Il y a 50 ans, les Beatles sortaient l’album “double blanc”

“album blanc”, “double blanc”, “white album”… drôle de titre pour un disque qui s’intitulait en fait sobrement The Beatles. Patchwork hétéroclite de 4 fortes personnalités qui n’étaient déjà plus vraiment un groupe, ce chef d’œuvre de plus dans la discographie des Fab Four, fête son demi-siècle avec une réédition faste à la hauteur de leur génie. Retour sur ce disque pas comme les autres.

L’album le “moins Beatles”

S’il y a un album dans la discographie des Beatles qui exprime le plus les futures aspirations solo de John, Paul, George et Ringo, c’est bien celui-là. On y entend les œuvres de quatre individualités, chacun en quête d’une direction musicale pas forcément en phase avec les autres, mais peu importe : ce joyeux foutraque qui s’aventure aussi bien vers le hard-rock que le folk, le ragtime que le psychédélisme, le blues que la country, témoigne du génie que pouvaient avoir ces quatre gars de Liverpool, propulsés au sommet du monde seulement quelques années auparavant.

Même Abbey Road enregistré l’année suivante est plus unifié, plus cohérent. Ici, pas de fil conducteur, pas d’homogénéisation des styles. Chaque musicien y va de son idée, de son exploration, de son envie, et tant pis si ça ne colle pas avec le reste.

Le paradoxe c’est que si cet album est celui qui sonne le “moins Beatles” en tant que groupe, il est très souvent cité par les fans comme leur préféré… Abbey Road, Sgt. Pepper ou Revolver étant tout de même de sérieux challengers.

Un chef d’oeuvre

S’il est autant prisé, c’est sans doute parce qu’il est sans conteste un des plus grands albums de l’histoire du rock. Un des premiers doubles aussi, la même année que Electric ladyland de Jimi Hendrix, le tout premier double album restant bien sûr Blonde blonde de Bob Dylan, sorti en 1966.

Après les élucubrations psychédéliques de la période 1966-1967, illustrées par la trilogie Revolver – Sgt. Pepper – Magical Mystery Tour, l’album blanc revient à un rock plus brut, plus sauvage. D’ailleurs, la pochette immaculée (et numérotée, les Beatles héritant des 4 premiers numéros) témoigne sans doute d’un besoin de retour à une musique plus simple, plus charnelle, plus organique. Certains y voient un retour à la virginité des débuts.

Mais cette simplicité n’est qu’apparente, et une fois de plus les Beatles montrent qu’ils excellent dans tous les styles :

Paul fait le grand écart…

…entre la douceur de Blackbird, I will, Mother’s nature son, et l’agressivité de Helter Skelter, l’énergie de Birthday, Back in the USSR, et la fantaisie de Ob-La-Di-Ob-La-Da ou le charme rétro de Martha my dear et Honey Pie, quand ce n’est pas l’expérimentalisme de Wild Honey Pie ou la provocation débridée de Why don’t we do it in the road ?

De son côté, John oscille…

…entre le sarcastique (Sexy sadie), le potache (Bungalow Bill), le dépressif (Yer Blues, I’m so tired), le clin d’œil (Glass onions), le politique (Revolution 1), l’incursion dans l’avant-garde (Revolution 9) ou l’hommage intime (Julia, sa mère).

George quant à lui s’affirme enfin…

…comme un auteur-compositeur de premier plan grâce à 4 morceaux, dont son chef-d’œuvre While my guitar gently weeps, mais aussi la petite perle anti-establishment Piggies, le mystique et méconnu Long, long long ou le moqueur Savoy Truffle, à l’encontre de son ami Eric Clapton, trop gourmand en sucreries.

Une version moins connue de While my guitar gently weeps, celle remixée par George et Giles Martin en 2007 pour l’album Love :

Enfin Ringo signe sa première composition…

…avec le countryesque Don’t pass me by, et livre sa plus belle performance vocale sur Good night, composée par John, bénéficiant du talent d’arrangeur de George Martin, et qui clôt cet album foisonnant.

La réalisation laborieuse : une légende ?

Les sessions de l’album blanc sont souvent décrites comme tendues, à la limite de l’implosion du groupe, et à l’origine de la séparation définitive un peu moins de deux ans plus tard.

Certes, le voyage en Inde du début de l’année s’était terminé en eau de boudin et avait particulièrement agacé John (qui l’exhortera dans Sexy Sadie). Effectivement, c’est à cette époque que le même John présente Yoko au reste du groupe, et que cette dernière va imposer sa présence pendant les séances en studio.

Oui c’est aussi pendant l’enregistrement de cet album que l’ingénieur du son Geoff Emerick quitte les studios, et que le producteur George Martin abandonne le navire (mais ils reviendront tous deux l’année suivante pour l’ultime chef d’oeuvre Abbey Road).

Et oui, Ringo quitte momentanément le groupe pendant deux semaines, laissant Paul assurer la batterie sur Back in the USSR et Dear Prudence.

Mais au delà de ces désaccords qui ne sont pas propres à cet album, et culmineront en janvier 1969 pendant les Get back sessions (filmées pour ce qui deviendra Let it be), l’année 1968 n’a peut-être pas été aussi désastreuse que ça pour les Beatles. Les photos des séances en studio ne correspondent pas à l’ambiance chaotique souvent décrite.

© Linda McCartney

Et quand on écoute les démos enregistrées en mai chez George, on ne sent aucune tension particulière, mais plutôt le plaisir qu’ils prennent à chanter et jouer, détendus :

Les demos “Esher”

Ces fameuses demos enregistrées dans la maison de George, “Kinfauns” à Esher, ne sont pas inédites. Elles circulent depuis plusieurs décennies et sont familières aux fans des Beatles, y compris l’auteur de ces lignes. Elles sont sorties en différentes éditions bootlegs, sous les titres “Kinfaus sessions”, “The Beatles unplugged”, “A doll”s house”, “Esher demos” etc…

esher-demos-bootlegs
Plusieurs “Bootlegs” des demos enregistrées en mai 1968

Elles figurent dans cette réédition 50ème anniversaire avec une qualité sonore améliorée (voir liens plus bas), et témoignent du processus créatif de ces auteurs-compositeurs hors du commun. Outre les morceaux qui se retrouveront sur l’album blanc, on y trouve des ébauches de futurs morceaux solos. Deux exemples :

John enregistre Child of Nature

avec son premier vers “on the road to Rishikesh”, du nom de leur destination lors de leur voyage en Inde (dont il reviendra déçu par le Maharishi Mahesh Yogi et qui lui inspirera Sexy sadie). Ne retenant pas cette chanson pour l’album blanc, il réécrira plus tard les paroles qui deviendront…. Jealous Guy

De son côté, George enregistre Not Guilty

qu’il tentera de placer lors de sessions d’enregistrement de l’album, comme en témoignent les nombreuses prises (au moins 102!), mais qui ne sera pas retenue. Il a toujours été difficile pour George d’imposer ses compositions au sein des Beatles, et il devra attendre d’être enfin en solo pour déverser tout son trop plein de chansons sur le triple (!) album All things must pass, en 1970. Il avait d’ailleurs une formule assez crue pour imager cette frustration contenue pendant toutes ces années :

Sur “All Things must pass”, c’est comme si j’avais été constipé pendant toutes ces années, et que j’avais pu enfin me libérer

George Martin avouera plus tard ses regrets de ne pas avoir suffisamment porté attention aux compositions de George Harrison, et être passé à côté de son talent, quelque peu éclipsé par le duo Lennon-McCartney.

Un album maudit ?

Mais si ce disque a longtemps gardé une mauvaise réputation, c’est aussi parce qu’il a été associé à une tragédie : le crime de l’actrice Sharon Tate (compagne de Roman Polanski) et ses amis, par des fous se revendiquant de la secte du gourou Charles Manson, qui disait avoir décelé dans les paroles des chansons un appel à l’apocalypse.

Ainsi, selon lui, Piggies incitait au meurtre des bourgeois, tandis qu’Helter Skelter traduisait le jugement dernier. Il trouvait également maintes autres interprétations des paroles des autres chansons, interprétations toutes plus farfelues les unes que les autres.

 A gauche Sharon Tate, à droite Charles Manson
A gauche Sharon Tate, à droite Charles Manson

C’était aussi le cas de fans qui ont cherché à décortiquer plus que de raison les soi-disant indices cachés dans les textes des Beatles. Tout comme ils l’avaient fait pour la pochette de Sgt. Pepper, et tout comme ils le feront pour celle d’Abbey Road, ils vont examiner tout ce qui dans cet album pourrait corroborer la fameuse thèse de “Paul is dead”. La pochette étant plus que sobre, c’est dans les photos du dépliant intérieur qu’ils vont dénicher des clichés de William Campbell (le “Billy Shears” de Sgt. Pepper), le gagnant du concours de sosie de Paul, qui l’aurait remplacé en 1966 après son accident de voiture.

Mais ce sont les paroles qui vont déclencher des théories extravagantes : John les titille d’ailleurs dans Glass Onions en y semant des pseudo-indices faisant références à d’autres chansons, et la vitre de “looking through a glass onion” sera interprétée comme un hublot donnant sur un cercueil. Le morceau qui donnera le plus cours à l’imagination fertile des fans est bien sûr le collage sonore Revolution 9. Beaucoup affirment que le passage récurrent “number 9” lu à l’envers donne la phrase “turn me on, dead man” :

La légende atteindra son apogée l’année suivante avec la pochette d’Abbey Road.

Malgré la tragédie Tate/Manson, et les fantasmes mystico-complotistes, l’album blanc est toujours resté très prisé dans le cœur des fans, et est encore considéré aujourd’hui comme l’un des disques les plus importants de l’histoire du rock. Son demi-siècle se devait d’être célébré à la hauteur de sa réputation.

L’édition 50éme anniversaire

Tout comme il l’a fait l’année dernière pour Sgt. Pepper, Giles Martin (le fils du producteur des Beatles) a remixé l’album, lui donnant ainsi une plus grande profondeur, une meilleure clarté, et rendant toutes les parties instrumentales et chantées plus distinctes, plus claires, plus présentes.

Selon les éditions, ce nouveau mixage est en plus agrémenté des démos “Esher”, et dans l’édition “Super deluxe” de 2 heures et 45 minutes de musique, discussions de studio, et versions alternatives.

Contenu de l’édition 3 CD Deluxe digipak et 4 LP Deluxe

  • CD 1 et 2 : The Beatles nouveau mix

  • CD 3 : The Esher Demos

Contenu de l’édition Super Deluxe (6 CD + 1 Blu-ray) :

  • CD 1 et 2 : The Beatles nouveau mix

  • CD 3 : The Esher Demos

  • CD 4 + CD 5 + CD 6 : 2 h45 min de musique, discussions, et versions alternatives.

  • DISC 7 (Blu-ray) : Mix 5.1 de l’album / Mix stéréo haute résolution de l’album / Mix mono haute résolution de l’album


L’édition Super Deluxe : 6CD + 1 Blu-ray

Retrouvez ci-dessous tous les morceaux avec les liens officiels de la chaîne YouTube :

CD 1 : The BEATLES (‘White Album’) 2018 Stereo Mix

Back in the U.S.S.R.

Dear Prudence

Glass Onion

Ob-La-Di, Ob-La-Da

Wild Honey Pie

The Continuing Story of Bungalow Bill

While My Guitar Gently Weeps

Happiness is a Warm Gun

Martha My Dear

I’m so tired

Blackbird

Piggies

Rocky Raccoon

Don’t Pass Me By

Why don’t we do it in the road?

I Will

Julia

CD 2 : The BEATLES (‘White Album’) 2018 Stereo Mix

Birthday

Yer Blues

Mother Nature’s Son

Everybody’s Got Something to Hide Except Me and My Monkey

Sexy Sadie

Helter Skelter

Long, Long, Long

Revolution 1

Honey Pie

Savoy Truffle

Cry Baby Cry

Revolution 9

Good Night

© Linda McCartney

CD 3 : Esher Demos

Back in the U.S.S.R.

Dear Prudence

Glass Onion

Ob-La-Di, Ob-La-Da

The Continuing Story of Bungalow Bill

While My Guitar Gently Weeps

Happiness is a Warm Gun

I’m so tired

Blackbird

Piggies

Rocky Raccoon

Julia

Yer Blues

Mother Nature’s Son

Everybody’s Got Something to Hide Except Me and My Monkey

Sexy Sadie

Revolution

Honey Pie

Cry Baby Cry

Sour Milk Sea

Junk

Child of Nature

Circles

Mean Mr. Mustard

Polythene Pam

Not Guilty

What’s the New Mary Jane

CD 4 : Sessions

Revolution 1 (Take 18)

A Beginning (Take 4) / Don’t Pass Me By (Take 7)

Blackbird (Take 28)

Everybody’s Got Something to Hide Except Me and My Monkey (Unnumbered rehearsal)

Good Night (Unnumbered rehearsal)

Good Night (Take 10 with a guitar part from Take 5)

Good Night (Take 22)

Ob-La-Di, Ob-La-Da (Take 3)

Revolution (Unnumbered rehearsal)

Revolution (Take 14 – Instrumental backing track)

Cry Baby Cry (Unnumbered rehearsal)

Helter Skelter (First version – Take 2)

CD 5 : Sessions

Sexy Sadie (Take 3)

While My Guitar Gently Weeps (Acoustic version – Take 2)

Hey Jude (Take 1)

St. Louis Blues (Studio jam)

Not Guilty (Take 102)

Mother Nature’s Son (Take 15)

Yer Blues (Take 5 with guide vocal)

What’s the New Mary Jane (Take 1)

Rocky Raccoon (Take 8)

Back in the U.S.S.R. (Take 5 – Instrumental backing track)

Dear Prudence (Vocal, guitar & drums)

Let It Be (Unnumbered rehearsal)

While My Guitar Gently Weeps (Third version – Take 27)

(You’re so Square) Baby, I Don’t Care (Studio jam)

Helter Skelter (Second version – Take 17)

Glass Onion (Take 10)

CD 6 : Sessions

I Will (Take 13)

Blue Moon (Studio jam)

I Will (Take 29)

Step Inside Love (Studio jam)

Los Paranoias (Studio jam)

Can You Take Me Back? (Take 1)

Birthday (Take 2 – Instrumental backing track)

Piggies (Take 12 – Instrumental backing track)

Happiness is a Warm Gun (Take 19)

Honey Pie (Instrumental backing track)

Savoy Truffle (Instrumental backing track)

Martha My Dear (Without brass and strings)

Long, Long, Long (Take 44)

I’m so tired (Take 7)

I’m so tired (Take 14)

The Continuing Story of Bungalow Bill (Take 2)

Why don’t we do it in the road? (Take 5)

Julia (Two rehearsals)

The Inner Light (Take 6 – Instrumental backing track)

Lady Madonna (Take 2 – Piano and drums)

Lady Madonna (Backing vocals from take 3)

Across the Universe (Take 6)

Blu-ray : The BEATLES (‘White Album’)

Audio Features:

  1. PCM Stereo (2018 Stereo Mix)
  2. DTS-HD Master Audio 5.1 (2018)
  3. Dolby True HD 5.1 (2018)
  4. Mono (2018 Direct Transfer of ‘The White Album’ Original Mono Mix)

Crédit photos : © Linda McCartney © John Kelly / Apple / Universal Music

© Jean-François Convert – Novembre 2018

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