Une chanson à la loupe: ‘Just a gigolo / I ain’t got nobody’ de Louis Prima

Le 7 décembre dernier fêtait les 111 ans de la naissance de Louis Prima. Sa chanson la plus célèbre est en fait la réunion de deux. Et en plus de sa version la plus connue, il l’a aussi enregistrée en version « seule ». Explications.

Louis Prima, 31 mai 1947 © William P. Gottlieb / Domaine public

On trouve souvent cette chanson intitulée Just a gigolo, mais beaucoup la connaissent également sous le titre I ain’t got nobody, pensant qu’il s’agit du refrain. Qu’en est-il vraiment ?

‘Just a gigolo’

Au départ, il y a la chanson Just a gigolo. Il s’agit à l’origine d’un tango, Gigolo (ou Schöner Gigolo, armer Gigolo), composé à Vienne en 1929 dont la musique est de Leonello Casucci, un musicien italien, et les paroles du librettiste autrichien Julius Brammer. Elle est enregistrée pour la première fois en 1929 en Allemagne par l’orchestre de Dajos Béla et le chanteur Kurt Mühlardt.

Puis en 1930, premières paroles italiennes par Enrico Frati, et enregistrement par Daniele Serra sur disque La voce del Padrone (« La Voix de son maître »). La chanson devient un succès international et est traduit en plusieurs langues. Et c’est la chanteuse française Irène Bordoni, l’une des premières interprètes du texte français d’André Mauprey C’est mon gigolo, qui l’introduit aux États-Unis.

Les paroles adaptées suivant les pays racontent l’histoire, soit d’un officier de hussard après la défaite de l’Autriche en 1918, soit d’un officier orgueilleux du Tsar immigré après la Révolution russe, qui survit en faisant le taxi-boy ou le gigolo. Le texte allemand rapporte le triste sort d’un officier autrichien contraint de faire le gigolo, lui qui fièrement avait parcouru tous les champs de bataille de la Grande Guerre. Le texte américain reprend le thème de l’officier déchu, mais, pour attirer la sympathie du public, il s’agit ici d’un officier français.

Adapté en anglais par Irving Caesar, le titre est le premier grand succès de Bing Crosby en 1931. Louis Armstrong lui emboite le pas la même année.

‘I ain’t got nobody’

Mais avant Just a Gigolo existait déjà une autre chanson écrite et composée de l’autre côté de l’Atlantique en 1914-1915 : I ain’t got nobody, parfois appelé également I’m So Sad and Lonely ou I Ain’t Got Nobody Much. Contrairement à l’européen Just a Gigolo, il s’agit d’un morceau de Jazz américain. Officiellement c’est l’œuvre du parolier Roger A. Graham et du pianiste Spencer Williams sous couvert d’un copyright de 1915, mais la paternité musicale a également été revendiquée par le pianiste de ragtime Charles Warfield pour la musique, et David Young pour les paroles, dès 1914, avec un copyright indiquant le titre I Ain’t Got Nobody and Nobody Cares for Me. Le copyright de Spencer Williams en 1915 affiche le titre raccourci I ain’t got nobody.

La chanson est enregistrée une première fois par Marion Harris en 1916, puis par plusieurs artistes blues et jazz, dont la grande Bessie Smith ou Louis Armstrong (encore lui)

Concernant les paroles, le titre parle de lui-même : le narrateur explique à la première personne qu’il est seul et qu’il n’a personne pour s’occuper de lui, thème récurrent dans les blues ou les complaintes type negro-spiritual.

Une personne qui se sent seule et rejetée par tout le monde, un ancien officier contraint à faire le gigolo pour survivre… et si on en faisait le même protagoniste au sein d’une même chanson ?

Le medley de Louis Prima

C’est justement l’idée du chanteur et trompettiste Louis Prima qui joint les deux morceaux pour n’en faire qu’un. Et il va en faire un succès énorme, le plus grand de sa carrière, et l’un des morceaux les plus connus du répertoire populaire jazzy.

Version de 1945

Il enregistre une première fois cette idée de medley au milieu des années 40. Le tempo est plutôt décontracté et Prima introduit le morceau en jouant à la trompette.

Version de 1956

En 1956 il enregistre son premier véritable album, alors qu’il joue et chante depuis 1929 ! Ce disque The Wildest va relancer sa carrière alors en perte de vitesse. Et il s’ouvre sur ce fameux medley, dans sa version la plus connue. Le tempo est légèrement plus soutenu que dans la version des années 40, et cette fois Prima ne fait que chanter, il ne joue pas de trompette.

Une version à la télévision en 1959 offre un tempo encore plus rapide :

Version « seule »

Cette version où ne figure que Just a gigolo et pas I ain’t got nobody, est plus rare à trouver sur YouTube. Louis Prima l’a enregistrée de cette façon à deux reprises : d’abord en 1946, alors qu’il venait juste de trouver l’idée du medley dans sa première version (voir plus haut), et à la toute fin de sa carrière en 1973. Sur les deux enregistrements, il joue de la trompette en plus de chanter (alors qu’il n’en joue pas sur la version medley de 1956) :

LE tube de Louis Prima

Bien qu’il ait eu une carrière relativement longue (plus de 40 ans, entre 1929 et 1973), Louis Prima reste essentiellement et éternellement associé à ce morceau (ou plutôt à CES morceaux devrait-on dire).

L’autre chanson célèbre de son répertoire est I Wanna be Like You, tirée du Livre de la Jungle de Walt Disney en 1967. le Roi Louie, auquel il prête sa voix dans la version originale, est inspiré directement de Louis Prima et de son orchestre qui bouge sur scène comme les singes de la scène du film. La chanson commence par les paroles « Now I’m the king of the swingers » qui est le surnom de Louis Prima (King of the swingers).

Opéré pour une tumeur au cerveau en octobre 1975, Louis Prima tombe dans le coma pour trois ans, avant de mourir à La Nouvelle-Orléans le 24 août 1978. Sa veuve meurt en 2013 à 72 ans. L’épitaphe sur la tombe du « roi des swingers » reprend quelques paroles de la chanson Just a Gigolo :

Quand viendra la fin,
Je sais ils diront : « C’est juste un gigolo »
Pendant que la vie continue Sans moi

Les reprises

Parmi les innombrables reprises, quelques exemples notoires :

David Lee Roth

Et oui, le frontman du groupe de hard-rock Van Halen s’est laissé prendre au jeu du crooner en reprenant en 1985 ce classique dans la version medley de Louis Prima. Le clip vidéo enchaine à peu près tous les clichés des eighties dans une sorte de pastiche de MTV avec des imitations parodiques (ou réelles apparitions pour certain-e-s ?) de, entre autres : Cindy Lauper, Boy George, Billy Idol, Willie Nelson et Michael Jackson !

A noter que sur la pochette de son album Crazy from the Heat (en fait un EP), il n’est indiqué que Just a gigolo comme titre de la chanson. I ain’t got nobody n’est pas mentionné :

Village People

En 1978, sur leur album Macho Man, les Village People reprennent le medley en version forcément disco. Exit le swing ternaire, place au rythme binaire caractéristique du style dansant de cette fin seventies. Ambiance night clubs, grosses limousines, manteaux de fourrures et accoutrements qui feraient passer Huggy-les-bons-Tuyaux pour la sobriété incarnée, là aussi le clip reflète bien son époque.

Sur la tracklist au dos de la pochette, les deux morceaux sont dissociés, bien qu’ils s’enchainent. En revanche, sur le single Macho Man n’est indiqué que Just a gigolo (face B) :

Dans le film ‘Mad Dog and Glory’

En 1993, dans le film Mad Dog and Glory réalisé par John McNaughton, Robert De Niro interprète un flic peu téméraire. Au cours d’une scène de crime où il doit relever les indices sur le corps du défunt, il lance le morceau de Louis Prima sur le Juke Box du restaurant où a eu lieu le meurtre. Et il continue son travail en chantant de concert avec l’ambiance musicale quelque peu surréaliste au vu de la situation.

On apprend à la fin de la séquence que son humeur joyeuse est due à la nuit qu’il vient de passer avec Glory, jouée par Uma Thurman.

Carlos

Nous n’avons pas échappé aux adaptations franchouillardes et notre Carlos national a sorti J’suis un rigolo en 1981. Autant dire qu’on s’est légèrement éloigné du sens originel de la chanson et de ses paroles françaises des années 30. Fidèle au medley de Louis Prima, Carlos incorpore également la mélodie de I ain’t got nobody comme si elle faisait partie intégrante de just a gigolo.

Chacun des morceaux encore joué isolément

On aurait pu croire que l’énorme succès de Louis Prima aurait figé la chanson dans cette forme avec les deux mélodies. D’ailleurs les différentes reprises citées ci-dessus vont plutôt dans ce sens.

I ain’t got nobody

Pourtant, plusieurs artistes ont repris I ain’t got nobody isolément, sans Just a gigolo, et pendant encore des années après la version de Louis Prima. On retient entre autres Sammy Davis Jr en 1949 (certes avant la version la plus connue de Prima, mais quand même après sa première tentative de medley), Patti Smith en 2013, Rosemary Clooney en 1961, et décidemment encore et toujours Louis Armstrong en 1959

Just a gigolo

De façon beaucoup plus sporadique, Just a gigolo a aussi été repris dans sa forme simple, après la version medley de Prima. Thelonious Monk en a fait une relecture très personnelle sur son album Monk’s Dream en 1962, tandis que Marlène Dietrich la chante dans sa forme originelle allemande pour son apparition dans son dernier film, intitulé justement Just a gigolo en 1978, avec David Bowie

Un autre exemple célèbre et récent de réunion de deux morceaux est Over the rainbow / What a wonderful world par le musicien hawaïen Israel Kamakawiwoʻole, dit IZ, en 1990, à la différence qu’il s’agissait là de deux chansons ayant déjà été des grands tubes chacune auparavant. Elle avaient déjà vécu leur vie indépendamment et l’ont continué après cette version de IZ.

Dans le cas de Just a gigolo et I ain’t got nobody, le medley de Louis Prima les a liées à jamais et elles sont devenues depuis indissociables, au point qu’on les considère très souvent (à tort) comme une seule et même chanson. La prochaine fois que vous entendrez quelqu’un évoquer « le morceau » Just a gigolo de Louis Prima, n’oubliez pas de préciser : il s’agit de Just a gigolo & I ain’t got nobody !

© Jean-François Convert – Décembre 2021

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1 commentaire sur “Une chanson à la loupe: ‘Just a gigolo / I ain’t got nobody’ de Louis Prima

  1. Merci !
    Juste vous remercier pour ce travail.

    1

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