Santana : “Abraxas” a 50 ans

Le 23 septembre 1970 sortait ce deuxième opus de Santana, qui allait propulser le groupe de rock-latino en haut des charts.

Miles Davis et une pochette mythique

Après avoir enflammé la scène de Woodstock, puis sorti un premier album deux semaines après, Santana revenait en 1970 pour casser définitivement la baraque avec ce deuxième opus, classé no 1 aux États-Unis pendant six semaines : Abraxas.

Curieux titre d’ailleurs. Il est tiré d’une phrase du roman d’Herman Hesse, Demian. Et la pochette, tout aussi énigmatique, est un extrait de l’ Annonciation (1962) de Mati Klarwein. Quand on sait que Miles Davis a été une des grandes influences de Carlos Santana, pas étonnant que la pochette Bitches Brew de Davis (1969) soit du même illustrateur, et que des personnages de la pochette de Bitches Brew soient repris sur celle d’Abraxas.

© Mati Klarwein

« Tout l’été j’ai tourné, et j’ai joué dans des salles avec Carlos Santana, le guitariste chicano qui fait du rock latino. Cet enfoiré peut vraiment se défoncer le cul. J’aimais sa façon de jouer, et c’est aussi quelqu’un de bien. On a appris à bien se connaître, et nous sommes restés en contact. Nous enregistrions tous les deux pour Columbia. Je passais en première partie de Carlos et ça ne me gênait pas, j’aimais ce qu’il faisait. Même quand nous ne jouions pas ensemble, si j’étais dans la ville où il jouait, j’allais écouter ses concerts. Je crois qu’il enregistrait Abraxas à cette époque, et j’allais en studio voir ce qu’ils faisaient. Il m’a dit que c’est de moi qu’il avait appris l’utilisation du silence. Nous traînions ensemble, lui, moi et le critique Ralph Gleason. »

Miles Davis & Quincy Troupe – “Miles. L’autobiographie” – Infolio, 2007, p. 338.

Une magicienne noire

Et le personnage qui saute immédiatement aux yeux sur cette pochette est bien évidemment la femme noir, nue, et semblant issue d’un tableau de la Renaissance. Est-ce la « Black magic woman » du morceau ? Quoiqu’il en soit, cette reprise de Fletwood Mac va rester comme un des plus grands tubes de Santana. L’original typique du british blues boom devient ici une salsa langoureuse, mais toujours avec une guitare râpeuse aux accents rock. La marque de fabrique de Santana : un mélange de rugosité et de douceur. Une musique à la fois hargneuse et sensuelle.

On peut d’ailleurs se poser la question de la bonne traduction du titre du morceau : s’agit-il d’une magicienne à la peau de couleur, ou une femme pratiquant la magie noire… ? Et l’enchaînement avec une autre reprise, celle de Gypsy Queen de Gábor Szabó, reste dans l’univers des cartomanciennes ou diseuses de bonne aventure : « la reine gitane », tout est dit.

© Denys Legros

Du jazz-rock psychédélique

Ce côté magie noire / Vaudou n’est pas étranger aux influences blues psychédélique de l’époque. Santana est parfaitement dans la mouvance musicale de ce début des seventies avec de l’écho à bandes en faisant boucler l’enregistrement du magnéto dans le premier titre Singing Winds, Crying Beasts, son orgue Hammond au son sale, comme dans l’intro de Mother’s Daughter, ou encore une « screaming-guitar » comme sur le riff à la wah de Hope You’re Feeling Better, à mi-chemin entre Hendrix et Led Zep.

La voix soul et puissante de Greg Rolie n’a rien à envier aux autres chanteurs de la même période. C’est l’autre composante capitale du son du groupe entre 1968 et 1972, qui contrebalance la guitare de Carlos Santana.

Mais ce dernier s’aventure également vers des ambiances qu’on n’appelle pas encore jazz-rock en 1970. C’est un univers musical qu’il affectionnera particulièrement dans les années suivantes. On en sent ici les prémices sur un morceau comme Incident at Neshabur

Des rythmes afro-cubains

Et s’il y a bien une chose dont se moquent Carlos Santana et son groupe, ce sont les frontières musicales. En plus de fusionner les influences blues, psyché-rock et jazz, le guitariste et surtout les percussionnistes font baigner l’album dans une ambiance gorgée de soleil et de danse. De El nicoya à Se a Cabo, les voix mêlées aux percussions nous emmènent dans d’autres contrées que le récurrent sud des Etats-Unis

L’autre tube du disque, la reprise de Oye como va de Tito Puente, donne instantanément des fourmis dans les jambes, tout en maintenant une guitare électrique proéminente. Un solo à la fois bluesy et chantant. Les parties de guitare de Santana ont en effet la particularité de pouvoir être sifflées ou chantonnées. De pures mélodies dans l’esprit même du jazz, de la bossa ou du son cubain.

Et ce morceau démarre dans la foulée du précédent (Black Magic Woman / Gypsy Queen) comme s’ils avaient été joués à la suite. C’était un des exemples que j’avais cité dans cette chronique sur ce sujet.

Une guitare lumineuse

Ces rythmes latino qui invitent à la danse et au voyage n’empêchent des ambiances tamisées et langoureuses. Bien avant son méga-tube Europa (en 1976 sur Amigos), Carlos Santana signe ici son premier instrumental à succès qui va faire sa renommée comme guitariste mélodiste, et au son immédiatement reconnaissable : Samba pa ti a bercé plusieurs générations et continue encore aujourd’hui d’être une référence en matière de morceau évoquant un déhanché sexy.

Si le début reste dans une atmosphère décontractée, la deuxième partie donne réellement la couleur samba au morceau. Sur scène dans les années 70, c’était un point culminant du concert avec une longue improvisation, explorant des pistes musicales entre jazz-rock expérimental et rythmes latino.

A noter que sur la version studio on entend 3 guitares distinctes (une rythmique discrète, et deux solo qui harmonisent à certains moments), une des premières fois où le guitariste a enregistré des overdubs, à la différence du premier album, au son plus brut.

Par la suite, Carlos Santana jouera avec d’autres guitaristes, notamment Neal Schon (sur Santana 3 en 1971, et Caravanserai en 1972) ou John McLaughlin (sur Welcome, et Love, Devotion, Surrender en 1973).

Mais sur ce morceau il est encore seul sur le toit du monde, et sa guitare illumine littéralement cet album, paru il y a tout juste un demi-siècle aujourd’hui.

© Jean-François Convert – Septembre 2020

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