Le premier album des Doors a 55 ans

Le 4 janvier 1967 sortait le premier opus d’un groupe de Los Angeles, emmené par un certain Jim Morrison : The Doors.

La notice d’écoute de Serge de Bono

Album culte d’un groupe culte. Les débuts d’un quatuor qui a laissé une trace indélébile dans l’histoire de la musique populaire du XXème siècle, et qu’on n’est pas près d’oublier. Si vous souhaitez explorer tous les recoins de ce disque, de la génèse du groupe au mixage final, en passant par l’inspiration des textes, les significations cachées des paroles, les secrets des sessions d’enregistrements, je vous recommande fortement la lecture de cet ouvrage paru aux éditions AO. Serge de Bono y décortique l’album dans ses moindres détails, aussi bien musicaux que textuels.

Alors plutôt que de vous répéter ce que vous pourrez lire après l’acquisition de ce fascicule (lien de commande sur la couverture), je vais en revanche m’attarder sur mes impressions personnelles ressenties à la première écoute de ces chansons intemporelles. C’était il y a bien longtemps, mais dans une galaxie proche, très proche…

Le choc ‘Light my fire’

Au risque de paraitre pas très original, j’ai découvert les Doors, comme beaucoup, avec Light my fire. Mais la version single, courte, et même et surtout, celle interprétée lors du passage au Ed Sullivan Show. Le film d’Oliver Stone raconte que Morrison aurait bravé l’interdit en chantant « Girl, we couldn’t get much higher » (« chérie on ne peut pas planer d’avantage ») contre l’avis du bras droit de Sullivan, qui avait suggéré de changer le vers pour quelque chose de plus acceptable par les familles devant leur poste :

Même si l’anecdote est a priori vraie, Val Kilmer surjoue le passage, parce que dans la réalité Morrison a certes bien chanté le vers en question, mais pas de façon aussi ostentatoire que dans le film. Et l’autre élément est que le groupe a d’abord interprété People are strange sur ce plateau télé. Un morceau qui apparaitra sur leur second opus Strange days, sorti quelques mois plus tard (chronique prévue le 25 septembre pour les 55 ans de l’album).

Quoiqu’il en soit, c’est avec ce titre que je rentre de plein pieds dans l’univers des Doors. L’intro à l’orgue de Ray Manzarek est sans aucun doute la plus célèbre de toute l’histoire du rock. Je n’ai appris que plus tard que la chanson avait été d’abord composée par le guitariste Robbie Krieger.

Puis Morrison a écrit le deuxième couplet, Manzarek a trouvé cette ritournelle devenue rapidement mythique, et enfin le batteur John Densmore a donné ce côté légèrement latino dans le rythme chaloupé du morceau. Une véritable œuvre de groupe. D’ailleurs les crédits sont portés au collectif pour toutes les chansons de l’album, hormis les deux reprises (Alabama song et Back door man).

Quelle ne fut pas ma surprise quand j’écoutai l’album pour la première fois, quelques années après la première découverte du morceau en version courte. À la fin du solo de clavier j’attendais le thème de reprise doublé par la guitare… mais il n’arrivait pas ! Au lieu de ça, j’entendais presqu’une sorte de fondu qui au départ m’a laissé penser que le morceau allait se terminer ainsi.

Mais non, si l’intensité de l’orgue diminue, c’est pour laisser la place à la guitare qui va rivaliser d’arabesques et d’effluves orientalo-psychédéliques. Dès ce premier album Krieger affiche des influences qui mêlent aussi bien le blues que le flamenco (avec un jeu sans mediator) tout en s’inscrivant dans la mouvance psyche-rock de l’époque.

Un groupe de son temps ?

Et il n’y a pas que la guitare de Krieger qui emprunte à ce style caractéristique de la seconde moitié des sixties. Les sonorités des claviers de Manzarek évoquent aussi bien celles qu’on entend chez Question mark and the Mysterians, The Animals, The Grateful Dead ou même les Beatles. Ce qui de prime abord inscrit plutôt la musique des Doors dans son époque : le courant psychédélique de la côte ouest de la fin des années soixante.

Mais dans le même temps, les couleurs jazzy de la batterie de Densmore, le fait que le groupe ne comporte pas de bassiste (Soul kitchen et Light my fire sont les deux seuls morceaux de l’album où figure un bassiste de studio), les mélodies et arrangements qui sortent des schémas classiques du Rhythm and blues, tous ces éléments font des Doors un groupe unique et comparable à aucun autre de ces mêmes années.

© Guy Webster

Il y a ce savant cocktail entre les morceaux pop (Twentieth Century Fox, I looked at you, Take it as it comes), ceux d’influence blues (Soul kitchen, Back door man), la tendance du moment à aller vers des sons saturés et des ambiances sauvages (Break on through)… et puis ces atmosphères difficilement descriptibles autrement que par dire « c’est du Doors » : le lugubre End of the night, le mélancolique et très beau The crystal ship, et l’européen Alabama song.

Tirée de Mahagonny Songspiel (également connu sous le titre Le Petit Mahagonny) de Berthold Brecht et Kurt Weil, cette chanson nous transporte dans une ambiance cabaret typique de l’Allemagne des années 20. Certes il arrivait déjà fréquemment aux Beatles d’aborder ce style désuet, surtout par McCartney (« de la musique de grand-mère » disait Lennon), mais là, un groupe californien (un des deux épicentres de la musique à cette époque avec Londres) jouant une pièce allemande, c’était du jamais vu et surtout jamais entendu !

Alabama song vu par © Denys Legros

Une synthèse parfaitement réussie par le groupe qui fait se rejoindre le rêve hippie et l’émancipation européenne avant l’arrivée de la déferlante nazie. Bien que l’idée de reprendre Albama song ait été suggérée par Manzarek, il ne fait aucun doute que Jim Morrison aimait cette musique du vieux continent, où il viendra malgré lui finir ses jours.

Peut-être ne comprenait-il pas vraiment le mouvement artistique de Los Angeles et San Francisco et qu’il préférait ceux d’Angleterre, de France ou d’Allemagne ? Peut-être était-il déjà dans « son monde », comme a voulu le représenter Denys Legros sur son illustration, en l’affichant de dos par rapport aux trois autres.

Le deuxième choc : ‘The end’

« Son monde », Jim Morrison aimait le dépeindre sans détours, quitte à choquer. Et s’il y a bien un morceau qui fait l’effet d’une bombe, c’est celui qui clôt l’album : The end. Je ne chercherai pas à en faire l’exégèse sémantique, Serge de Bono l’a parfaitement rédigé dans son ouvrage.

Plus que le texte œdipien ou l’incantation révoltée et obscure, c’est d’abord l’ambiance particulière du morceau qui m’a frappé dès la première écoute. Une forme de transe, un thème hypnotique qui ne vous lâche plus, une atmosphère étrange entre rêve et réalité, entre ténèbres et clarté. Comme pour nous dire que la musique peut aussi amener à une forme de révélation.

Et si Francis Ford Coppola l’a utilisée pour illustrer ses images d’enfer de la guerre mêlées à celles d’un homme qui semble en redescente de bad trip, ce n’est pas un hasard. Il n’est pas exagéré de dire que la musique des Doors guide son auditeur vers une vision.

On le sait, le nom du groupe renvoie à un livre d’Aldous Huxley, lui-même inspiré par un vers de William Blake : « Si les portes de la perception étaient purifiées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est : infinie. » Ce morceau The end en est une des premières représentations, autant par son texte que par sa musique.

Dès ce premier opus, Morrison affichait une présence chamanique, un charisme hors du commun, et aussi bien ses textes que les arrangements des trois musiciens allaient au-delà des simples ritournelles pop. Un album qui annonçait une discographie unique à venir. Un album sorti il y a tout juste 55 ans aujourd’hui.

© Jean-François Convert – Janvier 2022

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