“Led Zeppelin III” sortait il y a 50 ans

Le 5 octobre 1970, Led Zep publiait son 3ème opus. Retour sur un album parfois un peu oublié.

Coincé entre deux mastodontes

Généralement, quand on présente Led Zeppelin, on évoque leurs débuts avec le premier album, puis les deux mastodontes que sont le numéro 2 qui lance le gros son, et le numéro 4 qui représente la quintessence du groupe selon les dires-mêmes de Jimmy Page. Du coup, bien qu’il soit reconnu également comme un excellent disque, le numéro 3 est parfois moins cité, moins mis en avant, et c’est en tout cas rarement celui par lequel on aborde la musique du groupe.

Pourtant il est un joyau au même titre que les trois autres avec qui il constitue une tétralogie parfaite. Led Zeppelin de I à IV, c’est comme les strophes d’un poème, les vers d’un quatrain, les mousquetaires, les éléments, les points cardinaux… indissociables. Il faut les avoir écoutés tous les quatre pour mesurer les fondements de ce hard-rock-blues-folk-prog-psychédélique-orientalo-british…

Un album plus qu’éclectique

La formule est volontairement à rallonge, mais c’est bien ce qui caractérise la musique de Led Zep en général et cet album en particulier. Alors que le public et les critiques rock de l’époque auraient bien aimé les cantonner dans la catégorie rock lourd et brutal, façon Communication breakdown, Whole lotta love et Heartbreaker, le quatuor s’amuse à brouiller les pistes dans cet opus aux couleurs chamarrées. Du blues par-ci avec le chef-d’oeuvre Since I’ve been loving you, du psyché-folk planant avec Tangerine ou That’s the way, du bluegrass traditionnel avec Gallows pole ou Bron-y-aur Stomp, une ballade orientalisante avec Friends, du riff typique Led Zep sur Out on the tiles, et bien sûr du rock qui déménage avec Celebration day et surtout la bombe qui ouvre l’album : Immigrant song.

Des thèmes fondateurs

On connait l’attrait de Robert Plant pour les légendes scandinaves, l’heroic fantasy (sa passion du Seigneur des anneaux), les aventures épiques qui se retrouvent dans nombre de ses textes, de The battle of evermore à Achilles’ last stand en passant par Over the hills and far away. Et ce morceau d’ouverture s’inscrit parfaitement dans cette série : des paroles centrées sur la mythologie nordique et les aventures de puissants vikings à la recherche de nouvelles contrées. John Paul Jones rependra ce thème dans un esprit encore plus belliqueux sur No quarter, dans l’album Houses of the holy (parfois appelé Led Zeppelin V) en 1973.

Immigrant song vu par © Denys Legros

Avec sa longue chevelure blonde, Plant avait tout du celte ou du viking, et aussi bien sa voix que ses postures scéniques, son style vestimentaire ou capillaire sont devenus l’archétype du chanteur hard-rock. Et ce n’est pas un hasard si ces textes d’influences nordiques ont inspiré le heavy metal classique, tel que joué par des groupes comme Iron Maiden ou Manowar.

Une chanson comme le traditionnel Gallows pole tire plus vers le morbide avec une jeune fille condamnée qui implore son bourreau et le supplie de ne pas aller au bout de la sentence. Mais dans la version de Led Zeppelin, malgré les pots de vin qu’il accepte, le bourreau procède néanmoins à l’exécution. Le tout sur une musique entraînante, alors qu’à la fin du morceau, la voix de Plant suggère à demi-mot la tête de la malheureuse qui se balance dans la main du tortionnaire. Les thèmes de morts violentes seront récurrents dans les textes de hard-rock et heavy metal.

La dualité acoustique-électrique

La deuxième face de Led Zeppelin III est quasiment entièrement acoustique si on excepte la guitare solo sur Tangerine et la Pedal Steel Guitar sur ce même morceau, ainsi que sur That’s the way, superbe ballade aux accents flower power. Plant reviendra à cette ambiance bucolique et planante avec Going to California. En live, exit la Pedal Steel Guitar, John Paul Jones joue la partie solo à la mandoline :

Sur la tournée 1975, la chanson sera réarrangée pour être jouée en électrique, avec Page au bottleneck sur la 12 cordes double manche :

Même s’il y avait déjà eu des incursions acoustiques dans les deux précédents albums (Babe I’m Gonna Leave You en partie, Your Time Is Gonna Come, Black Mountain Side, Thank You et Ramble On en partie), c’est vraiment sur celui-ci que Led Zeppelin franchit le pas. Ce tournant aurait été influencé par un séjour de Jimmy Page et Robert Plant dans un cottage appelé Bron-Yr-Aur, dans la campagne galloise. Il donne d’ailleurs son titre à un morceau du disque. Pour ma part je préfère largement l’instrumental du même nom figurant sur Physical Graffiti.

Le disque se termine sur un autre morceau traditionnel, entre blues et folk, avec slide effervescente. Le titre est en forme de clin d’œil à Roy Harper. Ce même Roy Harper qui chantera Have a cigar sur Wish you were here de Pink Floyd en 1975.

Led-Zeppelin-50ans

Côté électrique, Out the Tiles clôt la première face par un riff représentatif du duo Page-Bonham : la maîtrise de la syncope, des « ghost-notes » (ces notes qui ne sont pas jouées, mais que quelque part on a l’impression d’entendre quand même), et du changement de rythme comme si de rien n’était. Bonham est d’ailleurs crédité à la composition du morceau, preuve de son apport dans ce groove si particulier.

On peut noter à 1:25 Jimmy Page disant « stop » sur le canal gauche… une indication du guitariste au batteur pendant l’enregistrement de la piste rythmique ?

La face A contient elle aussi un morceau acoustique : l’envoûtant Friends qui mêle guitare folk et cordes (partition arrangée par John Paul Jones, mais ce dernier n’est pas crédité). Fait notable, le bassiste joue de son instrument avec un bottleneck ! Et la chanson se termine par un passage de synthétiseur Moog qui la relie à Celebration Day d’une façon peu orthodoxe…

Il faut dire que ce troisième titre de l’album ne débute pas comme il aurait du. Au départ il y avait un break d’entrée de Bonham. Mais la piste de batterie a été effacée par erreur par un technicien. Et Jimmy Page a eu l’idée de bidouiller ce raccordement avec le Moog de fin de Friends, puis en faisant arriver la batterie en fondu au bout de quelques mesures.

Et ce Celebration day va ensuite laisser la place au chef-d’oeuvre de l’album, un des sommets de toute la carrière de Led Zeppelin…

Le “meilleur solo de guitare de tous les temps”

Composé par Page, Plant et Jones, Since I’ve been loving you, blues au lyrisme exacerbé, porte tous les ingrédients qui réunissent les 4 membres du groupe. Une osmose totale, pour un orgasme musical inoubliable. La batterie de Bonzo est lourde et métronomique, ses cymbales résonnent sur toute une mesure. Jonesy joue de l’orgue et des pédales basses en même temps, en distillant une atmosphère à la fois lugubre, pleine de passion, et solaire. Que dire de la performance vocale de Percy, si ce n’est qu’elle demeure encore aujourd’hui une référence dans la façon de hurler sa douleur, de pleurer son amour, et de déverser sa sensualité.

Mais celui qui brille de mille feux sur ce titre, c’est bien évidemment Pagey et sa guitare flamboyante, étincelante, lumineuse, et écorchée.

« C’est la première fois que j’ai pleuré en écoutant un solo de guitare. Page, il m’a subjugué »

Louis Bertignac

La légende raconte que Page aurait enregistré son solo en une seule prise. Il semble cependant que ce ne soit pas tout à fait le cas, des chutes de studio laissant entendre que le guitariste s’y serait repris en plusieurs fois.

Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende

John Ford “L’homme qui tua Liberty Valance”

Il n’en demeure pas moins que ce solo est d’une beauté inouïe : à la fois mélodique et désespéré, lyrique et superbement triste. Même s’il ne s’agit pas d’une seule prise, il aurait tout de même été enregistré à la va-vite dans des conditions peu confortables. Le studio étant occupé, l’ampli aurait été positionné dans le couloir ! Et le guitariste ne disposant que de peu de temps, il aurait effectivement enregistré assez rapidement, d’où sans doute le souvenir d’une « seule et unique prise ». L’ingénieur du son Terry Manning, a qualifié ce solo de « meilleur solo de guitare de tous les temps ».

L’art en général et la musique en particulier n’a jamais été une histoire de compétition, de meilleur, ou de premier de la classe. On s’en fiche de savoir quel est le plus grand solo de guitare de tous les temps. Mais ce qui est sûr, c’est que celui-ci me donne des frissons à chaque écoute. Et ne serait-ce que pour ce morceau, cet album reste définitivement un chef-d’oeuvre, 50 ans après sa sortie.

© Jean-François Convert – Octobre 2020

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