Il y a 45 ans, sortait un des plus grands albums live : “Rock N Roll Animal”

Quand on évoque Lou Reed, on pense d’abord poèmes, textes sombres et torturés, arrangements ciselés entre pop et glam. Le leader sulfureux et intellectuel du cultissime Velvet Underground n’avait pas son pareil pour explorer et retranscrire les tréfonds de l’âme, à la manière de Baudelaire ou Rimbaud. Mais il a également produit un des plus grands albums live de l’histoire du rock, peut-être un peu malgré lui. Retour sur un disque mythique qui fête ses 45 ans ce mois-ci.

Un concert unique pour 2 albums live

L’album Rock N Roll Animal est tiré d’un concert donné par Lou Reed le 21 décembre 1973 à l’Academy of Music de New York. L’album sort en février 1974 avec seulement 5 titres :

Rock N Roll Animal, sorti en février 1974
  1. Intro/Sweet Jane

  2. Heroin

  3. White Light/White Heat

  4. Lady Day

  5. Rock ‘n’ Roll

 

 

En Mars 1975 sort Lou Reed Live, album qui complète le précédent, avec 6 autres morceaux joués lors du concert :

Lou Reed Live, sorti en mars 1975
  1. Vicious

  2. Satellite of Love

  3. Walk on the Wild Side

  4. I’m Waiting for the Man

  5. Oh, Jim

  6. Sad Song

 

 

Mais les 2 albums originaux réunis ne constituent pas l’intégralité du concert. Il faut attendre la réédition remasterisée de Rock N Roll Animal, sortie en 2000, pour avoir les 2 morceaux manquants en bonus tracks:

Plusieurs liens YouTube proposent l’intégralité de la setlist dans sa continuité, avec photos du concert, ou de la tournée :

Si Rock N Roll Animal reste aujourd’hui encore une référence dans l’histoire du rock, parmi les albums live, et même parmi les albums tout court, c’est pour plusieurs raisons, mais essentiellement pour cette musique en fusion, qui de prime abord, ne semblait pas évidente dans l’œuvre de Lou Reed.

Une formule plus qu’efficace

En cette fin d’année 1973, Lou Reed vient de sortir son chef d’œuvre Berlin, qualifié par plusieurs critiques rock de “Sgt. Pepper des seventies”. Un album conceptuel sombre et désenchanté, dont les thèmes racontent, entre autres, les histoires sordides de suicidaires, drogués et mères désespérées à qui on confisque leur enfant en pleurs. On a connu plus réjouissant et entraînant pour galvaniser les foules. Et pourtant, le leader du Velvet Underground, en solo depuis déjà 3 albums dont le best-seller Transformer en 1972, part en tournée avec ce répertoire a priori peu adapté à la scène des concerts rock.

La pochette de l’album Berlin sorti en octobre 1973

Pour dynamiser son tour de chant, il adopte une recette simple et prometteuse :

  1. Reprendre des standards du Velvet Undergound, aux rythmes binaires, parfaitement taillés pour la scène
  2. S’adjoindre les services d’un backing band au son puissant, à faire pâlir les plus grands groupes de hard rock du moment

Et la formule se révèle terriblement efficace : les morceaux de son ancien groupe qui avaient une couleur et une énergie pre-punk, avec John Cale, Sterling Morrison et Moe Tucker, prennent ici une dimension glam-hard-prog qui les revitalisent, et les transportent dans une autre sphère.

Un groupe au top

Les musiciens tels qu’on les voit au dos de la pochette de Rock N Roll Animal

Les musiciens qui accompagnent Lou Reed sur scène en cette fin d’année 1973 sont en grande partie ceux qui ont joué en studio sur l’album Berlin.

Lou Reed et le batteur Pentti Glan en 1973

Outre Ray Colcord aux claviers, Pentti Glan à la batterie, et Prakash John à la basse, ce sont surtout les 2 guitaristes Steve Hunter et Dick Wagner qui sont les moteurs de la locomotive. Deux guitar-heroes en puissance, et ce n’est pas un hasard s’ils ont déjà collaboré avec Alice Cooper, et iront d’ailleurs le rejoindre à nouveau, après la tournée avec Lou Reed.

A gauche : Lou Reed avec Steve Hunter, à droite : Lou Reed avec Dick Wagner

Dès les premières notes, ils annoncent la couleur : un duo de guitares harmonisées avec un son tranchant, lyrique, mélodique.

Des arrangements flamboyants

Sweet Jane

Le premier morceau Sweet Jane est précédé par une intro composée par Steve Hunter. Les riffs au fer rouge n’empêchent pas la mélodie, et le concert démarre par ce qui pourrait ressembler à une ouverture d’opéra : L’enchaînement de plusieurs thèmes musicaux qui aboutissent au riff de la chanson, sur lequel Lou Reed entre en scène, acclamé par le public. Le show peut alors réellement débuter sur cet hymne rock qui pose le décor : une rythmique bulldozer, des claviers enveloppants, et deux guitares en fusion qui rivalisent et échangent solos incisifs contre riffs imparables.

Heroin

Vient ensuite Heroin, morceau à l’origine sur un mode incantatoire et lugubre, qui prend ici un côté presque mystique. On passe d’une ambiance d’orgue d’église, à des passages planants portés par la voix de Lou Reed qui semble venir d’outre-tombe (“ I wish that I was born a thousand years agooooo”), brusquement rompus par ces élans emphatiques aux accents wagnériens, avant de totalement sombrer dans un déluge sonore de la guitare qui délivre un solo au final extatique. Les paroles de la chanson sont sans équivoque : elles décrivent de manière très crue un shoot à l’héroïne du point de vue du consommateur. Pour rajouter à la dramatisation du sujet, le chanteur n’hésite pas à mimer la prise de drogue par piqûre durant la performance, comme on peut le voir sur ce concert datant du 13 novembre 1974, soit presqu’un an plus tard.

White Light / White Heat

Retour au rock primal avec White Light / White Heat. Le titre de l’album prend ici tout son sens. La manière de chanter de Lou Reed, les guitares sauvages et hargneuses (dont une en slide), la rythmique qui avance comme si rien ne pouvait l’arrêter : on est dans le côté bestial du rock, son urgence, son impatience.

Lady Day

Au milieu des 4 titres du Velvet Underground, une incursion dans la carrière solo de Lou Reed : Lady Day, un hommage à Billie Hollyday, issu de Berlin. Mais même sur cette chanson a priori plus douce que les autres, les guitares reprennent le dessus, et maintiennent l’intensité de l’album, avec toujours cette dualité entre puissance et mélodie.

Rock N Roll

Et c’est le final en apothéose : Rock N Roll, le bien nommé. L’album avait débuté par un hymne rock, il se termine par son manifeste. Dix minutes de dynamique irrésistible, de groove binaire, de sauvagerie maîtrisée. Toute la quintessence du rock est là : le chanteur qui scande des “all right”, les guitares qui se battent en duel, la batterie qui nous pousse…et puis cet intermède surréaliste, extra-terrestre, à la saveur jazz-rock, mais à l’énergie punk : une rythmique funky (avec un effet phaser, certes présent sur tout l’album, mais ici encore plus prédominant), une basse virtuose, une batterie presque jazzy, avant d’exploser sur un final avec une guitare solo au bord de l’apoplexie. Ce dernier morceau finit de nous achever et nous laisse sur les rotules, mais avec le sourire béat de l’auditeur qui vient de vivre un bonheur total à l’écoute de ce disque.

Autour de l’album

Il n’existe pas de vidéo de ce concert, mais on peut trouver quelques extraits d’un show à l’Olympia en septembre 1973, qui donne une idée de la tournée :

Après la sortie de l’album en février 1974, Lou Reed est reparti en tournée avec les mêmes musiciens. On trouve quelques vidéos de cette période, comme par exemple cette version d’Heroin en mai 1974 à Paris :

De même, la vidéo suivante mixe la version de Sweet Jane de l’album avec des prises de vues de la tournée 1974 :

Pour les aficionados de guitare

Les curieux qui souhaiteraient différencier les parties des deux guitaristes peuvent se référer aux canaux, notamment en écoutant au casque :

  • Steve Hunter est sur le canal droit

  • Dick Wagner est sur le canal gauche

Cela correspond à leur position sur la scène, et c’est confirmé par Steve Hunter lui-même sur son site officiel. Il existe certaines rééditions de l’album avec le mix inversé. Steve Hunter est reconnaissable car il joue le solo principal sur l’Intro (qu’il a lui-même composée). C’est également lui qui joue les solos déjantés sur Heroin et Rock N Roll, ainsi que la slide sur White Light / White Heat. Dick Wagner quant à lui, assure également plusieurs solos, aussi bien sur Intro / Sweet Jane, Lady day, que White Light / White Heat, mais surtout son passage rythmique au centre de Rock N Roll, avec son effet de phasing caractéristique.

phaser-MXR-Phase-100
La pédale d’effet MXR Phase 100

L’album est l’un des premiers de l’histoire du rock où on entend de façon si proéminente l’effet phaser sur les guitares. Il donne cette couleur “liquide”, aussi bien aux solos, qu’aux rythmiques.

Steve Hunter et Dick Wagner utilisent tous les deux le fameux MXR P100.

Après l’heure de gloire de l’Univibe depuis la fin des années soixante, le Phaser était devenu très à la mode au milieu des seventies. On l’entend notamment sur Shine on you crazy diamond.


Steve Hunter et Dick Wagner jouent sur des guitares Les Paul TV Special de 59, à travers un ampli Hiwatt pour Hunter, et un Marshall 100 Watt pour Wagner. Ce dernier en parle dans cette interview.

Lou Reed et Dick Wagner avec sa Les Paul TV Special

Sur cette photo, on peut apercevoir la tête Hiwatt derrière Hunter, qui ici joue sur une Telecaster, lors d’un concert de Lou Reed en 1973 :

Steve Hunter et Lou Reed sur scène en 1973

La Les Paul TV Special présente la particularité d’avoir un double “cutaway” (c’est-à-dire une double échancrure au niveau de la jonction corps-manche), à une époque où la SG n’est pas encore apparue :

Les Paul TV Special

Elle est moins célèbre que la Les Paul classique ou la SG, mais a quand même été utilisée par plusieurs guitaristes de renoms, parmi lesquels Keith Richards, Mick Jones, Jerry Garcia … et même un certain Mark Knopfler, avant ses début avec Dire Straits.

Keith Richards (Rolling Stones), Mick Jones (Clash), Jerry Garcia (Grateful Dead) et Mark Knopfler (ici avec les Café Racers en 1976, avant Dire Straits)

Rock N Roll Animal est souvent cité par les apprentis guitaristes dans leur quête du Graal de la sonorité ultime. C’est aussi une référence en matière de jeu, et de complicité entre deux grands de la six-cordes, au sommet de leur art.

En cela, il a dépassé la discographie de Lou Reed, pour devenir un véritable album-icône de l’histoire du rock.


© Jean-François Convert – Février 2019

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