Il y a 50 ans sortait “Déjà vu” de Crosby, Stills, Nash & Young

Le trio CSN devenait le quatuor CSNY, avec cet album, paru le 11 mars 1970.

Les 3 mousquetaires étaient 4, voire 6

Après un premier album sorti en mai 69 (► lire ma chronique), le trio était déjà passé à quatre au festival de Woodstock en août de la même année. Mais Neil Young n’est pas visible sur les images, car non content de leur prestation, il avait exigé de ne pas apparaître sur le film… c’est pourquoi n’y figurent que des morceaux joués à trois, avant que le Loner ne les rejoigne. Et même une fois sur scène, le chanteur canadien fait tout pour rester dans la pénombre et échapper aux caméras (« Si vous m’approchez, dit-il aux cameramen, je vous cogne avec ma guitare. »).

Aussi, la première véritable exposition officielle du quatuor a lieu avec cet album Déjà Vu, qui sort le 11 mars 1970. Pour être tout à fait exact, on pourrait presque parler de sextet. Sous les 4 noms têtes d’affiche figurent en effet ceux de Dallas Taylor (batterie, et déjà présent sur le premier album du trio), et Greg Reeves à la basse. Les 6 musiciens posent affublés de tenues de chasseurs, Yankees ou trappeurs, le tout dans une ambiance sépia, qui retranscrit bien la couleur générale du disque : americana & roots.

Le folk-rock ne date bien sûr pas de cet album, ni même du trio CSN en 1969. Le mariage des deux genres musicaux se serait opéré, dit-on, au fameux festival de Newport en 1965, où Bob Dylan osa, après sa première partie acoustique, remonter sur scène armé d’une Telecaster, et accompagné par The Band, pour un second set électrique. Et les Byrds, en reprenant des titres du grand Zim, ont lancé ce style hybride dans la foulée.

Mais ces 3 mousquetaires, qui devinrent 4 eux aussi, en furent à coup sûr un groupe moteur, et sans doute les plus fidèles représentants. Le mélange de guitares acoustiques et électriques, de mélodies finement ciselées et sublimées par des harmonies vocales parmi les plus belles de l’histoire du rock, l’alternance de riffs pêchus et de ballades bucoliques, en font l’archétype de ce style musical, auquel ont bien évidemment contribué de nombreux autres artistes, de Simon & Garfunkel à Cat Stevens, en passant par Roy Harper ou les Mamas and Papas, pour n’en citer que quelques uns.

Un florilège de tubes

Rien que la première face du vinyle est une suite ininterrompue de hits du groupe, avec un morceau composé par chacun :

Carry on / Questions

Ce titre de Stills ouvre le bal avec sa guitare acoustique en open tuning caractéristique, suivi d’harmonies vocales instantanément identifiables, puis un groove guitare/orgue hammond typique de Stills. Les versions live donnaient l’occasion au groupe de jammer longuement, parfois jusqu’à un quart d’heure

Teach Your Children

Nash propose des paroles dans l’air du temps avec un message bienveillant très flower power. Une chanson devenue l’hymne d’une génération, et symbole d’une utopie post-hippie. Grand succès sur scène dès la tournée ayant suivi l’album

Almost Cut My Hair

Crosby se positionnait souvent comme le plus contestataire des 4, et il le prouve une fois de plus avec ce manifeste anti-establishment. Les guitares de Stills et Young se répondent de part et d’autre de la stéréo, et les 2 frères ennemis ferraillent les manches comme au bon vieux temps du Buffalo Springfield. En 1991, sur la compilation Carry on sort cette version “uncut”, avec le faux départ, et surtout le long final avec son rythme doublé :

Helpless

Bien qu’étant souvent le plus rock de la bande, Young compose cette magnifique ballade lente et sereine, illuminée par les superbes harmonies vocales des 3 autres. En concert, ils seront rejoints par Joni Mitchell.

La chanteuse accompagnera également Neil Young & The Band en 1976, sur ce même titre, lors du concert d’adieu de la bande à Robertson, filmé par Scorsese pour le film mythique The last waltz (sorti en 1978) :

Woodstock

Et c’est justement un morceau composé par la chanteuse folk qui clôt cette première face. Le quatuor CSN&Y lui donne un côté plus rock, mais toujours avec ces chœurs magnifiques. Un titre emblématique du festival mythique, où pourtant Joni Mitchell n’a jamais mis les pieds !

4 fortes individualités

La deuxième face propose elle aussi une chanson écrite par chaque musicien. On y entend l’expression de leurs personnalités

Déjà Vu

C’est Crosby qui signe le morceau-titre aux accents jazzy, limite progressif. En concert, c’était l’occasion d’étirer sa longueur au profit d’improvisations psyché chères au chanteur à la moustache de morse

Our House

L’un des plus gros tubes du groupe. Nash a toujours été le plus pop des 4, sans doute des réminiscences de son passé au sein de Hollies, et cette chanson-phare n’y fait pas exception. Toujours un grand succès en public qui le reprend en chœur sans se faire prier :

4 + 20

Stephen Stills prouve si besoin en était qu’il est tout autant à l’aise sur les riffs rock et les solo électriques, que dans une formule épurée guitare acoustique / voix. Le texte poignant évoque un jeune homme sorti d’une enfance pauvre et difficile, qui, adulte, cherche désespérément un amour qu’il ne trouve pas. A noter que Stills chantait déjà cette chanson en 1969, avant l’enregistrement de l’album, comme ici au Big Sur Folk Festival :

Country Girl 

Le morceau signé Young est plutôt élaboré comparé aux autres. Architecturée en 3 parties (Whiskey Boot Hill – Down, Down, Down – Country Girl (I Think You’re Pretty)), la chanson était déjà jouée en 1969, par Young, seul à la guitare acoustique :

Everybody I Love You

L’album se termine sur ce morceau co-signé par Stills et Young, sans doute les 2 plus fortes têtes du quatuor. Ils s’étaient brouillés au sein de Buffalo Springfield. Ils re-composent ensemble ici, et se retrouveront même à deux sur un album commun en 1976 : Long may you run. Quant à ce Everybody I Love You, il permet aux 4 chanteurs de briller une fois de plus avec des harmonies vocales impeccables.

Un album intemporel

Même si cette expression peut paraître clichée, elle s’applique parfaitement à ce disque sur qui le temps ne semble avoir aucune prise. Malgré l’image du groupe comme chantres baba cools des seventies, leur musique ne sonne absolument pas datée et s’écoute encore aujourd’hui le plus naturellement du monde. Un demi-siècle après, Crosby, Stills, Nash and Young sont toujours les rois du folk-rock.

© Jean-François Convert – Mars 2020

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10 commentaires sur “Il y a 50 ans sortait “Déjà vu” de Crosby, Stills, Nash & Young

  1. Je tombe sur ce blog très bien documenté et très érudit: bravo !
    Cet album a depuis toujours été pour moi l’un des plus beaux de toute la musique pop.
    Et en particulier l’extraordinaire chef d’œuvre qu’est Carry On. La partie de guitare de Stills (si j’ai bien compris), toute en douceur et discrétion, qui brode en soutien à l’arrière plan est une merveille.

    1. Merci 🙂

  2. Il y a une chose que j’aimerais savoir depuis longtemps : d’où vient ce titre « déjà vu » ?

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    1. j’avoue que je ne me suis jamais posé la question

  3. « Almost Cut My Hair » , « Helpless » et « Woodstock »sont mes trois titres favoris de cet album mythique et bougrement bienfaisant . On ressent une sorte de sérénité à son écoute . Merci pour ce billet approfondi car j’en ignorai jusqu’ici les titres phares.

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    1. j’ai mis à jour le lien YT de la vidéo « 4+20 » au Big Sur Folk festival

      1
  4. il y a un reportage sur Arte concernant la mouvance hippie : Laurel Canyon en deux parties , à voir pour comprendre les ramifications des groupes de l’époque et aussi s’imprégner de l’ambiance Califoriniaine https://www.youtube.com/watch?v=2paG8l0U_q
    je recommande.

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    1. oui très bon documentaire. malheureusement le lien n’est plus valide, car la vidéo n’est plus disponible sur Arte.tv
      j’ai enregistré le documentaire, mais je ne peux pas le publier ici pour des questions de droits

  5. Excellent groupe et excellent album. J’ai d’abord connu Neil Young avec bien évidemment Harvest. Ce n’est que bien plus tard que je découvre le groupe avec le live 4 Way Street.
    Helpless est une chanson que j’affectionne particulièrement mais comme dit dans l’article, l’album regorge de tube : Almost Cut My Hair, Carry On, Woodstock …
    A noter qu’il est noté qu’il est normal de voir Joni Mitchell traînée avec ces oiseaux là. Crosby l’a découverte (musicalement 😉 ) et a produit son premier album.

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  6. voilà un anniversaire marquant! donc ça fait 49 ans que j’ai ce skeud . merci Jeff , belle chronique, comme d’hab

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