Il y a 20 ans, Renaud faisait un ‘Boucan d’enfer’

Le 28 mai 2002 arrivait dans les bacs l’album ‘Boucan d’enfer’ de Renaud. Une véritable renaissance pour le chanteur et son plus gros succès.

La traversée du désert

Au début des années 2000, Renaud a quelque peu disparu des radars. Il n’a pas sorti de disque depuis son album de reprises de Brassens et son live Paris-Provinces Aller/Retour tous les deux parus en 1996. Et son dernier opus avec ses propres compositions date de 1994, À la Belle de Mai. Autant dire qu’on n’entend guère plus parler lui. Et pour cause, le chanteur énervant a sombré dans la dépression : l’alcool, la perte d’inspiration, et le départ de son grand amour Dominique qui le quitte en 1999.

Ses musiciens Alain Lanty et Jean-Pierre Bucolo l’embarquent dans une tournée thérapeutique Une guitare, un piano et Renaud, marathon de deux-cent-deux dates dans des petites salles de province entre octobre 1999 et mars 2001. Je dois dire qu’à cette époque je ne suis pas au courant et je n’en entends pas parler. Aussi, quelle surprise de le découvrir aux Victoires de la Musique le 17 février 2001, méconnaissable.

Bouffi, la voix plus qu’éraillée et pas toujours très juste, la démarche et l’élocution hésitantes, il reçoit une Victoire d’honneur « pour l’ensemble de son œuvre »… le genre de récompense que l’on offre aux artistes juste avant de mourir… C’est en tout cas l’impression qu’il donne : un homme fini, au bout du rouleau. Mais c’est sans compter la ténacité du bonhomme…

La renaissance

Contre toute attente, Renaud va revenir sur le devant de la scène. Son ami Jean-Pierre Bucolo (le fameux « Titi » de la chanson sur sa mère) prend les choses en main et arrange quasiment tous ses nouveaux titres (Renaud compose une musique, Alain Lanty en signe quatre, et Bucolo les neuf autres). Des textes que le chanteur a écrit pendant cette période de dépression. L’album s’ouvre sur cette dualité mi- ange mi- démon en s’inspirant du fameux Jekyll/Hyde et plus proche de nous de Gainsbourg/Gainsbarre. Renaud nous présente sous double peu fréquentable qu’il surnomme lui-même « Le Renard » :

Premier single de l’album, la chanson marche plutôt bien et commence à passer en boucle sur les radios. Le chanteur énervant est de retour !

Des textes personnels qui touchent tout le monde

Par le passé, Renaud s’était déjà un peu livré par petites touches à travers des textes intimistes comme Ma gonzesse, Manu, Morgane de toi, Me jette pas… mais cette fois il déballe tout : le morceau-titre Boucan d’enfer, Je vis caché, Docteur Renaud Mister Renard, Cœur perdu, Tout arrêter, Mal barrés… le chanteur énervant qui approche la cinquantaine nous confie son mal-être, ses peines de cœur, son amertume, sa résignation… et c’est finalement ce qui va le plus toucher les gens. Retrouver les feux de la rampe en chantant Je vis caché est tout de même assez cocasse !

Le public se reconnait dans ces confessions intimes et accroche totalement aux nouvelles chansons du quinquagénaire qui délaisse quelque peu la contestation sociale, pour exprimer les émotions de toute une génération, voire plusieurs. Et à la fin de l’année 2002, le documentaire Renaud le Rouge et le Noir de Didier Varod finit d’enfoncer le clou, en dévoilant un Renaud touchant, fragile, humain.

Un énorme succès inattendu

Malgré tout, la chanson de l’album qui connait le plus gros succès à l’été 2002 reste sur les thèmes emblématiques du chanteur : les petites gens qui prennent en pleine face au sens figuré comme au sens propre les conséquences de nos dirigeants aveugles. Le single Manhattan-Kaboul fait un carton, alors que son sujet (les attentats du 11 septembre) n’était pas forcément vendeur de prime abord.

Des paroles inspirées qui ne cèdent pas au politiquement correct (« un rail de coke », « l’islam des tyrans, ceux-là ont-ils jamais lu le Coran » « les drapeaux, les patries, les nations font de nous de la chair à canon »…), mais aussi une mélodie imparable signée Bucolo que le guitariste reprend à la slide, une marque de fabrique présente sur la majeure partie de l’album. Et surtout le duo avec Axelle Red qui illumine littéralement le morceau. En concert ce sera le public qui chantera sa partie en répondant au chanteur.

© Denys Legros

Manhattan-Kaboul est sacrée meilleure chanson originale de l’année aux Victoires de la Musique en février 2003 (qui récompense les œuvres de l’année 2002). Même si la voix du chanteur n’est bien évidemment plus au niveau des années 80, on est loin de sa prestation de 2001. Renaud apparaît comme revigoré et à nouveau « bankable » aux yeux de ses pairs. Ceux qui l’avaient presque enterré deux ans avant en lui décernant une Victoire d’honneur « pour l’ensemble de son œuvre » se retrouvent à l’encenser à nouveau. L’artiste va être de nouveau invité à toutes les émissions de télé possibles… l’hypocrisie du showbizz dans toute sa splendeur.

La nostalgie, encore et toujours

Tout l’album n’est heureusement pas nombriliste, et à l’instar de Manhattan-Kaboul, d’autres textes affichent également des coups de gueule (Corsic’armes), des peintures sociétales bien senties (Petit pédé), une misanthropie assumée à travers les yeux du labrador de Mitterrand (Baltique), des piques envoyées aux personnes que Renaud n’aime pas en brocardant BHL (L’entarté), et même une plume qui retrouve un peu de sa malice dans l’évocation de la première fois des jeunes filles (Elle a vu le loup). Cette dernière chanson est la seule de l’album dont la musique est composée par Renaud lui-même.

Pour clore le disque, plutôt que râler sur ses déceptions, le chanteur évoque tous les artistes qu’il a chéri : poètes, chansonniers, écrivains… Mon bistrot préféré recense toutes les inspirations de Renaud et termine sur une note joyeuse et apaisée.

Mais à la fin de l’année 2002 sort un nouveau coffret Longbox 3 CD, Anthologie des années Virgin (1985-2002, soit de Mistral gagnant à Boucan d’enfer). Il contient un inédit issu des sessions d’enregistrements qui n’avait pas été sélectionné pour l’album : Mon paradis perdu.

Un texte qui renoue avec la nostalgie assumée du chanteur pour son enfance dorée. Il figure maintenant dans la playlist officielle de l’album, ce qui en fait le titre final, et non plus Mon bistrot préféré comme c’était le cas sur l’édition originale.

Et aujourd’hui, avec le recul, en écoutant ces 15 morceaux (au lieux des 14 originels), on se dit que Boucan d’enfer qui sonnait comme l’album de la renaissance apparait maintenant avec ce nouveau final comme le début de la fin… Malgré les différents sursauts au cours des deux décennies suivantes, et la plutôt bonne surprise du récent Métèque, il faut bien reconnaitre que Renaud n’a jamais réatteint son niveau d’avant. Avec Boucan d’enfer, il signait sans doute son dernier grand album. Un album sorti il y a tout juste 20 ans aujoud’hui.

© Jean-François Convert – Mai 2022

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