Il y a 45 ans sortait ‘Animals’ de Pink Floyd

Le 21 janvier 1977 arrivait dans les bacs ce disque qui est mon préféré des Floyd, ex-aequo avec ‘Wish you were here’.

Un album né partiellement en concert

Tout comme The dark side of the moon est né sur la tournée de 1972, avant l’enregistrement de l’album, ou Shine on you crazy diamond joué lors des concerts de 1974, avant la sortie de Wish you were here, l’album Animals trouve une partie de sa génèse plusieurs années avant sa sortie, durant la tournée de 1974.

En effet, avant même l’enregistrement de l’album Wish you were here, Pink Floyd offre au public deux morceaux inédits, pressentis pour leur prochain opus, mais qui seront finalement mis de côté pour plus tard : You gotta be crazy (qui évoluera vers Dogs) et Raving and Drooling (qui deviendra Sheep).

Mais si les prémices sont déjà bien là au niveau de la structure musicale, le contenu textuel va grandement évoluer.

Une œuvre noire et désespérée

Roger Waters, unique parolier du groupe depuis The dark side of the moon, transforme ces deux chansons en deux piliers d’un triptyque censé représenter les trois catégories sociales de notre espèce. Le songwriter reprend le concept de La ferme des animaux de George Orwell (1945) et signe une vision sans filtre de la noirceur humaine.

Ainsi, les hommes sont soit des « chiens », combattants et cruels qui n’hésitent pas à se débarrasser de leurs concurrents pour arriver à leurs fins, soit des « cochons », avides de pouvoir, moralistes, despotiques et comparables à des dictateurs, soit des « moutons » qui sont exploités par les deux classes précédentes, et acceptent avec fatalisme leur condition.

Animals vu par © Denys Legros

Véritable pamphlet politique, l’écriture de Waters fustige le capitalisme et accuse, sans la nommer, Margaret Thatcher, alors leader du Parti Conservateur Britannique. Le chanteur, connu pour son esprit vindicatif, citera expressément « Maggie » dans The final cut en 1983.

La fin de la chanson Sheep décrit la révolte des moutons qui finissent par tuer les chiens. Mais l’avenir est guère reluisant, car les dernières paroles laissent entrevoir une autre forme de dictature :

As-tu entendu les informations?
Les chiens sont morts
Tu ferais mieux de rester à la maison
Et fais ce qu’on te dit
Sort de la route si tu veux vivre vieux

Pour contrebalancer ces trois chansons cyniques et misanthropiques, Waters choisit d’ouvrir et fermer l’album sur Pigs on the wings aux paroles bienveillantes qui suggèrent qu’être accompagné peut nous aider à surmonter nos faiblesses. Le songwriter a affirmé, dans diverses interviews, qu’il s’agissait d’une déclaration d’amour à sa femme, Carolyne Christie. Et qu’il avait souhaité inclure ces deux passages « pour éviter que le disque ne soit qu’un long cri de douleur et de hargne ».

Waters prend le leadership du groupe

Ce qui apparait clairement avec cet album du Floyd, c’est que Roger Waters prend définitivement les rênes du groupe. Alors que depuis The dark side of the moon il s’était déjà accaparé l’intégralité des textes, il prend ici encore plus d’espace en composant la majeure partie des musiques et en chantant bien plus que sur les précédents disques.

Une position qui ira grandissante jusqu’au clash quelques années plus tard avec d’abord le limogeage de Wight, puis l’éclatement du groupe. Animals est le premier album de Pink Floyd où ne figure aucun crédit à Wright (bien que l’intro de Sheep provienne indubitablement de son inspiration). Même les parties de Vocoder sont interprétées par Waters.

Mais ce dernier n’a pas encore totalement la main mise sur la musique de Pink Floyd. Car si Animals sonne de cette façon, c’est surtout et avant tout grâce à son guitariste.

Gilmour change de son

Lors des sessions d’enregistrement durant la deuxième moitié de l’année 1976, le mouvement punk explose au Royaume-Uni. Johnny Rotten des Sex Pistols arbore fièrement un T-Shirt « I hate Pink Floyd » (il avouera plus tard que c’était une plaisanterie et qu’il était lui-même fan de rock progressif), les Clash clament « ni Beatles ni Rolling Stones », et tous les groupes de la génération de Pink Floyd sont catalogués de dinosaures dépassés.

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En réponse à cette hostilité musicale, David Gilmour opte pour un son plus radical qu’auparavant. Et d’ailleurs, cette nouvelle dureté sonore va de paire avec l’esprit de l’album qui, outre sa critique de la société, est aussi une façon de répondre au mouvement punk rock, lequel gagne en popularité en tant que déclaration nihiliste contre les conditions sociales et politiques dominantes. Ce changement de son, Gilmour l’obtient avec l’acquisition d’une ‘Big Muff’, pédale de distorsion au grain plus agressif que la traditionnelle Fuzz face qu’il utilisait jusqu’alors.

Fabriquée à partir du début des années 70 et figurant peut-être sur l’album Santana 3, la Big Muff de Electro Hramonix deviendra plus tard un des effets emblématiques du son grunge. Avec des contours plus saillants et moins ronds que la Fuzz Face elle donne un côté plus sombre à la tonalité de la guitare de Gilmour.

Côté modulation, le guitariste abandonne le phaser pour passer au flanger avec l’Electric Mistress, un effet qui sera prédominant dans The wall. Et sans abandonner ses autres effets de prédilection comme la wah-wah, une pédale de volume, l’echo Binson Echorex, l’Uni-Vibe ou encore la compression, Gilmour se dote ainsi de son premier pedalboard, fabriqué par Pete Cornish. Un objet devenu culte pour de nombreux afficionados de guitare :

Plus de détails sur le site gilmourish.com

Des parties de guitares ciselées

Mais cette technologie ne sert qu’à créer l’enveloppe sonore des magnifiques partitions interprétées par Gilmour. Sur Dogs, il compose la majorité de la musique, et il chante la première partie de la chanson. Les solos harmonisés sont une de ses grandes fiertés et on le comprend. Entièrement jouées sur Telecaster, toutes les pistes de guitares électriques de ce morceau révèlent un Gilmour au mieux de sa forme. Avec Echoes et Shine on you crazy diamond, Dogs complète la parfaite trilogie des chefs-d’œuvre de Pink Floyd à mon goût.

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Et les deux autres grands titres de l’album ne sont pas en reste : Pigs (three different ones) offre l’occasion au guitariste d’utiliser pour la première fois de sa carrière une Talk-box (il y reviendra sur Keep Talking dans l’album The division bell) et de faire rugir sa blackstrat sur le final, tandis que Sheep expose un riff de basse (jouée par Gilmour) qui n’est pas sans rappeler One of these days, et des triades à la guitare qui annoncent celles de Run like hell.

Un second guitariste

Et pour pouvoir reproduire ces morceaux en concert, Pink Floyd va s’adjoindre les services d’un deuxième guitariste en la personne de Snowy White. Musicien de studio, il restera en lien avec les membres du groupe, jouera sur l’opus solo de Richard Wright Wet Dream en 1978, débutera une carrière solo en 1983 avec l’album White Flames et son single à succès Bird of Paradise, et rejoindra Roger Waters en 1990 pour sa reprise de The Wall.

A rare photo appearance of Snowy White during the 1977 "In The Flesh" tour,  Snowy played a integral part of Pink Floyd's live experience during both  Animals and The Wall tours. Fun
Snowy White en 1977 lors de la tournée In the flesh après la sortie de l’album Animals

Il est même invité à assister aux séances en studio en 1976 et finit par enregistrer un solo liant les deux parties de Pigs on the wings. Cette version est celle qui figure sur le format 8-track tape de l’album. Les cartouches 8 pistes avaient la particularité d’offrir une fonction « loop » qui permettait d’écouter l’album en boucle sans aucune manipulation manuelle. Afin d’exploiter au mieux cette fonctionnalité, la version 8-track tape d’Animals reliait les parties 2 et 1 de Pigs on the wings par un solo de Snowy White. Elle a refait surface en 1995 sur la compilation Goldtop du guitariste, mais cette fois avec les parties 1 et 2 dans l’ordre, et le solo intercalé au milieu :

Cette vidéo illustre la version 8-track de Pigs on the wings par des images du fameux cochon gonflable qui aurait dû servir pour les prises de vues de la pochette de l’album, mais qui finalement sera réalisée par une incrustation. Plus de détails sur Wikipedia

L’album en tournée

Snowy White a joué ce solo lors de la tournée 1977 baptisée In the flesh. Gilmour tenait alors la basse sur ce morceau en concert, Waters jouant la guitare acoustique. Pour Dogs et Sheep, c’est White qui prenait la basse, Waters assurant la guitare rythmique. Sur tous les autres morceaux de la tournée, White et Gilmour étaient tous les deux aux guitares.

Il n’existe quasiment aucun document visuel de l’époque, hormis quelques extraits de films amateurs dont certains illustrent des enregistrements sonores pirates, comme on peut le voir sur ces vidéos YouTube.

Les bootlegs audio en revanche sont légion et permettent d’apprécier des versions d’anthologie de Pigs (three different ones) où Gilmour fait sonner sa blackstrat comme jamais. Le solo final du morceau atteignait souvent des sommets. De même que les versions de Shine on you crazy diamond qui donnaient l’occasion au guitariste de pousser la Big Muff dans ses retranchements sur le troisième solo.

La vidéo ci-dessous mixe quelques extraits du concert à Cincinnati le 23 juin 1977. Certains concerts sont disponibles en intégralité sur YouTube comme par exemple celui d’Oakland (9 mai 1977) ou celui de Dortmund (24 janvier 1977).

C’est d’ailleurs au dernier concert de cette tournée que se produira l’incident célèbre dit du « crachat », ayant déclenché l’idée du concept de The Wall par Roger Waters. Mais avant ce double-album qui lui aussi allait faire date, c’est bien ce singulier Animals qui sortait il y a tout juste 45 ans ce 21 janvier.

© Jean-François Convert – Janvier 2022

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3 commentaires sur “Il y a 45 ans sortait ‘Animals’ de Pink Floyd

  1. Merci pour toutes ces anecdotes. Je viens de redécouvrir cet album qui était sorti de ma playlist depuis presque 30 ans ! Quel bonheur, définitivement préféré. Du coup je me le suis tapé entièrement en air-guitar ;-D, un grave kiff .

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  2. de vrais tubes et non « tues » (oups )

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  3. Un disque majeur paru après le grand succès « The Dark Side on the moon » et bien avant le double album « The wall » ..C’est vrai que cette galette est une belle réussite mais qu’il reste moins populaire pour le grand public .Je ne savais pas (et je suis bien content de l’apprendre grâce à vous )que l’album « Animals  » fut crée en amont lors de la tournée « Wish you were here  » . Je trouve « Animals » très atypique et attachant avec son concept et sa sonorité unique qui fait la marque , l’ADN de Pink Floyd . pas de vrais tues sur cet opus, mais un morceau grandiose :Pigs on the wings .

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