Cat Stevens : “Mona bone Jakon” a 50 ans

Le 24 avril 1970 sortait le 3ème album de Cat Stevens. Retour sur un petit bijou folk.

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Un nouveau départ

En 1970, Cat Stevens, de son vrai nom Steven Demetre Georgiou, n’a que 22 ans mais déjà une carrière musicale bien amorcée. Dès 1967, à l’âge de 19 ans, il publie son premier album Matthew and Son, qui connait un beau succès. Son nom de scène lui vient d’un surnom que lui aurait donné une fille parce qu’elle trouvait qu’il avait des yeux de chat.

« My name is Steven but they call me Cat »

Mais après un deuxième album New Masters qui subit un échec commercial à l’automne 1968, le jeune chanteur apprend en 1969 qu’il est atteint de tuberculose et passe un an en convalescence pendant lequel il écrit et compose les chansons qui vont figurer sur Mona Bone Jakon. Il signe chez Island Records en 1970, et démarre alors réellement sa carrière à succès. Le début des seventies favorisant l’émergence du terme « auteur-compositeur-interprète », Cat Stevens est présenté comme faisant la transition de la pop star vers un artiste folk-rock, devenant ainsi l’une des principales têtes de file de ce courant.

Cat Stevens par © Denys Legros

Un album à la fois sombre et lumineux

Certains textes sont plus sombres que sur les deux albums précédents. Ainsi, la chanson qui ouvre le disque, Lady D’Arbanville, évoque l’ex-petite-amie du chanteur, Patti D’Arbanville, mais en la considérant comme défunte. La rupture amoureuse s’apparente ici à la disparition pure et simple de la personne aimée.

L’orchestration épurée tranche avec les premiers singles de Cat Stevens. La couleur acoustique et la forme inspirée du madrigal se place en rupture avec les débuts pop de la carrière de l’artiste.

Autre texte traduisant les angoisses du jeune auteur, Trouble semble être un plaidoyer pour conjurer la mort. Le morceau est utilisé dans la BO du film Harold et Maude de Hal Ashby et Colin Higgins en 1971 :

Outre quatre chansons de l’album suivant Tea for the Tillerman, et deux autres écrites spécialement pour le film, la BO reprend également deux autres titres de Mona Bone Jakon : I Wish, I Wish, et I think I see the light.

« Je pense que j’ai vu la lumière ». Des paroles annonçant déjà la future conversion religieuse du chanteur ? En tous les cas, son attrait pour le mysticisme date clairement de ce début des années 70, notamment après sa frayeur d’avoir failli mourir noyé vers l’âge de 20 ans. L’ombre et la lumière, deux versants qui caractérisent bien l’état d’esprit de Cat Stevens sur cet album.

En contrepoint des ces textes un brin torturés, ou de sonorités légèrement angoissantes comme sur Time ou le morceau-titre, d’autres chansons sont plus légères, notamment Pop Star qui ironise sur la trivialité de la célébrité.

C’est aussi un changement de timbre de voix pour le chanteur, et plus globalement de couleurs instrumentales sur ce disque. Cat Stevens entre de plein pied dans le folk acoustique qui va assurer sa renommée dans les seventies.

Alun Davies à la guitare et… Peter Gabriel à la flûte

Cette nouvelle direction musicale se ressent sur tout l’album. Et la contribution du guitariste Alun Davies n’y est pas étrangère. Il participera à plusieurs albums de Cat Stevens, ainsi qu’au mythique Say it ain’t so de Murray Head ( Ma chronique de l’album).

Ses interventions sont subtiles et discrètes, mais c’est sûr I Wish, I Wish qu’il est le plus mis en avant, avec un thème solo proéminent :

Un autre nom attire l’attention sur les notes de la pochette : un certain Peter Gabriel. Celui qui n’est pas encore devenu le leader charismatique de Genesis (Trespass, le premier véritable album du groupe, ne sortira qu’à l’automne de la même année), joue de la flûte traversière sur Katmandu :

Les deux artistes se retrouveront sur scène pour interpréter l’un des grands tubes de Cat Stevens (devenu alors Yusf Islam), Wild World. Très exactement le 29 novembre 2003, au Cap, en Afrique du Sud, pour le concert “46664”, ainsi nommé en référence au numéro de détention de Nelson Mandela (466e prisonnier incarcéré à la prison de Robben Island en 1964) :

Concert organisé par Nelson Mandela en vue de récolter des fonds pour que sa fondation puisse faire de la prévention et lutter contre l’augmentation du nombre de personnes séropositives au VIH en Afrique du Sud

Le nouveau son de Cat Stevens

L’autre couleur musicale qui se dégage de ce disque est une profonde quiétude et sérénité, notamment à travers les morceaux arrangés avec orchestre à cordes, par Del Newman, habitué aussi bien des albums pop et rock (Elton John, Rod Stewart, Carly Simon, George Harrison, Donovan, Paul Simon…) que des films ou comédies musicales.

Maybe You’re Right, qui alterne passages calmes et d’autres plus enflammés, gardait toute son intensité émotionnelle même sans les cordes, lorsqu’il était joué en live en 1971 :

L’album se referme sur un chef d’oeuvre musical entre folk et orchestre classique : Lilywhite. Le texte imagine les fiançailles entre son auteur et un esprit personnifié, la lumière. Le final est sublime :

Faisant partie des chansons les plus personnelles et les plus tristes qu’il ait jamais écrites (avec justement Katmandu, Time et Fill My Eyes), Cat Stevens a expliqué qu’elle était née suite à un « bad trip » chez Noel Redding (bassiste de Jimi Hendrix) :

« Il m’a fait goûté cette substance… Ce fut la pire nuit de ma vie! A l’aube, il avait neigé et c’était comme regarder un cadeau angélique du ciel! C’était beau. La chanson parle de ce moment où après l’obscurité vient la lumière »

Devenu Yusuf Islam, le chanteur a ajouté un refrain supplémentaire, que l’on peut entendre par exemple dans cette version live de 2009, où il explique la petite histoire en introduction de la chanson. Celle-ci prend une tournure folk-rock, avec section rythmique, plutôt qu’orchestre à cordes :

En 2013, pour un concert à la télévision allemande en l’honneur de ses 65 ans, il revient à la version originelle du morceau, avec la partie orchestrale jouée au synthétiseur (mais sans l’instrumental final) :

S’il continue d’en interpréter les chansons, on peut supposer que Cat Stevens / Yusuf Islam apprécie encore beaucoup ce disque.

Pour un album qui fête son demi-siècle aujourd’hui, force est de constater qu’il n’a pas vieilli d’un iota. La marque des grandes œuvres est justement de savoir résister au temps.

© Jean-François Convert – Avril 2020

 Cat Stevens par © Denys Legros
Cat Stevens par © Denys Legros
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2 commentaires sur “Cat Stevens : “Mona bone Jakon” a 50 ans

  1. « La marque des grandes œuvres est justement de savoir résister au temps. » Tout est dit !!

    Merci encore pour cet article. Incontournable Cat Stevens / Yusuf Islam.

    Je trouve les concerts de NPR sympathique, il y était passé et a aussi interprété entre autre une autre de ses superbes chansons de son autre très célèbre album Tea For The Tillerman : Father and Son.

    https://www.youtube.com/watch?v=FoPoI1IwcTw

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    1. oui Father and son est magnifique. Sa plus belle chanson je trouve

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