Quelles sont les différences entre Gospel, Negro Spiritual, Blues et Jazz ?

Il arrive qu’on confonde ces musiques que sont les Negro Spirituals avec les chants Gospel ou le Blues, qui lui-même n’est parfois pas très éloigné du Jazz…à moins que ce ne soit l’inverse? Afin d’y voir un peu plus clair, voici quelques distinctions de ces différents styles musicaux, même si bien sûr dans l’art en général, tout n’est jamais complètement cloisonné (et fort heureusement !).

Introduction

Je me souviens qu’en licence de cinéma, un professeur m’avait marqué par cette phrase, pleine de bon sens :”le principe de la rhétorique du classement est de déterminer des cases, pour s’apercevoir ensuite que la plupart des éléments que l’on va classer se trouve à cheval sur plusieurs cases”. Il appliquait cette réflexion aux genres cinématographiques, mais on peut bien sûr l’étendre à tous les arts, et dans le cas qui nous intéresse, à la musique.

Comment dire en effet qu’un artiste joue par exemple du jazz-rock-fusion mâtiné de funk, si on n’a pas au préalable défini ces styles ? Le but n’est évidemment pas d’enfermer les musiques dans des carcans, mais plutôt de se donner des repères, et des grandes familles, que l’on souhaite le plus communicantes possibles.

Ainsi la musique afro-américaine a donné de multiples genres musicaux qu’on a tendance parfois, par abus de langage à mélanger, ou à citer l’un à la place d’un autre.

Son histoire est malheureusement indissociable de celle de l’esclavage : ce sont les conditions de vie et de travail des esclaves noirs en Amérique qui ont fait naître les styles de musique suivant (et ont influencé tout ce qui a suivi) :

Les “work-songs”

Ce sont des “chants de travail” qui sont censés donner du courage et une cohésion de groupe. Il sont bâtis sur un principe de “question-réponse” avec un rythme régulier qui apporte la cadence pour planter des piquets ou casser des pierres, lorsqu’il s’agit de forçats comme dans l’excellent film O’Brother des frères Coen

Beaucoup plus proche de nous, en 1990 le groupe The Notting Hillbillies (mené entre autres par Mark knopfler) a repris un de ces chants traditionnels : Railroad Worksong qui décrit (toujours sur le mode “question-réponse”) le travail routinier d’un ouvrier sur un chantier de chemin de fer, qui va finir par se délivrer de ses chaines : “Tell him I was flying”. En voici une version live (Snape 1990) :

Les Negro Spirituals

Le negro Spiritual est un cantique religieux, qui fait le plus souvent référence aux personnages de l’ancien Testament. C’est une complainte, par conséquent la plupart du temps sur un mode musical mineur (mais pas toujours). Egalement sur le mode “question-réponse”, il peut être chanté en chœur, mais il reste essentiellement une prière destinée à faire part à Dieu de son malheur, puisqu’en l’occurrence il était chanté par les esclaves dans les plantations des états du sud, au 19e siècle.

Queqlues célèbres Negro Spirituals : Nobody knows the trouble I’ve seen, Go down Moses, Joshua fit the battle of Jericho ou encore Swing low, Sweet Chariot :

Cette chanson est l’une des plus reprises du répertoire Afro-américain que ce soit en perpétuant la tradition comme avec cette très belle version des Plantation Singers, dans des films comme à la fin de HonkyTonk Man, par des artistes country comme Johnny Cash, ou même rock avec Eric Clapton qui lui donne une touche reggae en 1975.

Impossible de les citer toutes, mais s’il ne fallait en retenir qu’une, la magnifique version live a cappella de Joan Baez a de quoi donner des frissons :

Le Gospel

Après l’abolition de l’esclavage, les chants Negro Spirituals évoluent et se transforment pour donner ce qui devient le Gospel dans les années 20-30.

On est toujours en présence de chant religieux, mais destiné à l’office de la messe. Il s’agit donc de chant choral, le plus souvent joyeux, et proclamant les louanges du Seigneur. Les personnages évoqués sont cette fois plutôt du Nouveau Testament. Chanté forcément en groupe, on est encore et toujours sur le mode “question-réponse”. Le plus célèbre des chants Gospel est bien sûr Happy days, où les paroles louent Jésus venu laver les pêchés “When Jesus washed, He Washed my sins away”. Ce morceau est (re)devenu célèbre en 1969 grâce à Edwin Hawkins qui en a fait un tube. Outre de multiples reprises, le film Sister Act l’a une fois de plus remis au goût du jour :

Tout comme le Negro Spiritual, le Gospel a également été réadapté, repris, et a influencé de nombreux chœurs (qu’on nomme “gospelisant”) dans des morceaux pop ou rock. Un des mariages les plus heureux entre le Gospel et la Pop reste la version live de I Still haven’t found what I’m looking for de U2 lors de la tournée Rattle and Hum :

Il existe également la version sur scène, mêlant les chœurs gospel et l’énergie électrique du groupe : audio ou vidéo (piètre qualité).

Le Blues

Ce genre musical représente à lui-seul un pan entier de toute la musique du 20e siècle. Il comporte de nombreuses sous-catégories, et se retrouve comme influence dans à peu près toutes les musiques qu’on écoute encore aujourd’hui. Bref un article à lui seul ne suffirait pas à en faire le tour, des encyclopédies entières lui étant consacrées. L’idée ici est plutôt d’aborder simplement ses similitudes et oppositions avec les styles précédemment cités.

Tout comme le Negro Spiritual, le Blues est une complainte chantée. Mais les thèmes abordés sont radicalement différents : alors que le Negro Spiritual était une prière adressée à Dieu en regard de la condition miséreuse des esclaves, le Blues va porter sur la condition humaine, mais dans le sens individualiste : la solitude, la pauvreté, la ségrégation…Ici, plus de “question-réponse”, le bluesman est par définition seul. Généralement chanté par des vagabonds sans toit ni famille, le Blues dépeint le quotidien des laissés pour compte de l’Amérique, les victimes de la grande dépression des années 30.

Mais il va aussi plus loin dans la subversion : l’alcool, les femmes, le sexe… sont des thèmes récurrents dans le Blues. En opposition au Gospel, “la musique de Dieu”, le Blues va rapidement être qualifié de “musique du Diable”, qualificatif renforcé par la célèbre légende de Robert Johnson (le premier du fameux “club des 27”) qui aurait vendu son âme au diable au “Crossroads” de Clarksdale dans le Mississippi :

Cette connotation “diabolique” (pour ne pas dire “satanique”) du Blues se transmettra inévitablement à son rejeton le plus évident : le Rock’n’Roll (Muddy Waters ne chantait-il pas “The blues had a baby and they named it Rock’n’Roll”). Le rock deviendra à son tour la musique “satanique” pervertissant la jeunesse, aux yeux des puritains conservateurs.

Citer des morceaux modernes influencés par le Blues reviendrait à lister l’ensemble des musiques actuelles. Le choix est tout bonnement impossible. Mais pour montrer que le Blues est plus que jamais d’actualité en 2018, je vous prépare une sélection d’artistes à ne pas manquer pour cet automne (rendez-vous à ce sujet sur ce blog, la semaine prochaine).

Le Jazz

Lui aussi un genre musical à part entière, composé de multiples ramifications, se reliant aux autres courants, que ce soit le rock, le funk, hip-hop…et bien sûr le Blues.

Pour certains morceaux, la frontière est ténue entre Jazz et Blues. De nombreuses chansons de Jazz comporte le mot “blues” dans leur titre. Louis Armstrong (à priori catégorisé dans le style “Jazz”) a même sorti des albums de blues.

A l’inverse, le bluesman BB King joue souvent un blues “jazzy” :

Si on devait cerner les principales différences entre Jazz et Blues, elles seraient d’ordre social, avant même d’être musicales. Même dans ses formes primitives, le Jazz est très rapidement devenu une musique urbaine, citadine, quand le Blues est resté profondément rural, même s’il s’est ensuite lui aussi urbanisé à Chicago. Le Jazz a été un des symboles de intégration des Noirs dans la société américaine, tandis que le Blues a toujours fait figure de rébellion sociale.

Sur le plan musical, contrairement au Negro Spiritual et au Gospel, le Jazz a toujours été fortement instrumental, le Blues aussi, mais dans une moindre mesure. Le Jazz est plus sophistiqué, plus raffiné, plus compliqué même, que le Blues qui affiche volontairement son côté primaire et bestial, sa rugosité face à un Jazz plus lisse, en tout cas avant que n’apparaissent les courants be-bop, hard-bop et free-Jazz.

Rhythm & Blues, Soul, Funk, Hip-Hop, R’n’B, Rap…

Outre ses nombreuses influences majeures sur la musique dite “Pop-Rock” (au sens large), la culture Afro-Américaine a eu elle-même ses propres genres musicaux, issus des courants Negro Spirituals, Gospel, Blues et Jazz.

Le Blues s’est fait plus dansant et plus rythmé en devenant le Rhythm & Blues au début des années 50 avant que n’apparaisse le Rock’n’Roll. Puis la Soul et le Funk ont apporté ce côté langoureux et chaloupé, dans un premier temps pour un public exclusivement noir, avant de conquérir le monde entier.

Des formes plus modernes ont accentué le rythme syncopé avec le Hip-Hop et le R’n”B (mêmes initiales que “Rhythm & Blues”), puis ont déstructuré la mélodie avec le rap pour revenir à des paroles scandées qui ne sont pas sans rappeler les origines des work-songs, même si bien évidemment les thèmes abordées ne sont plus du tout les mêmes…Et encore que, on retrouve cette notion de revendication sociale.

Pour conclure, une vidéo encore issue du concert “BB King & Friends” en 1987 (à l’occasion des 60 ans du roi du blues), qui reprend différents ingrédients des styles abordés dans cette article : un chant Gospel Take my hand precious Lord, repris par des musiciens de blues et de rock (outre BB King : Etta James, Galdys Knight, Chaka Kahn, Billy Ocean, Albert King, Eric Clapton, Steve Ray Vaughan, Phil Collins, Paul Butterfield…), avec une intro a cappella qui rappelle les Negro Spirituals, suivie d’une orchestration mi-jazzy, mi-soul, que n’auraient pas renié les stars de Motown ou Stax.

A ce titre, le concert entier est un moment d’anthologie, et de The sky is crying à In the midnight hour en passant par Let the good times roll, résume bien les différentes connexions entre tous ces styles musicaux. Une histoire condensée de la musique Afro-Américaine, et de ses influences sur tous les courants musicaux actuels.A consommer sans modération !

© Jean-François Convert – Octobre 2018

Étiqueté , , , , ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.