Il y a 45 ans Renaud sortait son deuxième album

En octobre 1977 arrivait dans les bacs ce deuxième album de Renaud, sans titre, mais qu’on appelle souvent ‘Laisse Béton’ ou ‘Place de ma mob’ en référence à la pochette.

Un album sans titre

Ce deuxième disque de Renaud sorti en octobre 1977 n’a pas vraiment de titre, mais on le désigne souvent par Laisse Béton, du nom de son morceau phare et premier véritable tube du chanteur au début de l’année 1978. On l’appelle aussi parfois « Place de ma mob », inscription figurant sur la photo de la pochette. On y voit Renaud sur une mobylette garée devant un mur portant cette inscription. La photo a été prise par David Séchan, le frère de Renaud, au 18 avenue du Maine, dans le 15e arrondissement de Paris.

Le compte Twitter panameurbex (spécialisé dans la recherche des lieux de tournage de films sur Paris et sa Banlieue, en France et même dans le Monde) a posté en 2016 la photo de la rue avec celle de l’album en surimpression :

Sur la photo de la pochette, on distingue tout à droite Dominique, compagne de Renaud qu’il épousera en 1980, et à qui sera adressé le morceau-titre de son album suivant Ma Gonzesse en 1979. On aperçoit également la photo du premier disque sorti en 1975, lui aussi sans titre mais souvent désigné Amoureux de Paname du nom de la première chanson. Mais cette image de titi parisien à casquette semble appartenir au passé en regard du nouveau Renaud posant sur sa mob avec pantalon en cuir, santiags, perfecto et blouson en jean sans manches. Il ne subsiste plus que le foulard rouge…

Un changement d’image…

Le chanteur des rues du quartier du Marais qui arborait un look de Dandy anarchiste en 1975, à mi-chemin entre Gavroche et Aristide Bruant, s’affiche maintenant en jeune banlieusard qu’il ne faut pas venir embêter. La veste en velours et la chemise à jabot ont laissé place au blouson de cuir et aux bracelets cloutés.

Et les chansons elles-mêmes vont véhiculer ce nouveau style avec toute une imagerie liée aux « loubards », aux « bandes », aux « flippers », aux « bars », aux « potes d’Argenteuil », aux « boums », aux « bécanes » etc… et l’opération de com va fonctionner puisque les médias commencent à lui coller l’étiquette de loubard alors qu’il refuse de se limiter à cet aspect. En effet, Renaud n’attribue pas à ses chansons de zonard un côté autobiographique mais une manière de faire connaître les problèmes de ces gens qu’il a connus. D’ailleurs le texte de La Chanson du loubard n’est pas de lui mais de Muriel Huster, sœur de Francis Huster, et également actrice et photographe d’artistes.

Cette image de pseudo-voyou, Renaud en a joué, un peu à la manière des Rolling Stones étiquetés artificiellement « mauvais garçons », mais il a aussi reconnu avoir commis quelques menus larcins comme celui-ci dont il ne retire aucune fierté bien au contraire, et l’explique en interview (le titre de la vidéo YouTube est quelque peu exagéré et racoleur à mon goût) :

… mais en restant fidèle à son style

Malgré cette façon différente de s’habiller, Renaud reste quand même dans le style qui a vu le jour sur son premier disque : on retrouve la forte influence du registre chanson réaliste avec accompagnement à la guitare sèche et accordéon, mêlé à une autodérision constante et toujours des bons mots.

On croise ainsi des destins tragiques comme celui de ce braqueur abattu par la police dans Les Charognards. Selon Renaud lui-même, la chanson a été écrite à la suite d’un fait divers réel auquel il a assisté rue Pierre-Charron, à Paris, le 5 décembre 1975. Ayant plus de liberté sur cet album que sur son premier, le chanteur parvient à imposer cette chanson que ses producteurs refusaient pour « apologie du gangstérisme » (il n’avait pas réussi à leur imposer une chanson contre Franco sur l’album précédent, qui fut transformée en Petite fille des sombres rues).

Les Charognards reste dans la discographie de Renaud un de ses grands morceaux, qu’il a joué en concert à de nombreuses occasions, et qui a été reprise notamment par son protégé Gauvain Sers, plusieurs fois, ici en 2016 avec la chanteuse Clio :

Aux côtés de ce genre de texte dramatique dans la lignée de Gueule d’Aminche, on sourit et même on rit des paroles qui évoquent aussi bien l’univers de Boby Lapointe que celui de Coluche. Le blues de la Porte d’Orléans se moque des indépendantistes de tout poil en poussant le raisonnement à l’absurde (chacun peut trouver une raison de défendre sa chapelle de quartier) et en rappelant que les discours des populistes n’hésitent pas à réécrire l’Histoire (« Vercingétorix s’est battu tout près du métro Alésia »😅), Je suis une bande de jeunes aurait tout aussi bien fonctionné en sketch de stand-up, Mélusine aligne les jeux de mots comme les affectionne particulièrement Renaud, Germaine et La Boum revitalisent la valse musette en nous racontant sur un mode humoristique les pérégrinations réelles ou fantasmées du chanteur.

Et bien que je l’ai entendu déjà une tonne de fois, à chaque écoute de « y’a l’feu dans l’studio, j’continue ? » juste avant Adieu Minette, je ne peux m’empêcher de m’esclaffer. Quant à la chanson elle-même, façon slow qui annonce le futur It is not because you are, son texte sarcastique à l’égard de la bourgeoisie, la bien-pensance, et l’armée, on a du mal à imaginer qu’il passait à la télé aux heures de grande écoute :

Mais si cet album est placé sous le signe de l’amour de la langue française et du plaisir de jouer avec les mots, c’est tout simplement dès son ouverture avec le morceau qui souvent lui donne son titre.

Le premier véritable tube de Renaud

En 1975, lorsque Renaud sort son premier disque, il connait un succès d’estime, mais rien qui lui laisse entrevoir une carrière durable dans la musique. En plus, Hexagone est interdite d’antenne sur France inter, surtout pendant la visite du pape en France, ce qui ne facilite pas sa diffusion auprès du public.

Durant les deux années qui suivent, ne croyant pas à une quelconque carrière musicale, il continue les petits rôles dans des feuilletons ou comme mécanicien dans un magasin de motos. Début 1977, il joue même plusieurs soirs dans Le Secret de Zonga, pièce de Martin Lamotte au café-théâtre la Veuve Pichard.

Mais cette chanson Laisse Béton va tout changer…

Sorti en single, le morceau va rapidement devenir un passage régulier à la radio et la télévision. Il forge l’image de gentil loubard du chanteur avec son parler en verlan et en argot. Renaud a raconté avoir écrit le texte en une demi-heure au dos d’un paquet de Gitanes à une table de la Pizza du Marais où il se produisait en juin 1975. Quand on dit Laisse Béton, on pense souvent instantanément à l’intérieur du bar avec son flipper et son comptoir, mais il y a aussi cet épisode en extérieur, illustré par Denys Legros (on notera également le nom de la rue en référence au blues de la Porte d’Orléans) :

J’étais tranquille j’étais pénard
Je réparais ma mobylette
Le type a surgi sur le boulevard
Sur sa grosse moto super chouette
S’est arrêté le long du trottoir
Et m’a regardé d’un air bête
T’as le même blue jean que James Dean

T’arrêtes ta frime
Je parie que c’est un vrai Lévis Strauss
Il est carrément pas craignos
Viens faire un tour derrière l’église
Histoire que je te dévalise
A grands coups de ceinturon
Moi je lui dis, laisse béton

© Denys Legros

Et la conclusion en forme de pirouette et mise en abyme referme la chanson d’une manière astucieuse, peut-être un des exemples qui fera dire à Brassens à propos des chansons de Renaud qu’il les trouvait bien construites.

Côté musique, le chanteur-compositeur dit s’être inspiré de son idole Bob Dylan en créant une mélodie entre rock et blues. Certaines versions live de l’époque incluaient une flûte traversière, sans doute pour marcher dans les traces de Genesis et Jethro Tull, mais les arrangements de l’enregistrement studio lorgnent clairement vers la country avec le banjo d’Alain Labacci et l’harmonica de Jean-Jacques Milteau. Une ambiance qui colle avec l’image de cowboy aux jambes arquées, tout comme les motards dessinés par Margerin.

© Denys Legros (dans le style de Margerin)

Sur le dessin ci-dessus, Denys Legros s’est amusé à illustrer Laisse Béton dans le style de Frank Margerin (avec son accord). Outre le protagoniste « accoudé au flipper » et « le type » avec son « jambon beurre », on remarque deux clins d’œil glissés par Denys à l’encontre du dessinateur dont il s’est inspiré :

  • Margerin a formé avec son condisciple Denis Sire le groupe Los Crados, qui deviendra plus tard Dennis’ Twist
  • Margerin a travaillé pour le magazine LUI

Renaud et Margerin

Et hasard du calendrier, il se trouve justement que le 28 octobre sortira un coffret de 12 vinyles regroupant les 9 albums de Renaud de 1975 à 1982 (6 albums studios et 3 albums live) avec des illustrations de Frank Margerin. Et comme aurait dit Coluche, je vous l’donne Emile, quel est le premier morceau studio choisi en clip sur la chaine YouTube du chanteur pour annoncer la sortie de ce coffret ?… Laisse Béton !

Une telle collaboration était évidente pour les deux artistes :

Frank Margerin, c’est un frangin. Un frangin en marge, évidemment, qui dessine la zone et les zonards comme moi je les chante. Faut dire que lui n’a pas la chance d’avoir ce magnifique talent vocal que je possède. Il fume pas assez pour ça… Picasso étant mort, Andy Warhol pas mieux, les gens de la maison de skeuds ont pensé évidemment à Margerin pour me « croquer » pour cette édition vinyle classieuse de mes albums parus chez Polydor. Quoi de plus naturel ? Les personnages de ses dessins ressemblent à ceux de mes chansons, on a à peu près le même âge (surtout lui), on adore les grosses bécanes et on boit que de l’eau (surtout moi). Tout ça crée des affinités, vous croyez pas ? Merci l’aminche !

Renaud

On m’a souvent comparé à lui, dit que j’étais le « Renaud » de la BD, il chantait la banlieue et les loubards, moi je les dessinais. D’ailleurs on a beaucoup de points communs, le même âge, un peu le même physique, le même humour, l’auto-dérision, la critique sociale (la sienne parfois plus féroce) mais toujours le même amour des gens. Je suis très heureux de pouvoir illustrer ce coffret. Je l’ai fait comme un carnet de croquis, illustrant de petites saynètes inspirées des paroles de Renaud, ces chansons qui m’ont accompagné une bonne partie de ma vie et que je connais par cœur. J’ai voulu un trait simple, drôle et tendre, à l’image de Renaud, avec pour seule couleur le rouge, le « rouge sang » que Renaud affectionne, celui de son bandana mais surtout celui du cœur, le sien et le nôtre qui battent à l’unisson depuis 50 ans…

Frank Margerin

Ce Putain d’coffret contient 12 vinyles, un livret de 80 pages reproduisant l’intégralité des paroles studio, avec plus de 50 dessins inédits de Margerin, ainsi qu’un poster de 60 x 60 cm.

LIVRET 80 PAGES
AVEC L’INTÉGRALITÉ DES
PAROLES DES ALBUMS STUDIO

12 VINYLES :
6 ALBUMS STUDIO + 3 LIVE

75 – AMOUREUX DE PANAME
77 – LAISSE BÉTON
79 – MA GONZESSE
80 – MARCHE À L’OMBRE
81 – LE RETOUR DE GÉRARD LAMBERT
83 – MORGANE DE TOI
81 – LE P’TIT BAL DU SAMEDI SOIR
80 – RENAUD À BOBINO (2 vinyles)
82 – UN OLYMPIA POUR MOI TOUT SEUL (3 vinyles)

Poster 60 x 60 cm

12 POCHETTES RÉIMAGINÉES PAR FRANK MARGERIN

Également disponible en édition limitée à 1000 exemplaires, avec numérotation et disques vinyles de couleur rouge sur la boutique en ligne https://renaud-putaindecoffret.store/

Les 180 premiers exemplaires contiennent de plus une lithographie dédicacée par Frank Margerin.

Enfin, comment ne pas faire le lien entre Renaud et Margerin avec le dernier morceau de l’album ? La bande à Lucien raconte sur un ton mélancolique et nostalgique les vies de potes réels ou imaginaires, mais à qui on s’identifie facilement.

En 1979, Frank Margerin débute sa série Lucien sous forme d’histoires courtes dans le magazine Métal hurlant. Ses personnages n’avaient initialement été créés que pour un numéro « spécial rock » de Métal hurlant mais reviendront finalement à travers 7 albums (5 Lucien et 2 Ricky) jusqu’en 1993 ! Ils ont été réédités entre 1998 et 2011.

Et l’association entre la chanson et la bande dessinée se fait naturellement :

Je ne manquerai pas d’en discuter directement avec Frank Margerin très prochainement, puisque je vais l’interviewer pour franceinfo à l’occasion de la sortie de ce Putain d’coffret. Une façon de boucler la boucle en évoquant ce deuxième album de Renaud qu’on appelle au choix Laisse Béton ou Place de ma mob, et sorti il y a 45 ans ce mois-ci.

© Jean-François Convert – Octobre 2022

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2 commentaires sur “Il y a 45 ans Renaud sortait son deuxième album

  1. La chanson du loubard – très beau titre aujourd’hui un peu méconnu.
    Tout comme Deuxième Génération, hélas toujours d’actualité

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  2. Le grand public découvre Renaud et son look de gentil loubard, il est invité dans toutes les grandes émissions TV : De Guy Lux à Drucker en passant par les Carpentier et sa chanson se retrouve même en tête des Hit-Parades au printemps de cette même année 1978 .Le 45 tours entre au Hit Parade le 13 février 1978 et se vendra à plus de 274.000 exemplaires..

    Déjà les fans de la première heure manifestent quelques grincements de dents (« quoi ? lui qui trois ans plus tôt apparaissait comme un chanteur marginal et contestataire devient tout à coup un chanteur de variétés populaire ! ») Et c’est là que se situe le coup de maître : être un artiste engagé tout en étant accessible et populaire sans se renier .

    Très vite , il est acclamé au tout récent festival « le Printemps de Bourges » ou il vole malgré lui la vedette au déjà installé Alain Souchon . Une poésie urbaine au langage fleuri teinté d’argot parisien et de verlan (« Laisse béton » qui deviendra une expression populaire ) . Les tubes s’enchaînent à la vitesse d’un TGV : « Adieu minette » le 3 juillet 1978 au Hit Parade (35 000 exemplaires vendus ) , »La boum » le 31 juillet au Hit Parade (36 720 exemplaires vendus ) , « Je suis une bande de jeunes » …mais c’est bien entendu « laisse béton » qui permettra à Renaud de débuter la carrière que l’on sait .

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