Renaud chantait “Mistral gagnant” il y a 35 ans

En décembre 1985 arrivait dans les bacs cet album de Renaud dont le morceau-titre est devenu la chanson préférée des français en 2015.

En 1985, Renaud n’a plus rien à prouver. Il a sorti son premier disque 10 ans auparavant, puis enchaîné les succès au cours des “années béton”, sans pour autant céder à la facilité, en enregistrant notamment son album souvent considéré comme son meilleur : Marche à l’ombre.

Il clôt ainsi cette première décennie de sa carrière avec cet opus, à la fois « grand public » et en même temps avec certains textes caustiques ou acérés.

Un mini-scandale franco-anglais

Et ça démarre grinçant avec Miss Maggie, et son refrain pas tendre à l’encontre de Thatcher. Pourtant, les paroles sont avant tout une ode à la gent féminine, ridiculisant les mâles et leurs préoccupations primaires. Mais ça n’a pas empêché les média britanniques d’être particulièrement choqués et d’interdire la diffusion de la chanson sur leurs antennes. A la demande de Virgin Allemagne et Virgin Hollande, Renaud adapte sa chanson en anglais, désormais disponible sur l’album Les Introuvables, sans toutefois la faire sortir au Royaume-Uni afin de ne pas rajouter d’huile sur le feu.

► La page Wikipedia nous détaille les différents rebondissements autour de la chanson

L’ami guitariste

La musique est signée Jean-Pierre Bucolo (il nous explique le riff accrocheur dans cette vidéo). Surnommé parfois « Buc », mais surtout « Titi » (celui de la future chanson sur l’album suivant), il est aussi le pote exclusif dans Si t’es mon pote. Un autre morceau au riff rock affirmé, composé également par Bucolo, tout comme La pêche à la ligne. Les trois premiers titres du disques sont ainsi l’oeuvre du tandem des deux compères, dont l’amitié va perdurer dans le temps. Jean-Pierre Bucolo réalisera l’album Boucan d’enfer en 2002 qui sera une véritable renaissance, artistique et personnelle, pour Renaud.

L’autre guitariste présent sur le disque est la pointure Michael Landau, qui officiait déjà sur l’album Morgane de toi (les fameux arpèges du morceau-titre, c’est lui).

Humour et gravité

Comme à son habitude, Renaud alterne les textes forts et avec des paroles plus légères, voire carrément les blagues potaches : l’histoire des Trois Matelots qui, avec son air marin et breton, renvoie inévitablement à Dès que le vent soufflera, le rigolo Baby Sitting Blues dans la veine des Père noël noir, Pochtron et consorts, Tu vas au bal ? à mi-chemin entre Rita, Mélusine et Le tango des élus, ou le poignant P’tite conne en hommage à la fille de l’actrice Bulle Ogier. Une chanson que Renaud présentait en 1995 comme sa « petite préférée des 15 dernières années » (à 9:48 dans la vidéo) :

Et sur les deux tableaux, du sérieux et du léger, Renaud signe deux petites merveilles :

Le retour de la pepette

L’amoureux de la langue française jongle avec les mots dans Le retour de la pepette, le personnage culte de Près des autos tamponneuses, qui figurait sur l’album précédent, Morgane de toi. Chaque couplet se termine par une expression typique du chanteur : « heureuse d’être contente, furieuse d’être en colère, étonnée d’être surprise, déçue d’être triste ». Et l’auteur épris de tournures linguistiques alambiquées parvient à placer un zeugma : « elle va s’ manger une pizza au jambon et au centre commercial »

Renaud avait déjà écrit une suite aux Aventures de Gérard Lambert, et après cette deuxième chanson dédiée à la pepette, il réitéra ce principe avec Ma chanson leur a pas plu suite en 1991 sur l’album Marchand de cailloux.

Morts les enfants

C’est sans doute un des textes les plus prenants de Renaud l’auteur. Des paroles belles et tragiques, magnifiées par la musique mélancolique de Franck Langolff.

La cause des enfants a toujours été un thème cher au chanteur. Et plus généralement, la nostalgie de l’enfance a parcouru toute son oeuvre, de Pierrot au Sirop de la rue, en passant par Morgane de toi, Il pleut, Mon paradis perdu ou encore Adieu l’enfance. Même son dernier disque sorti l’année dernière est entièrement dédié aux enfants. Mais sa plus célèbre sur ce thème et peut-être même de tout son répertoire est justement le morceau-titre de cet album.

La chanson préférée des français

Mistral gagnant est sans doute l’une des plus belles chansons écrites en français. Mais à l’avoir mille fois entendue, on a pu parfois frôler l’overdose. C’est le syndrome des grands succès : on arrive à saturation à cause de la multi-diffusion des media, et il arrive qu’on en oublie la beauté intrinsèque. Des paroles vraies, touchantes, dans lesquelles chacun peut se retrouver, même si on n’a pas forcément connu ces friandises qui donnent le titre à la chanson.

Au départ, Renaud hésitait à la faire figurer sur son album car la jugeant «trop personnelle» et «impudique». Mais après qu’il l’ait chantée à sa femme par téléphone depuis le studio d’enregistrement, celle-ci lui avait répondu : «Si tu ne mets pas cette chanson sur ton prochain album, je te quitte.» On doit donc à Dominique d’avoir connu cette chanson magnifique.

Mistral gagnant vu par © Denys Legros

En 1995, Mistral gagnant a été élue «chanson française de tous les temps» devant Ne me quitte pas de Jacques Brel et L’aigle noir de Barbara.

Les personnes interrogées au cours de cette enquête réalisée par BVA-Doméo-presse régionale devaient choisir trois titres dans une liste de trente chansons établie à partir d’un sondage préalable. Mistral gagnant, avec 25,7% des suffrages, devance d’une très courte tête Ne me quitte pas de Brel (25,2%) et L’aigle noir de Barbara (22,5%). Suivent Les lacs du Connemara de Michel Sardou, Là-bas de Jean-Jacques Goldman et La montagne de Jean Ferrat.

Un final qui sort des tripes

Enfin, pour clore l’album, Renaud déverse ses états d’âme du moment dans Fatigué. Mais plutôt que l’énergie revancharde de Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ?, on sent ici plutôt une misanthropie assumée. Le chanteur énervant est énervé et apparaît complètement désabusé.

Ce ressentiment est le résultat de l’accumulation de plusieurs choses, mais un événement particulier a largement contribué à ce sentiment désenchanté. Il s’agit d’un concert donné par Renaud à Moscou le 27 juillet 1985, organisé par le Parti Communiste Russe. Alors qu’il entonne Déserteur, le chanteur voit le public se vider à vue d’œil en protestation à son texte jugé subversif. Il quitte la scène hors de lui et explose en coulisses. Au milieu de sa colère, il livre quelques phrases qui figureront dans les vers de Fatigué (vers 26:00 dans la vidéo) :

Cet incident marquera à jamais Renaud et l’emportera dans une paranoïa récurrente. Une suspicion permanente à l’égard de son entourage, ou de menaces invisibles supposées, qui le changeront pour les années et décennies à venir.

Cet album Mistral gagnant marque ainsi la fin d’une période bénie pour Renaud. La mort de Coluche l’année suivante finira de lui ôter l’insouciance, la force et l’enthousiasme qui l’ont animé pendant ces dix premières années de sa carrière. Après ce disque, le chanteur restera éternellement « fatigué » et ne cessera de ressasser sa nostalgie des « Mistrals gagnants », et ce, depuis 35 ans…

© Jean-François Convert – Décembre 2020

© Denys Legros
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2 commentaires sur “Renaud chantait “Mistral gagnant” il y a 35 ans

  1. Beau billet sur l’un des plus beaux albums de Renaud , un disque fort bien produit avec des tubes en cascade.

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