Muddy Gurdy offre un mélange atypique dans ‘Homecoming’

Muddy Gurdy c’est la rencontre entre la vielle à roue et le blues du Nord Mississippi. L’album ‘Homecoming’ sort le 2 avril, le journaliste et écrivain Stéphane Deschamps nous en raconte la génèse.

« Une chanteuse-guitariste de blues, un percussionniste spécialiste des rythmes latinos, un joueur de vielle à roue expert des musiques traditionnelles du centre de la France. A priori, ces trois-là n’auraient jamais dû se rencontrer. Et ils se sont rencontrés, forcément au croisement de routes différentes, et plus précisément sur le crossroad du blues.

Au printemps 2017, Tia Gouttebel (chant-guitare), Marco Glomeau (percussions) et Gilles Chabenat (vielle à roue) partent enregistrer dans le Nord du Mississippi, dit « le pays des collines », là où prolifèrent le kudzu et une forme de blues hypnotique jadis chanté par Fred McDowell, Jessie Mae Hemphill , Junior Kimbrough ou RL Burnside. C’est un voyage initiatique autant qu’éthique.

Ethique, parce qu’ils n’y vont pas pour les clichés touristiques. Plutôt pour un échange de cultures, une vraie rencontre, invitant des locaux à partager leur musique, enregistrant sur le terrain avec un studio mobile. Les musiciens du Mississippi n’avaient jamais vu ni entendu de vielle à roue avant. Mais entre gens de la terre, parce que la Terre est ronde, on se reconnaît, on se comprend.

Initiatique, parce que ce voyage signe l’acte de naissance de Muddy Gurdy. L’album est imprégné de la magie du Mississippi. C’est un coup de cœur, un succès critique et commercial, salué et diffusé jusqu’aux Etats-Unis. Avec cet album, Muddy Gurdy tourne beaucoup et emballe un nouveau public (parce qu’en plus, ils sont drôles et attachants sur scène ).

En février 2020, juste avant que le monde ne s’arrête de tourner et les avions de voler, ils sont sélectionnés au festival Folk Allliance de la Nouvelle-Orléans, où ils enregistrent un morceau pour les archives de la prestigieuse Bibliothèque du Congrès.

Pour la suite, le défi est de taille : comment faire mieux ou tout aussi bien, sans refaire pareil ? Comment se renouveler tout en restant soi-même ? Le meilleur blues est celui qui se décline sans se répéter. Et celui qui ne se coupe pas de ses racines, de son histoire.

Après avoir exploré in situ les sources américaines de sa musique, Muddy Gurdy va retrouver ses propres racines. Basé à quelques kilomètres de Clermont-Ferrand, le trio planifie son nouvel enregistrement en Auvergne, avec des musiciens locaux emblématiques. 

L’enregistrement est itinérant. Dans une grange près du lac de Guéry, où le groupe a posé son bivouac. Dans une chapelle du XIIè siècle perdue au fond d’une gorge près du plateau du Cézallier. Dans une autre petite chapelle avec le Sancy en ligne de mire. Dans l’ancienne salle de bal d’un bistro de montagne, où la tenancière voit passer plus de vaches que de clients. Dans le cratère d’un volcan en pleine nuit, à la lumière de torches. Tirer des câbles vers des endroits où il n’y a pas l’électricité, marcher longtemps avec le matériel sur le dos, faire avec le vent qui souffle fort…

Cet enregistrement réalisé en août 2020 est encore une aventure, et une histoire de rencontres. Les invités sont les frères Champion, deux solides gaillards qui dansent la bourrée, organisent des bals et ont créé dans la Combraille un centre d’apprentissage des musiques et danses traditionnelles. 

Les frères Champion font partie de ces Auvergnats qui ont fait évoluer le patrimoine culturel populaire rural et l’ont sorti du folklorisme. Tout comme Louis Jacques, qui joue de la cornemuse électrifiée dans le groupe électro-trad Super Parquet. Et puis Guillaume Vardoz à l’harmonica, un jeune musicien qui ne joue pas comme dans le blues, mais dans la tradition auvergnate, où cet accordéon de poche est l’ami des bergers. 

Ce genre de correspondance entre deux musiques séparées par des milliers de kilomètres, c’est l’âme nomade de Muddy Gurdy. La vielle à roue de Gilles Chabenat, aussi hypnotique que la guitare de Junior Kimbrough, en est l’essence. Mais on en trouve un autre exemple sur l’album avec le briolage pratiqué par Maxence Latrémolière, un jeune musicien par ailleurs auteur d’un mémoire sur le sujet. Le briolage est un chant de travail pratiqué par les laboureurs du Centre France depuis le XVIIIè siècle, et dont l’écho croise celui du holler américain.

Comme les bluesmen du Mississippi sur l’album précédent, tous ces musiciens sont enracinés dans un terroir, ils en sont même les plus beaux fruits et ont leur raison d’être sur ce nouvel album.

On ne va pas ici déflorer l’album. Le mieux est de l’écouter, de découvrir comment le répertoire du blues chéri par Tia Gouttebel (des reprises de Jessie Mae Hemphill, JB Lenoir, Fred McDowell) s’accommode au climat auvergnat. Comment on peut danser la bourrée et le boogie en même temps. Comment les compositions embrassent les reprises. Comment un bouleversant Strange Fruit peut pousser dans le cratère d’un volcan.

Dans Muddy Gurdy, il y a toujours des histoires de correspondances, entre des territoires, des paysages, des époques, des lieux et des hommes. Dans le monde créole, on parle de « musique péi ». Muddy Gurdy invente sa propre « musique péi », ses croisements intimes et fertiles. A ce niveau de correspondances, on peut parler de transcendance. »

Stéphane Deschamps

Infos via Nicolas Miliani 

Étiqueté

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

error

Suivez ce blog sur les réseaux