Renaud faisait revenir Gérard Lambert il y a 40 ans

En novembre 1981 sortait l’album ‘Le retour de Gérard Lambert’. Retour sur un petit bijou et peut-être mon album préféré de Renaud.

Souvenirs en trois temps

J’étais en CM2 durant l’année scolaire 1981-1982. Je ne sais plus si c’est en guise de cadeau de fin d’année, d’anniversaire, ou pour noël, mais la classe s’était cotisée (enfin les parents surtout) pour offrir ce disque à l’instituteur. Monsieur Balse, si vous me lisez…

Je revois très bien la pochette du 33 Tours (oui à cette époque on n’offrait pas encore des CD), avec les iconiques foulard rouge, perfecto, jean, et clé à molette. Tout l’univers de Renaud d’alors condensé en une image. Et le camarade de classe chargé d’avoir apporté le présent avait insisté sur le morceau « qui parle de téléfoot ». Il faut dire qu’à cet âge je ne m’intéressais pas plus qu’aujourd’hui au foot, et que l’émission ne m’évoquait pas grand chose. Et concernant Renaud, on devait écouter essentiellement le 45Tours Marche à l’ombre, à la maison avec mon frère ainé.

Ce même frère ainé avait plusieurs cassettes de Renaud (Bruno, tu les as toujours ?) et j’allais piocher dedans. Je découvre ainsi quelques années plus tard, sans doute au lycée, deux morceaux que je considère comme parmi les meilleurs de Renaud : Banlieue rouge et Manu. Des paroles qui veulent dire quelque chose, qui ne sont pas de la soupe variétoche comme on entend à la radio, et des musiques qui m’accrochent l’oreille instantanément : riff funk-rock avec solo de guitare bien senti, et ballade folk mélancolique où l’accordéon sonne tout sauf ringard.

Et puis vers noël 2002, après avoir vu le superbe documentaire Renaud, le rouge et le noir, je m’achète deux anthologies du chanteur et j’entends enfin l’album dans sa quasi-intégralité. Les autres chansons complètent parfaitement mes deux favorites qui trônent en début de playlist, et Le retour de Gérard Lambert devient l’opus de Renaud que j’écoute le plus régulièrement.

Enfin, beaucoup plus récemment, l’intégrale Les années béton, que je chronique sur franceinfo culture en 2017 (à l’époque culturebox), me donne l’occasion de découvrir des versions inédites issues des sessions d’enregistrement de l’album.

Des chansons que je connais toutes par cœur…

Banlieue Rouge

L’album démarre par une chanson-portrait comme sait si bien les écrire Renaud. Cette dame qui habite « Cité Lénine » pourrait très bien être une parente de Dédé, Lucien, Mimi, Angelo… ou plus tard La mère à Titi. Et tout l’art de l’auteur est de glisser entre les lignes sa vision de la banlieue et de l’urbanisation déshumanisante. Des paroles qui font écho à La chanson du loubard ou Dans mon HLM, et annonce déjà Deuxième génération, sur l’album suivant Morgane de toi. Quant à Michel Drucker, il peut se targuer d’être le rare animateur de télévision à être cité dans une chanson.

Voici la version alternative figurant sur l’intégrale Les années béton, où on découvre notamment du saxo. Et le final laisse entendre le groupe improviser avec le chanteur :

Manu

Ce texte a été écrit par Renaud un soir de spleen en studio. Loin de sa femme et sa fille, le chanteur a le blues et s’adresse à lui-même : Manuel est son deuxième prénom. Des paroles intimes et personnelles mais qui parlent au monde entier. Tout le monde un jour a pu se reconnaitre dans cette complainte moderne.

J’aime beaucoup la version live de 1989 figurant sur Visage pâle rencontrer public :

Le retour de Gérard Lambert

La chanson-titre met à nouveau en scène l’anti-héros découvert dans l’album précédent Marche à l’ombre. Personnage on le sait inspiré par Gérard Lanvin qui était encore en couple avec Dominique alors que Renaud en était déjà amoureux (vers 77-79 environ). La musique du premier volet des aventures du loubard baignait dans une ambiance morriconienne. Ce deuxième chapitre joue encore plus la carte parodique en citant entre autres La chevauchée des Walkyries, le thème de James Bond, la Cinquième symphonie de Beethoven, la marche funèbre de Chopin, la musique de Love story ou de Thierry la fronde

Le texte est un véritable petit sketch que Renaud s’amuse à commenter entre les phrases dans un esprit très coluchien. Les paroles sont truffées d’expressions typiques du chanteur et de l’humoriste, dont on ne sait jamais vraiment lequel a influencé l’autre.

© Denys Legros

Le père noël noir

Encore une chanson-sketch où le chanteur énervant s’amuse allégrement. Un morceau dans la lignée des Adieu Minette, La boum ou L’auto-stoppeuse. Une façon de rappeler que Renaud a toujours sur garder une distance et une autodérision avec son écriture. Ne pas constamment se prendre au sérieux, c’est aussi salvateur dans la carrière d’un artiste.

Cette histoire de père noël cambrioleur évoque un esprit très Ramon Pipin. Rien d’étonnant quand on sait que le trublion-guitariste-arrangeur est aux manettes des arrangements de l’album, et qu’il signe même la musique de Mon beauf.

J’ai raté Télé-foot

Une chanson qui parle forcément à tous les accrocs de foot qui attendaient impatiemment leur émission fétiche, avec une file interminables de programmes juste avant. Moi j’y trouve entre autres la surprise d’entendre le nom de Bruce Springsteen, qui à mon avis devait être peu connu en France en 81. Sa notoriété a explosé chez nous surtout avec Born in the USA. Mais Renaud a toujours été fan du Boss, comme j’ai pu encore le voir à la Putain d’expo !, et ces paroles confirment qu’il n’a pas attendu que Springsteen soit connu du grand public français.

Le texte comporte quelques punchlines inoubliables (ne pas « gaspiller la nourriture » en évoquant la bière) et une conclusion qui me sied parfaitement :

« La moralité d’cette chanson
Elle est super ah ouais je veux
C’est qu’la télé c’est très dangereux
Et le football aussi un peu… »

Une morale qui était déjà bien écrite à la première mouture, où en revanche ça ne se termine pas exactement de la même façon pour le chat et le biberon (version issue de l’intégrale Les années béton) :

Oscar

Un hommage à l’oncle mineur du côté maternel. Renaud écrit ce texte plus de 10 ans avant de participer à l’aventure Germinal. La Putain d’expo! présentait la lampe de mineur de ce tonton chtimi. En 1994 sur l’album A la belle de mai, le chanteur nostalgique évoquera à nouveau son aïeul dans Son bleu.

Mon beauf

Le deuxième tube du disque (avec Manu) que je me souviens avoir entendu sur l’autoradio familial. A l’époque, entendre le mot « pute » dans une chanson diffusée sur les ondes n’était pas courant et ça m’avait marqué étant gamin. La musique est de Ramon Pipin et avait connu un franc succès. Le frère de Renaud, Thierry Séchan a écrit à propos de cette chanson :

« chanson d’une drôlerie acide et qui fit danser dans les boîtes de nuit ! Danser sur la « beauferie » ou la « beauf’ attitude », il faut le faire ! »

On pourrait se poser la question : lequel des beaux-frères de Renaud est brocardé dans cette chanson ? Pour le tenir de source sûre (la proche famille), je peux confirmer qu’il ne s’agit pas d’une personne en particulier. Le chanteur énervant s’est simplement amusé à railler la beauf attitude. Et un des vrais beaux-frères s’en amusait même avec ironie : « eh, j’ai une chanson à mon nom, moi ! »

La blanche

Certains ont cru que ce texte était adressé à Michel Colucci, alias Coluche. Le Michel de la chanson est en fait le musicien Michel Roy, compositeur de la chanson Baston ! sur l’album Marche à l’ombre. Drogué et accro à la cocaïne, il meurt du sida. Quelques années plus tard, Renaud écrira P’tite conne, en hommage à la fille de Bulle ogier, décédée d’une overdose.

Le chanteur a interprété La blanche en direct à la télévision, à la fin d’un journal télévisé, ce qui était plutôt audacieux, compte-tenu du thème abordé :

Soleil immonde

S’il ne s’agit pas de Coluche dans La blanche, l’humoriste est en revanche bien présent à travers cette chanson qu’il a écrite et composée. Le rigolo en salopette était aussi un honnête musicien, aspect que j’ai abordé dans une chronique sur franceinfo en juin, à l’occasion des 35 ans de sa disparition. Renaud et Coluche étaient des amis très proches, et le chanteur n’omettait jamais de présenter l’auteur de Soleil immonde :

Étudiant – poil aux dents

Le Renaud libertaire se lâche sur ce qu’il pense des différentes filières universitaires et tout le monde en prend pour son grade ! Encore des jeux de mots à foison dont le classique « l’habitat urbain » mais surtout celui que je préfère :

« Puis si tu finis notaire
Pt’être qu’on débarquera chez toi
Pour tirer les choses au clerc
Et tant pis s’il est pas là »

Deux enregistrements figurant sur l’intégrale Les années béton montrent que différents arrangements musicaux ont été testés avant d’arriver à la version définitive que l’on connait :

À quelle heure on arrive ?

Et pour clore l’album, un blues poisseux et lancinant, où Renaud évoque le quotidien des coulisses en tournée. Le chanteur cite ses musiciens et ses potentiels « rivaux » : Trust, Supertramp et Lavilliers, en précisant « mais non j’déconne ». Une chanson en apparence superficielle, mais dont la pirouette finale cache mal le spleen du chanteur, baladé d’hôtel en salle de concert, de car en loge impersonnelle. « La solitude du chanteur de fond » comme disait le documentaire de Chris Marker sur Yves Montand.

En concert, le tempo est accéléré, mais Renaud trouve quand même la chanson « chiante » :

« elle est chiante celle là hein ? c’est un blues, c’est normal, le blues c’est chiant »

Le chanteur énervant me permettra d’être en désaccord avec lui sur le blues et sur cette chanson. En tout cas ce qui est sûr, c’est que c’est tout l’inverse pour cet album, pas chiant du tout, bien au contraire. Un plaisir à (ré)écouter du début à la fin. Je ne m’en lasse pas. Un album sorti il y a quarante ans ce mois-ci.

© Jean-François Convert – Novembre 2021

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