Une chanson à la loupe: “Strawberry fields forever” des Beatles

Après A day in the life, un autre titre emblématique des Beatles : Strawberry fields forever. Encore un titre de John, mais n’y voyez aucune préférence personnelle, j’adore tout autant l’œuvre de Paul (le plus fin mélodiste de l’histoire de la pop), et mon préféré c’est George ! Mais ce qui est fascinant dans ce morceau, c’est comment le hasard a permis de générer un chef d’œuvre. Explication.

Cette chanson marque le début des séances d’enregistrement de Sgt Pepper (bien qu’elle ne figurera pas sur l’album, tout comme Penny Lane) en novembre 1966.
Les paroles sont typiquement lennoniennes : absurdes, psychédéliques, pleines de « nonsense » so british, et empreintes d’un univers à la Lewis Carol, qui donnera cette couleur pop-flower-power-swinging-london à l’album phare d’une génération, pour ne pas dire de toute l’histoire du rock

Les arrangements complexes nécessitent de nombreuses prises et il ressort globalement 2 versions assez différentes de la chanson :

  • La prise 7, lente et « simple », c’est-à-dire avec des instruments type guitare, basse, batterie, mellotron
  • La prise 26, rapide et « complexe », c’est-à-dire avec en plus du groupe, des instruments classiques (4 trompettes et 3 violoncelles) :

Le choix aurait pu se faire sur l’une des deux, mais bien entendu, Lennon a souhaité combiner le début de la première version avec la fin de la deuxième. Il demande donc à George Martin et Geoff Emerick de faire un mix des deux.
Mais il y a 2 problèmes de taille soulevés par Martin : les deux versions ne sont pas dans la même tonalité, ni dans le même tempo !
Ce à quoi Lennon répondit avec désinvolture : « je sais que tu peux arranger ça George, je vous laisse faire ». John était en effet totalement hermétique aux problématiques techniques (à la différence de Paul) et ne se souciait jamais de tout ce qui touchait de près ou de loin à ce genre de « détails »

La chose aurait été on ne peut plus simple avec les outils actuels. Mais en 1967, la seule façon de faire varier la tonalité d’un morceau était de jouer sur la vitesse de la bande (et inversement, si on décidait de jouer sur le tempo d’une musique, cela altérait forcément sa hauteur de note dans un sens ou dans un autre).
Dans notre cas, il fallait en terme de tempo accélérer la version lente et ralentir la version rapide pour arriver à un tempo uniforme.
De même, en terme de tonalité, il fallait accélérer la version basse (pour faire monter la note) et ralentir la version haute (pour la faire descendre).
Et bien croyez-le ou non, il s’est trouvé par chance que la version lente était 1/2 ton en-dessous de la version rapide, et qu’en accélérant légèrement la première et en ralentissant légèrement la seconde, non seulement ils sont arrivés à la même tonalité, mais également au même tempo !
Si les Beatles avaient enregistré l’une ou l’autre version dans une tonalité autre, le montage n’aurait pas pu se faire !

Le point de collage précis est à 0’59 au début du mot « going ».

Pour faire écouter le résultat final à John, George Martin s’est positionné volontairement devant le magnéto pour que personne ne voit le point de montage. Au bout d’un moment, John a demandé « ça y est c’est passé ? » preuve que le point ne s’entendait pas. Il est ensuite resté une partie de la nuit à l’écouter et le réécouter encore et encore en disant : « brillant, brillant… »

Effectivement c’est un morceau « brillant » que George Martin regrettera toujours de ne pas avoir inclus sur l’album Sgt Pepper.
Il sort en single double face A (une invention des Beatles, encore une) avec Penny Lane en février 1967, trois mois avant l’album qui va révolutionner l’histoire du rock.

I burried Paul…

Le morceau est également connu pour sa fameuse phrase de fin, que certains ont cru être « I burried Paul », mais qui n’était en fait que « cranberry sauce… » ou comment la légende de “Paul is dead” ne tient qu’à une sauce aux airelles….

…Cranberry sauce

Sources :

  • Les Beatles la Totale de JM. Guesdon et P. Margotin
  • Livre de l’édition 50e anniversaire de “Sgt Pepper”
  • “En studio avec les Beatles “ de Geoff Emerick

© Jean-François Convert – Octobre 2018

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