Il y a 40 ans, Bruce Springsteen sortait “The river”

Le 17 octobre 1980 arrivait dans les bacs ce double-album du Boss, devenu depuis un classique.

Amérique réelle contre Amérique fantasmée

En 1980, Bruce Springsteen est déjà bien implanté dans le milieu rock. Sa bombe Born to run sortie en 1975, confirmée par Darkness of the edge of town en 1978, en a fait un artiste incontournable, présenté par son manager et producteur John Landau, comme « le futur du rock’n’roll ». Pour ce cinquième opus, il franchit le pas du double album : 20 chansons qui explorent les côtés moins glorieux d’une Amérique en perte de vitesse.

« Mon travail a toujours consisté à mesurer la distance entre le rêve américain et la réalité »

Bruce Springsteen

En cette période charnière entre les seventies et eighties, l’Amérique n’est pas au meilleur de sa forme. L’après guerre du Vietnam a laissé des traces psychologiques durables, la crise pétrolière a augmenté considérablement le chômage, et le rêve américain a pris du plomb dans l’aile.

« Il y a quelque chose de dangereux qui nous arrive en ce moment. On est entrain de fracturer lentement l’Amérique en deux. On prend aux gens dans le besoin pour donner aux gens qui ne le sont pas, et il y a une promesse qui est en train de se briser. Au début l’idée était de  qu’on vivrait tous un peu comme une famille, ou les forts aident les faibles, les riches aident les pauvres. Je ne pense pas que le rêve américain était que chacun allait bien s’en sortir ou que chacun allait gagner un milliard de dollars, mais que chacun aurait l’opportunité de vivre sa vie relativement décemment, dignement et puisse avoir une certaine estime de soi. »

Bruce Springsteen – 1980

La chanson Indepedence day, une des plus sombres de l’album, raconte l’histoire triste d’un fils qui quitte le foyer familial car il ne cesse de se disputer avec son père. Un texte-portrait de petites gens comme les affectionne Springsteen. Le quotidien de familles des classes moyennes ou ouvrières, bien loin des considérations médiatiques et des gouvernants.

Le cœur et l’âme de l’album

En 2015, le songwriter expliquait que Independence Day, Point Blank, Stolen Car, et le morceau-titre constituent « Le cœur et l’âme de The river ». Des chansons mélancoliques, voire tragiques, qui tranchent avec les rythmes endiablés des morceaux plus rock, ou le bonheur distillé par des titres comme Sherry Darling.

L’ambiance fantomatique de Stolen car m’a toujours intrigué. C’est un morceau dont l’atmosphère dénote avec le reste de l’album. Mais j’ai appris à l’apprécier sur la durée, et depuis 30 ans que j’écoute cet album, découvert à la fac, il est maintenant un de mes préférés. Encore un portrait sur l’errance et le désespoir. Après une rupture amoureuse, ce type vole une voiture tout en espérant se faire choper…pour se prouver à lui-même qu’il existe.

Plusieurs fans avaient reproché à leur idole d’avoir sorti un album « trop mou ». Effectivement, ces textes relatant des destins abîmés par la vie sont sur des musiques en mid-tempo, en tonalités souvent mineures, et distillent forcément un style plus proche de la ballade country que du rock endiablé. Il en va de même pour des titres comme Wreck on the highway, The price you pay, Fade away, et le magnifique Drive all night où Bruce s’accompagne au piano.

C’est également le cas pour la chanson qui donne son nom à l’album. Mais pourtant, elle est devenue plébiscitée par le public, et reste encore à ce jour une des plus emblématiques du Boss.

Un disque fleuve, une chanson éternelle

Sans mauvais jeu de mots, The river est un album-fleuve. Un album dans le sens original du terme : celui que l’on feuillette en lisant les histoires de multiples personnages, réels ou non, telle une saga familiale faite d’anti-héros, de gens ordinaires ou de rêves inassouvis. La photo du dos de la pochette symbolise ces vies un brin chaotiques mais où tout le monde se serre les coudes pour continuer à vivre dignement.

Et le morceau-titre raconte justement le rêve brisé d’un bon gars simple, dont le bonheur périclite parce qu’un juge ordonne un mariage d’adolescents suite à une grossesse. Bruce Springsteen a expliqué que la chanson était écrite pour sa sœur, tombée enceinte à dix-sept ans de son petit ami de dix-neuf ans, qui après avoir perdu son job dans la construction, a travaillé dur sans se plaindre pour faire vivre femme et jeune enfant, après un mariage précipité par décision du tribunal.

L’harmonica pleure, et la musique semble parfois déchirante, mais la chanson nous pousse à rester debout, contre vents et marées. Tenir coûte que coûte, se battre pour ses proches et tenter de garder une vie de famille malgré les aléas de l’existence.

Et la famille, le Boss s’est souvent appuyé dessus, comme un socle solide pour garder le cap. En témoigne cette splendide version de The river, figurant sur le coffret Live/1975-85, où le songwriter se livre sur un souvenir familial touchant : son père qui n’aimait pas trop le voir prendre la voie de la musique et des cheveux longs espérait que l’armée lui ferait le plus grand bien pour lui inculquer les notions de devoir et de droiture. Mais lorsque le jeune Bruce est allé passer l’examen pour une éventuelle mobilisation au Vietnam, et qu’il a été déclaré inapte pour raisons de santé, son paternel s’en est réjoui, heureux de ne pas voir son fils partir au front. Springsteen raconte ce souvenir, non sans émotion, avant d’enchaîner sur la chanson écrite pour sa sœur et son beau-frère.

 J’ai découvert le morceau par cette version, et j’en ai la gorge serrée à chaque écoute, tellement c’est beau. Si vous ne devez entendre qu’une seule chanson du Boss en live, c’est celle-ci.

Des rocks énergiques et un tube

Malgré sa réputation d’album « mou », The river regorge aussi de rock’n’roll bien trempé : de l’ouverture The ties that bind à Cadillac ranch en passant par Two hearts, Crush on you, Jackson cage, Out in the street, You can look ou le bien nommé I’m a rocker, difficile de considérer ce disque comme manquant de rythme.

Parmi ces nombreux morceaux énergiques, mon ami Denys Legros a été inspiré par Ramrod. Tout y est : la Ford 32, la chapelle, les pins….

Ramrod vu par © Denys Legros

Des textes mélancoliques, des rocks endiablés, mais The river contient aussi des pures romances comme Sherry Darling avec son ambiance quasi-live en studio, le tendre I wanna mary you, et surtout LE tube de l’album : Hungry heart.

Composé à l’origine pour les Ramones à la demande de Joey, Hungry heart va finalement se retrouver sur l’album de Bruce, sur les conseils de son manager et producteur John Landau. Ce dernier en avait assez de voir des chansons de son poulain devenir des hits pour d’autres : Blinded by the Light (repris avec succès en 1977 par Manfred Mann), Because the Night (single best-seller de Patti Smith en 1978), et Fire (tube des Pointer Sisters en 1978). Grand bien lui en a pris, car Hungry heart est devenu le premier grand hit international du Boss. Atteignant la 5ème place du bilboard 100, il est resté son plus grand succès jusqu’à Dancing in the dark en 1985 qui s’est installé en 2ème place.

La voix du chanteur a été légèrement accélérée sur l’enregistrement studio lui donnant une tonalité plus haute. Cette technique avait été initiée par Brian Wilson sur Caroline, No en 1966, et a ensuite été reprise par de nombreux artistes. Les chœurs sont assurés par Mark Volman et Howard Kaylan, membres des Turtles. La chanson a été utilisée dans plusieurs films, et figure parmi les moments d’anthologie des concerts du Boss, car c’est souvent l’occasion pour lui de prendre un véritable bain de foule, ou d’inviter des proches sur scène.

Et c’est bien ce qui caractérise le plus les concerts et la musique de Bruce Springsteen : l’échange, le partage, la communion. Alors qu’il enchaînera ensuite avec Nebraska, un album bien plus intimiste, The river reste comme l’un de ses plus beaux manifestes de disque de groupe, de saga foisonnante, et de peinture d’une population simple et humaine, dont il se sent visiblement très proche. Une oeuvre à redécouvrir, tout juste 40 ans aujourd’hui après sa sortie.

© Jean-François Convert – Octobre 2020

Étiqueté , ,

4 commentaires sur “Il y a 40 ans, Bruce Springsteen sortait “The river”

  1. Merci Jef, ta chronique est géniale et fait bien transparaître l’esprit et les intentions du Boss! cette version live de the river que tu mentionnes m’émeut aussi bcp…quant à Hungry heart oui, c’est la joie personnifiée cette chanson ! De nombreux titres de cet album sont des tueries en live… The ties that band, Point blank, drive all night, out in the street, Ramrod et le sous-estimé (d’après moi) Jackson cage… Tout ça dans des styles différents ! J’aurais adoré être présente au River Tour, voir la fraîcheur de ce Bruce, jeune et enjoué, s’amuser et sautiller comme un enfant ! Mais en 80 j’étais toute petite et je ne savais pas encore ce que cet homme allait représenter dans ma vie… Bien plus qu’une icône… ❤️

    1
    1. moi aussi trop petit à l’époque. Céline, on croise les doigts pour l’année prochaine !

  2. merci pour ce nouveau plongeon « back in time » : c’est malin, je vais être ré-ensorcelée par « FIRE » !

    1

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

error

Suivez ce blog sur les réseaux