 2, on remarque que les deux guitares rythmiques qu’on entendait bien distinctement dans le backing track, ont été mixées sur le même canal pour donner un son massif et entier.

Le clip vidéo

Durant l’été 1968, deux clips promotionnels sont tournés pour les deux faces du single : Hey Jude et Revolution. Pour la face B, les Beatles sont en semi-live : ils chantent en direct par-dessus les pistes instrumentales jouées en playback, et proposent ainsi une version hybride des deux Revolution.

En effet, même si le morceau est joué dans sa version rock (comme sur le single), Paul et George reproduisent les chœurs en « waoum shooobidoo wap » de la version lente, tandis que John lâche de nouveau « in », derrière la phrase « but if you talk about destruction, don’t you know that you can count me out », ce « in » qui avait disparu dans la version du single. Décidément, on peut dire que Lennon a vraiment eu du mal à se décider avec ces paroles !

A noter que le hurlement d’introduction est lancé par Paul, afin que John puisse attaquer dans les temps les paroles du premier couplet. Mais sur la version studio single, c’est bien John qu’on entend crier au début. Dans le clip, on le voit jouer sa guitare fétiche de l’époque, son Epiphone Casino, tandis que George utilise sa Gibson Les Paul de1957, surnommée « Lucy » , celle-là même offerte par Eric Clapton, et jouée par ce dernier sur While my guitar gently weeps. Quant à Paul, il arbore sa célèbre basse Hofner en forme de violon, qu’il jouait durant les premières années de Beatles, et qu’il avait progressivement abandonné au profit de la Rickenbaker 4001.

 

 

La version single remixée sur Love

En 2006 sort l’album Love qui propose des mash-ups de différents morceaux ainsi que des remix, et notamment celui de Revolution. La répartition des instruments dans l’espace stéréo permet d’entendre distinctement la présence de deux guitares rythmiques, qui étaient mixées sur le même canal sur la version originelle. Bien avant les bonus track de l’édition 50ème anniversaire de l’Album blanc, c’était la première fois qu’on entendait le morceau sonner de cette façon.

 

 

La version album remixée de 2018

Comme il l’a fait pour Sgt. Pepper et Abbey Road, Giles Martin (le fils de George Martin) a remixé l’Album blanc pour ses 50 ans en novembre 2018. Outre un son plus aéré, on peut entendre quelques bribes inaudibles sur la version d’origine.

 

 

 

 

Revolution 9

Mais si le titre Revolution est également connu, c’est aussi pour ce collage sonore de plus de 8 minutes. Des chutes de la coda de la prise d’origine de Revolution 1 sont notamment utilisées. Bien que le morceau soit crédité Lennon-McCartney, il est surtout l’œuvre de John et Yoko, avec un peu l’aide de George. Ni Paul ni Ringo n’y ont participé.

Les messages à l’envers

C’est la dernière fois dans la carrière des Beatles où figurent des bandes jouées à l’envers, procédé initié en 1966 avec Tomorrow never knows sur l’album Revolver.

A l’époque, certains y ont cherché des messages codés, et ont cru y dénicher des révélations. Cela aurait pu rester au niveau d’élucubrations fantaisistes, si ça n’avait pas servi de prétexte à Charles Manson pour justifier ses crimes, malheureusement mis à dessein par des illuminés.

Non rassasiés de relire à l’endroit les sons entendus à l’envers sur le disque, certains sont allés jusqu’à faire l’inverse : lire à l’envers certains passages figurant à l’endroit. Ainsi, le fameux « Number nine » qui donne son titre au morceau, donnerait « turn me on dead man » en le lisant dans l’autre sens. Un soi-disant indice parmi d’autres de la longue liste ayant alimenté la légende urbaine « Paul is dead ».

Il est assez surréaliste de voir que 50 ans plus tard, cette légende (et d’autres) persiste, et trouve encore des adeptes. Une chose est sûre : les fake news ne sont pas nées avec les réseaux sociaux, mais ne sont malheureusement pas prêtes de disparaitre…

Reprise par Vega 4 (2002)

Laissons ces délires fantasmagoriques à ceux qui souhaitent s’y perdre, et revenons à la chanson, qui a été reprise maintes fois, mais la plupart du temps en quasi copié/collé, soit de la version lente, soit de la version rock. Une interprétation que je trouve intéressante dans les arrangements, est celle Vega 4 en 2002. Même si son utilisation dans les pubs de France Telecom en a quelque peu dénaturé le sens originel, son côté planant et presque intimiste n’aurait sans doute pas déplu à son auteur.

Une atmosphère qui, je trouve, retranscrit bien les sentiments de Lennon, partagé entre rage intérieure et désir d’apaisement pacifiste. Lui qui n’était pas arrivé à trancher entre révolte dure et action non-violente, aurait probablement trouvé dans cette version la synthèse des deux pôles qui le tiraillaient. Une douce violence, une rage sereine, voilà peut-être ce que Lennon voulait exprimer avec Revolution.

© Jean-François Convert – Janvier 2020

Sources

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4 commentaires sur “Une chanson à la loupe: “Revolution” des Beatles

  1. Une fois de plus, un article qui nous en apprend encore, sur un sujet pourtant connu des « vieux ». ça en a alimenté des discussions ce titre, et ça en a bousillé des vinyles!
    Au top, une fois de plus, amigo

    1
    1. Merci Denys

  2. Excellente analyse de Revolution.Toujours aussi bien documenté…Un vrai régal!!

    1
    1. Merci Jean-Claude

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