Il y a 55 ans, les Beatles amorçaient leur virage avec “Rubber Soul”

Le 3 décembre 1965, cet album marquait un premier tournant dans la discographie des Fab Four.

Une douce inclinaison

Quand est-ce que les Beatles ont commencé à virer de bord ? La réponse n’est pas aussi évidente qu’elle en a l’air. Sgt. Pepper a été la révolution pop ultime, Revolver a marqué le grand tournant, aussi bien au niveau musical que technologique, avec l’arrivée de Geoff Emerick aux manettes, mais Rubber Soul avait déjà amorcé l’inclinaison vers une pop nettement plus élaborée que celle des débuts du groupe.

Néanmoins, comme toujours avec les Beatles, ce virage s’est fait en douceur. A la différence de la carrière des Stones, marquée d’allers-retours, d’hésitations, de changements radicaux, de retours aux sources, celle des Beatles est fluide et linéaire. Chaque album sonne tout naturellement comme la continuité de son prédécesseur et les prémices de son suivant. On ne passe pas de façon abrupte de A hard day’s night à Abbey road, ni de Help à Let it be, et encore moins de Beatles for sale au White album. La progression se fait de façon évidente entre le rock’n’roll-skiffle des premiers albums puis la pop survitaminée de la beatlemania, jusqu’au rock parfois âpre et brut de la fin.

Au milieu, il y a la période psychédélique…

« Âme de caoutchouc »

Cette tranche de la carrière des Beatles, située grosso-modo entre 1965 et 1967, est souvent jugée comme la plus créative du groupe, et marque pour certains, son apogée. Elle est clairement associée à la prise de substances psychotropes, aux couleurs chamarrées, à la poésie débridée lorgnant vers Lewis Caroll, le non-sense et l’absurde, et des orchestrations complexes et très travaillées, faisant appel à de nombreux musiciens extérieurs, principalement classiques.

La photo originale ayant servi pour la pochette

Avant la trilogie Revolver – Sgt. Pepper – Magical mystery tour placée sous le signe évident du LSD, Rubber soul fait office d’introduction, de prologue. Le titre et la pochette annoncent la couleur : les visages des Fab Four légèrement déformés, avec une « Âme en caoutchouc »… c’est effectivement à cette époque que les 4 de Liverpool se mettent à fumer régulièrement de l’herbe, sous l’influence de Bob Dylan.

Et musicalement on est exactement entre la pop encore bien gentille de Help, et les expérimentations sonores de Revolver.

Des arrangements nouveaux…

Comme à leur habitude, les Beatles font preuve d’inventivité en incluant des instrumentations novatrices dans la pop : Paul branche sa basse dans une fuzz (normalement dédiée aux guitares) sur Think for youself, c’est aussi sur cet album qu’il enregistre pour la première fois des parties de basse séparément (sur Michelle et The Word). John compose une chanson autour d’une seul note (The word), et George, déjà fortement influencé par la musique orientale, apporte sa touche avec le sitar dans Norvegian wood. Cette chanson de John évoque son infidélité chronique à sa femme de l’époque, Cynthia.

Norvegian wood vu par © Denys Legros

Quant à George Martin, il ajoute des parties de piano (In my life) ou d’harmonium (The word), l’ensemble donnant une couleur instrumentale qui sort du format guitare-basse-batterie des disques précédents (même s’il y avait déjà eu quelques incursions de cordes par exemple sur Yesterday).

… mais avec parcimonie

Et c’est là l’intelligence des Beatles. Ils n’opèrent pas un virage en épingle à cheveux. ils intègrent petit à petit des nouveautés certes, mais de façon subtile, et surtout en conservant les recettes qui ont fait la clé de leur succès : des mélodies imparables et qu’on retient dès la première écoute, des harmonies vocales impeccables, des guitares affûtées, et des morceaux courts.

L’univers rock reste présent dès l’ouverture avec Drive my car, texte sarcastique sur les rockstars parlant à leurs groupies, un brin de country avec What goes on ou Run for your life (les deux titres d’ouverture et fermeture, l’un de Paul l’autre de John, rivalisent de machisme, compétition de mâles ?), des ballades romantiques à souhait avec In my life ou Michelle (qui aurait été inspirée par la sublime Michelle Phillips des Mama’s and Papa’s), ou au contraire ironiques (Girl), voire mélancoliques avec I’m looking through you, sur le coupe Paul-Jane Asher qui commence à vaciller.

George s’inspire nettement du son des Byrds sur if I needed someone avec ces arpèges à la Rickenbaker, et offre un superbe son de Stratocaster dans Nowhere man, magnifique mélodie de John, avec son chant à trois voix.

Vous avez toujours voulu entendre à quoi ressemblaient chacune des voix séparément ? Ce YouTubeur nous démontre ce qui fait la beauté de ces chœurs, en décortiquant chaque partie vocale :

Nowhere Man et If I needed someone sont les seuls morceaux de Rubber soul à avoir été joués en concert.

La fin des concerts

Les Beatles n’arrêteront définitivement les tournées que l’année suivante en 1966, mais déjà avec Rubber soul on sent poindre l’envie de faire autre chose, une musique plus sophistiquée et difficile à reproduire sur scène. Harrison expliquait qu’au fameux concert du Shea Stadium, il faisait signe au public de crier encore plus fort, en espérant que ça couvre les harmonies vocales de Nowhere man qui étaient fausses à ses oreilles !

Il s’en sont quand même sortis honorablement à plusieurs reprises :

C’est ainsi le dernier album de leur discographie à avoir été en partie interprété sur scène.

Album à la fois de transition et de fin de cycle, Rubber soul referme la première période des Beatles, en même temps qu’il ouvre la seconde. Le quatuor de Liverpool allait entrer dans une autre ère, celle des albums purement studio, à la production élaborée. Un album teinté de fraîcheur, et annonciateur des grandes œuvres à venir. Il sortait dans les bacs il y a tout juste 55 ans aujourd’hui.

© Jean-François Convert – Décembre 2020

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