Il y a 40 ans, Bruce Springsteen surprenait avec ‘Nebraska’

Le 20 septembre (30 selon d’autres sources) 1982 arrivait dans les bacs ‘Nebraska’, sixième album de Bruce Springsteen.

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N.B. Plusieurs sources (Wikipedia français, Discogs, Brucebase Wiki) indiquent le 20 septembre 1982 comme date de sortie. D’autres sites (Wikipedia anglophone, site officiel de Bruce Springsteen) indiquent le 30 septembre.

Un album entièrement acoustique

En 1975, le critique musical John Landau (et futur manager et producteur de Springsteen) avait écrit cette phrase célèbre après un concert du Boss : « J’ai vu le futur du rock’n’roll et son nom est Bruce Springsteen ». Autant dire que le chanteur véhiculait une image de rockstar énergique et fougueuse, notamment à travers ses talents de showman endiablé. Et les albums Born to Run, Darkness of the Edge of Town et The River étaient dans la lignée d’un rock puissant et électrique, même si quelques ballades émaillaient les tracklists.

Aussi, lorsqu’en 1982 sort cet album Nebraska entièrement acoustique, le public a de quoi être surpris. Springsteen est seul aux manettes : il chante, s’accompagne principalement à la guitare et à l’harmonica. Pas de E Street Band. Pas de rythmique, pas d’électrique, juste les chansons presque nues, épurées au possible.

Bruce Springsteen en 1982 © DR

Des demos devenues un album

Pourquoi avoir sorti un tel album sous cette forme ? Au départ, Bruce Springsteen enregistre sur un ministudio 4 pistes Tascam 144 à cassettes ce qu’il considère d’abord comme des démos qu’il va faire écouter à ses musiciens et qui vont être réarrangées pour être interprétées en groupe. Processus classique. Mais les sessions « électriques » ne lui donnent pas satisfaction. Il trouve que les chansons perdent de leur âme en étant enregistrées avec le groupe au complet.

Il tente même de réenregistrer lui-même en studio avec seulement sa guitare acoustique, mais il n’arrive pas à retrouver l’atmosphère particulière de ce qui a été couché sur cassette lors de cette session devenue mythique. La légende raconte qu’il aurait enregistré tout l’album en une seule nuit, le 3 janvier 1982. Mais le songwriter a plus tard confirmé que ça lui avait pris 3 jours, et même « pas plus de quelques semaines » dans le livre Songs.

Cliquez sur la pochette pour lancer la playlist de The Lost Masters I Alone in Colts Neck – The Complete Nebraska Session

Springsteen demande à l’ingénieur du son Toby Scott s’il est possible de publier la cassette telle quelle. Opération délicate sur le plan technique car l’enregistrement a été effectué à une mauvaise vitesse, avec un vieux delay à bande Echoplex, et un niveau sonore assez bas.

« C’est incroyable qu’elle en soit arrivée là, parce que j’ai transporté cette cassette dans ma poche sans boîtier pendant deux semaines, en la traînant partout. Finalement, on a réalisé, bon sang, mais c’est l’album ! »

Bruce Springsteen

Malgré les difficultés techniques, Scott accepte et c’est ainsi que Nebraska sort sans rajout de production. Le travail en studio consiste uniquement à « nettoyer » les bandes pour les rendre au niveau qualitatif attendu dans un processus de mastering. Si l’opération technique n’avait pu être réalisée, Springsteen aurait renoncé de son propre aveu à sortir l’album.

On note que parmi ces enregistrements figurent des chansons qui apparaitront sur l’album suivant Born in the USA, notamment le morceau-titre et Downbound Train.

Sur la totalité des 17 chansons enregistrées, 10 finissent sur l’album Nebraska.

Des thématiques assez sombres

Contrairement aux albums précédents du Boss qui dégagent souvent de l’énergie, de l’optimisme et de la joie, les chansons de Nebraska abordent des thématiques plus graves, renforcées par l’austérité de l’orchestration dépouillée.

Sous des couverts de douce ballade acoustique, le morceau-titre qui ouvre l’album raconte à la première personne le parcours sanglant de Charles Starkweather (18 ans) et sa complice Caril Ann Fugate (14 ans) qui, entre novembre 57 et fin janvier 58, ont perpétré 11 meurtres au Nebraska et au Wyoming !

© Denys Legros

Le rock enlevé de Johnny 99 est en fait le théâtre d’une tragédie : celle d’un homme brisé condamné à 98 ans de prison plus une autre année pour avoir tué un veilleur de nuit. Quant à la chanson Highway Patrolman qui décrit les rapports humains entre deux frères, l’un étant voyou, l’autre policier, elle inspirera le film The Indian Runner de Sean Penn sorti en 1991.

Morceau le plus connu de l’album, et le seul à bénéficier d’un clip vidéo officiel, Atlantic City nous plonge au cœur de l’autre cité du jeu américaine (le pendant de Las Vegas, mais sur la côte est), d’un homme qui a perdu son travail, mêlé à la pègre et sans issue de secours dans la vie.

Un style unique

La formule voix-guitare-harmonica pourrait tenter une analogie facile avec Bob Dylan. D’autant que le poète folk a toujours été une influence assumée pour le songwriter du New Jersey. Les portraits des laissés pour compte et marginaux, une vision désenchantée du rêve américain, des incursions poétiques et oniriques… les parallèles ne manquent pas entre les deux musiciens. Springsteen expliquait l’exercice ardu du storytelling dans l’émission VH1 Storytellers diffusée en 2005 :

► Playlist complète de l’émission

Mais Springsteen se démarque de Dylan à plusieurs égards : son organe vocal est bien évidemment incomparable avec celui du grand Zim, ses textes peut-être aussi moins obscurs que ceux parfois perchés et insondables de Mister Bob, et surtout le Boss peaufine les arrangements même quand ils sont simples.

Sur Nebraska, les 4 pistes lui permettent de compléter voix et guitare par un harmonica, mais aussi par une harmonie vocale (Atlantic City), ou du glockenspiel (Used Cars), une deuxième guitare ou une mandoline (Mansion On the Hill), un orgue (Reason to Believe), un tambourin et du synthétiseur (My Father’s House).

Finalement, le guitariste prouve qu’il peut aussi se suffire à lui-même et parvient avec une simple guitare acoustique à insuffler du rock’n’roll dans cet album, notamment sur Johnny 99, State Trooper, et Open All Night :

C’est là toute la force de Bruce Springsteen : être à la fois dans la lignée de Pete Seeger, Woody Guthrie et Bob Dylan, et en même temps affirmer son style propre, reconnaissable entre mille. Bien que purement acoustique et dépouillé de toute fioriture, Nebraska n’en reste pas moins un authentique album du Boss et un chef d’œuvre intemporel. Un album sorti il y a 40 ans aujourd’hui.

© Jean-François Convert – Septembre 2022

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