Il y a 50 ans, Hendrix sortait son dernier album

Le 25 mars 1970 sortait “Band of Gypsys”, le dernier disque paru du vivant de Jimi Hendrix.

Une année de changement

En juin 1969, le trio Jimi Hendrix Experience se sépare avec le départ du bassiste Noel Redding. Le guitariste monte un nouveau groupe qu’il baptise Gypsy Sun and Rainbow ou simplement Band of Gypsys (groupe de gitans), et qui se produit sur scène à Woodstock en aout. La formation comprend toujours le fidèle Mitch Mitchell à la batterie, un deuxième guitariste Lary Lee, deux percussionnistes Juma Sultan et Jerry Velez, et surtout le bassiste Billy Cox, ancien compagnon de régiment de Jimi, et ami commun avec Larry Lee.

Ce groupe conséquent (six musiciens) ne dure pas. Mis à part quelques concerts, dont un passage juste à quatre (sans Larry Lee ni Jerry Velez) à l’émission de Dick Cavett (où Jimi a prononcé sa fameuse réplique : « le meilleur guitariste ? je ne sais pas, demandez à Rory Gallagher »), ils se séparent en septembre, et le divin gaucher se retrouve sans projet concret au début de l’automne 1969.

Un nouveau trio

Au mois d’octobre, Jimi et Billy commencent à jammer en studio et enregistrer des démos avec le batteur Buddy Miles, qui a déjà joué sur les morceaux Rainy Day, Dream Away et Still Raining, Still Dreaming de l’album Electric Ladyland ( Ma chronique de l’album)

Cox et Miles ont envie d’enregistrer un disque avec Hendrix, et Michael Jeffery, le manager du guitariste, lui met la pression pour un nouvel album, demandé par la maison de disques. Sans compter un contrat qui le lie encore à Capitol records et son ancien impresario Ed Chaplin, demandant lui aussi un recueil de nouvelles chansons.

Afin d’honorer ces différentes demandes, la décision est prise d’enregistrer les concerts prévus au Fillmore East pour la Saint-Sylvestre, la dernière des sixties, en vue d’un album live.

Le trio répète aux studio Baggy’s jusqu’au 31 décembre, date de leur toute première apparition en public. Des enregistrements de ces sessions ont été édités en 2002 sous le titre The Baggy’s Rehearsal Sessions.

4 concerts légendaires

L’emblématique Machine Gun

Les soirs du 31 décembre 1969 et du 1er janvier 1970, Hendrix, Cox et Miles jouent en tout 4 concerts (2 chaque soir). Ils reprennent plusieurs titres de la période Experience, ainsi que des nouveaux. Certains ont déjà été joués à Woodstock, mais d’autres sont carrément inédits pour le public. Le morceau le plus emblématique de ces concerts, et qui va rester comme le testament musical du divin gaucher, est l’incroyable Machine Gun

Le guitariste y déploie toute sa maîtrise de l’instrument, à la fois en technique et en sonorités hallucinantes. La démarche musicale et textuelle semble s’inscrire dans la continuité du Star Spangled Banner joué à Woodstock, aussi bien en terme de jeu et d’effets, que par son credo anti-militariste.

Une panoplie d’effets

© Allan Herr/MoPOP/Authentic Hendrix, LLC

Au cours de sa carrière, Jimi Hendrix a toujours constamment innové en matière de son, et notamment à travers les effets. En écoutant quelques-uns de ses concerts phares, on peut suivre l’évolution de son utilisation des pédales pour guitare :

  • A Monterey en 1967, il n’a que la Fuzz (► Ma chronique sur ce concert mythique)
  • A Winterland en 1968, il utilise la Fuzz et la Wah, par exemple sur Tax Free ou Killing floor (à noter qu’il utilisait déjà la wah en 1967, par exemple en studio sur Up form the skies ou lors des BBC Sessions sur Burning of the midnight lamp)
  • A Woodstock en 1969, il utilise la Fuzz, la Wah et l’Univibe, par exemple sur Voodoo Child (► Ma chronique sur cet autre concert mythique)
  • Pour ces concerts au Fillmore East fin 1969, il utilise la Fuzz, la Wah, l’Univibe, et l’Octavia, notamment sur Machine Gun (à noter qu’il a utilisé l’Octavia en studio dès 66-67, sur le solo de Purple Haze)

Buddy Miles explique ainsi (dans le livret du double CD Live at Fillmore East sorti en 1999) que le public était médusé par les sons que produisait Hendrix avec tous ces effets mélangés. Certains avaient littéralement la bouche ouverte !

Quelques rares vidéos

Il subsiste peu d’images de ces concerts, la plupart en noir et blanc, et pas toujours synchro avec l’audio. De plus, la rigidité de la maison de disques quant à la publication d’images et sons d’Hendrix sur Internet ne facilite pas la chose. On peut néanmoins trouver quelques bribes sur Vimeo et Dailymotion :

Un trio 100% black

Lorsque Chas Chandler lui a fait traversé l’Atlantique fin 1966, Jimi Hendrix est entré de plein pied dans le swinging London et a embrassé l’effervescence pysché-pop de la capitale britannique. Même avec ses racines blues, il s’est clairement positionné dans la mouvance anglaise, que ce soit par ses tenues, mais aussi sa musique, et le fait d’être accompagné par deux blancs n’y était sans doute pas étranger. Mais en 1969, il va changer de posture.

Déjà à Woodstock, il affiche fièrement ses racines Cherokee (par sa mère) avec son bandeau et sa veste à franges. Il affirme son appartenance aux Etats-Unis, mais dans un esprit amérindien, en jouant l’hymne du pays.

Et en cette fin d’année, il franchit encore une étape supplémentaire en renouant avec ses racines afro-américaines. Le Band of Gypsys est entièrement composé de musiciens noirs et le changement de direction musicale s’en ressent.

A la différence des roulements de caisse claire de Mitch Mitchell (parfois un peu trop présents), Buddy Miles apporte un groove typiquement afro-américain, et pousse le trio vers des contrées soul-funk. Jimi renoue avec son passé Rhyhtm and Blues, et le batteur chante sur certains morceaux, donnant une autre couleur vocale.

Buddy Miles insiste sur l’osmose qui régnait entre eux trois, et sur le fait qu’ils se comprenaient musicalement sans avoir besoin d’échanger oralement.

Un groupe éphémère

Malgré cette symbiose musicale qui semblait très bien fonctionner, le groupe ne va pas durer. Quelques enregistrements en studio figureront sur l’album posthume First Rays of the New Rising Sun, mais le concert du 28 janvier 1970 signe la fin du trio. Un show raté et interrompu à mi-parcours, un Jimi pas dans son état normal, et Buddy Miles viré par le manager Mike Jeffery, chacun accusant l’autre d’être responsable de cette déroute.

Il n’en reste pas moins que Jimi a considéré le Band of Gypsys comme son meilleur groupe, selon Miles Davis dans son autobiographie.

En ce qui me concerne, le Band of Gypsys était formidable

Jimi Hendrix

Mitch Mitchell fera son retour en avril, et le trio Hendrix-Cox-Mitchell repartira pour l’ultime tournée, et enregistrera d’autres titres en studio jusqu’à ce que le divin gaucher aille définitivement embrasser le ciel en septembre 1970.

L’album live de 1970

Le 25 mars 1970 sort donc l’album, sobrement intitulé Band of Gypsys, le recto de la pochette sur certaines éditions n’indiquant même que la mention “Hendrix”

La pochette “poupées”

La pochette ci-dessus est la plus connue, avec la photo granuleuse de Hendrix prise lors des concerts au Fillmore East. Le guitariste, penché sur son instrument, est éclairé par les lumières psychédéliques conçues par Joshua White. C’est l’édition du label Capitol.

Mais il existe une autre pochette, devenue culte car un peu mystérieuse. C’est celle de Track Records qui représente quatre pantins posés devant une plaque de tôle ondulée. Ces “poupées” sont des caricatures de Hendrix, Bob Dylan, Brian Jones et John Peel. Cette sélection est a priori étrange, car aucune de ces personnalités n’a de lien avec le Band of Gypsys. On sait qu’Hendrix admire Dylan et a repris plusieurs de ses chansons. Le Rolling Stone, mort l’année précédente, a participé à l’enregistrement d’une de ces reprises, All Along the Watchtower. Quant au DJ John Peel, il a invité l’Experience à plusieurs reprises dans son émission de radio sur la BBC.

La pochette de Track Records, dite “Muppets Cover”

Mais rien n’explique vraiment ce choix, ni le rapport avec le live du Band of Gypsys. Les mines étranges des poupées ajoutent au caractère insolite de la photo. Un brin de vaudou qui renvoie aux origines du blues, et une ambiance un peu macabre, voire tristement prémonitoire quand on sait qu’après coup, Jimi va rejoindre Brian au club des 27 quelques mois plus tard.

Qu’importe, les réactions négatives que suscite cette pochette poussent rapidement Track à la remplacer par une photo de Hendrix prise lors du festival de l’île de Wight en août 1970 :

Enfin, l’édition française par Barclay opte pour une pochette encore différente :

Il s’agit donc du dernier disque sorti du vivant du guitariste, son quatrième album (cinquième si on compte la compilation Smash Hits) et le seul live qu’il a autorisé à publier, bien qu’il l’ait fait surtout sous la contrainte juridique. Il ne s’agit que d’un simple album, avec uniquement 8 titres, ce qui fait peu, compte-tenu des 4 concerts joués.

Je n’étais pas trop satisfait de l’album Band of Gypsys. Si ça n’avait tenu qu’à moi, je ne l’aurais jamais sorti

Jimi Hendrix

Après sa mort, le 18 septembre de cette même année, un nombre incalculable d’enregistrements (studio et live) vont remplir les bacs, le pire côtoyant le meilleur ( Ma chronique à ce sujet). Encore aujourd’hui, la famille Hendrix, menée par la sœur de l’artiste, continue de dévoiler régulièrement des “albums”, témoignant du caractère extrêmement prolifique de Jimi Hendrix.

Pour l’heure, le cinquantenaire de Band of Gypsys bénéficie d’une réédition en vinyle, prévue pour ce vendredi 27 mars.

Mais les prestations du trio au Fillmore East ces 31 décembre 1969 et 1er janvier 1970 ont déjà fait l’objet de sorties complémentaires à l’album live d’origine, qui demeurait quelque peu succinct au regard des setlists des 4 shows, et pas assez représentatif de ce qu’avait pu ressentir le public lors de ces concerts légendaires.

Band of Gypsys 2 en 1986

Alors qu’on est encore sous l’ère Alan Douglas, ce dernier s’associe au label Capitol pour sortir un live intitulé Band of Gypsys 2 qui laisse à penser qu’il s’agit d’un disque constitué entièrement d’autres morceaux des concerts du trio au Fillmore East. Mais en réalité, seuls les trois premiers titres (Hear My Train a Comin’, Foxy Lady et Stop), ceux de la face A, proviennent de ces concerts. La deuxième face est un mix entre Atlanta le 4 juillet 1970 et Berkeley le 30 mai 1970. Et pour brouiller encore plus les pistes, un pressage très limité propose une face 2 qui comporte, de manière accidentelle, des morceaux alternatifs !

Lors de la réédition de Band of Gypsys en CD en 1991, ces 3 premiers titres sont ajoutés en bonus. En revanche, lorsque la famille Hendrix reprend les rênes en 1995, l’album sort dans sa forme originelle, sans ces bonus. La raison est simple : le label Experience Hendrix LLC prévoit de ressortir ultérieurement bien plus de morceaux…

Le double CD complément de 1999

En 1999, le label Experience Hendrix LLC a repris en main le catalogue depuis environ 4 ans, et a déjà multiplié les sorties et rééditions en bonne et due forme, en essayant de respecter au mieux la mémoire du musicien, pour rompre avec l’ère Alan Douglas, catastrophique à tous points de vue.

Après les albums historiques ressortis en 1996, puis le posthume First rays of the new risng sun et la compilation d’inédits South saturn delta en 1997, suivis des BBC sessions en 1998, c’est un double CD intitulé Band of Gypsys – Live at Fillmore East, qui sort début 1999.

Il propose un mélange des 4 concerts, et offre ainsi un éventail de titres alors inconnus du public (Earth Blues, Burning Desire), la reprise de Stop de Mort Shuman, deux versions de Machine Gun, différentes de celle de l’album original, We Gotta Live Together en intégralité et non tronqué comme sur le live sorti en 1970, la même version de Who Knows, mais enchaîné à la reprise du traditionnel Auld Lang Syne (avec le décompte pour la nouvelle année, et même nouvelle décennie), et plusieurs autres classiques du répertoire Hendrixien (Stone Free, Wild thing, Voodoo child).

CD 1

  1. Stone Free – 12 min 56 s
  2. Power of Soul – 6 min 19 s
  3. Hear My Train A Comin’ – 9 min 01 s
  4. Izabella – 3 min 41 s
  5. Machine Gun – 11 min 36 s
  6. Voodoo Child (Slight Return) – 6 min 02 s
  7. We Gotta Live Together – 9 min 56 s

CD 2

  1. Auld Lang Syne – 3 min 54 s
  2. Who Knows – 3 min 55 s
  3. Changes – 5 min 37 s
  4. Machine Gun – 13 min 36 s
  5. Stepping Stone – 5 min 20 s
  6. Stop – 5 min 43 s
  7. Earth Blues – 5 min 58 s
  8. Burning Desire – 8 min 22 s
  9. Wild Thing – 3 min 06 s

Le premier show en intégralité en 2016

En 2016, le label Legacy en partenariat avec Experience LLC, sort un disque nommé Machine Gun, constitué du premier show du 31 décembre 1969, en entier.

Tracklisting

  1. Power of Soul
  2. Lover Man
  3. Hear My Train A Comin’
  4. Changes
  5. Izabella
  6. Machine Gun
  7. Stop
  8. Ezy Ryder
  9. Bleeding Heart
  10. Earth Blues
  11. Burning Desire

Trois titres sont disponibles sur la chaîne YouTube officielle : l’ouverture Power of Soul, Izabella (déjà joué à Woodstock), et Ezy Ryder inédit pour le public à l’époque :

L’intégrale des concerts en 2019

Enfin, le 22 novembre dernier, la maison de disques a frappé fort en sortant un coffret 6 CD (ou 8 vinyles !) reprenant la (quasi)intégralité des 4 concerts.

Plus d’infos et tous les détails du tracklisting dans cette chronique publiée au moment de la sortie

Songs For Groovy Children : The Fillmore East Concerts

A l’occasion de cette sortie, la chaîne YouTube officielle avait posté 2 morceaux issus de ce coffret gargantuesque : Foxy Lady et Message to love

Une musique qui a changé des vies

Comme l’explique le journaliste Nelson George dans cette vidéo, la musique de Jimi Hendrix, et notamment celle de sa période Band of Gypsys a littéralement changé des vies. Beaucoup de musiciens y entendent les prémices du jazz-rock-fusion qui va éclore dans les seventies.

Avec toutes ces rééditions, on peut estimer que ces concerts mythiques de Jimi Hendrix n’ont dorénavant plus de secret pour le public. Mais un demi-siècle après la sortie de cet album live en forme de testament involontaire, la compréhension totale de l’art du divin gaucher reste encore un Graal inaccessible pour nombre de musiciens. Et s’il s’exprimait autant en studio que sur scène, c’est bien en concert que la musique de Jimi prenait toute sa dimension épique. 50 ans après, cet album live et tous ses dérivés le confirment encore et toujours : il était un showman extraordinaire, qui faisait virevolter les notes, entre larsen et lyrisme poétique.

© Jean-François Convert – Mars 2020

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