‘1917’ de Sam Mendes : la guerre en temps réel

Avant-hier, le film ‘1917’ de Sam Mendes a été diffusé sur France 3. Je voyais pour la première fois ce vrai-faux-plan-séquence de deux heures.

Le plan séquence au cinéma

Le plan-séquence a toujours été un procédé central dans l’histoire du cinéma. Dès les débuts avec les films tournés par les opérateurs Lumière, les tournages se faisaient quasiment tout le temps en plans-séquences, le montage n’étant apparu qu’après. Le plan séquence conforte le spectateur dans l’illusion de réalité : puisqu’il n’y a pas de montage visible, ce qu’il voit se déroule donc véritablement sous ses yeux, en temps réel. Il existe de nombreux exemples célèbres dans l’histoire cinématographique. On peut citer entre autres (liste bien évidemment non exhaustive, mais liée à mes goûts personnels) : le début de La soif du mal d’Orson Welles, l’arrivée de Claudia Cardinale à la gare dans Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone, la scène d’introduction d’Orange Mécanique et plusieurs passages dans Shining de Stanley Kubrick, le début de The Player de Robert Altman, le début de Snake Eyes de Brian De Palma, le début de Gravity d’Alfonso Cuarón, l’intro de La La Land de Damien Chazelle…(Wikipedia a recensé les « Plans-séquences célèbres ou remarquables au cinéma »).

Et puis il y a les films constitués d’un seul plan séquence, ou plus précisément d’une représentation censée être un plan séquence, même si ce n’est pas réellement le cas. L’exemple le plus célèbre est sans aucun doute La corde d’Alfred Hitchcock avec des raccords qui aujourd’hui peuvent semblés grossiers (un fondu au noir dans le dos d’un personnage), et tirés par de grosses ficelles, sans mauvais jeu de mots. On oublie cependant souvent, qu’il y a des réelles coupes bien visibles dans ce film, notamment une avec un champ-contrechamp sur le visage de James Stewart lorsqu’il réalise le forfait de ses élèves. Le paradoxe est que les coupes « masquées » sont extrêmement visibles et ont été largement commentées, alors que les coupes franches sont passées inaperçues et ne sont presque jamais relevées dans les commentaires sur le film (Hitchcock lui-même n’en parle jamais dans ses interviews).

Plus tard, grâce à la technologie numérique et l’absence de limitation de durée, les réalisateurs ont pu tourner des films entiers en un seul plan séquence. Ce fut le cas de L’Arche russe d’Alexandre Sokourov en 2002. Et d’autres ont été des « faux-vrais-plans-séquences », comme par exemple Birdman Alejandro González Iñárritu en 2014. Par ce terme on entend qu’il s’agit de plusieurs plans raccordés, mais d’une façon suffisamment subtile pour qu’on ne s’en aperçoive pas (comme c’était le cas dans La corde). La technologie numérique permet ainsi des raccords qui étaient impossibles avant.

1917 de Sam Mendes

C’est le cas avec 1917, film de Sam Mendes sorti en 2019, et diffusé lundi soir sur France 3. Le scénario, inspiré en partie par un récit raconté à Mendes par son grand-père paternel, Alfred Mendes, raconte l’histoire de deux jeunes soldats britanniques, les caporaux suppléants Schofield et Blake, qui reçoivent l’ordre de délivrer un message annulant une attaque vouée à l’échec peu après la retraite allemande sur la ligne Hindenburg pendant l’opération Alberich en 1917. Ce message est particulièrement important pour l’un des jeunes soldats dont le frère doit participer à l’attaque imminente.

Je le voyais pour la première fois, et bien évidemment j’ai cherché à trouver les truchements de mise en scène. J’ai noté plusieurs raccords possibles mais sans en être sûr :

  • sortie de la tente du général avec le passage ombre / lumière
  • passage de la caméra derrière un rocher après la grande flaque 
  • seau dans la tranchée ennemie
  • entrée dans le souterrain de la tranchée ennemie avec le passage lumière / noir 
  • explosion 
  • passage de la caméra derrière un mur
  • montée dans le camion quand la caméra passe derrière le sac à dos
  • à la fin lorsque la caméra passe derrière l’arbre

Il y en a sans doute d’autres, et rien ne prouve que ceux listés ici soient effectifs, ce ne sont que des moments que j’ai identifiés comme raccords potentiels. Toutefois les vidéos ci-dessous semblent confirmer mes suspicions. En gros, chaque fois qu’on passe derrière un obstacle du décor, un raccord est possible :

Et puis bien sûr, il y a le raccord franc et visible lors de la perte de connaissance du personnage William Schofield à Écoust. Cette coupure était voulue par le réalisateur : « c’était lié au fait que je voulais que le film passe de l’après-midi au crépuscule, puis de la nuit à l’aube. Je voulais que le film soit en deux mouvements » explique Sam Mendes. « Je voulais emmener le personnage dans un endroit qui ressemble davantage à une hallucination. Un endroit plus surréaliste, presque onirique. Et horrifiant aussi ». Le premier plan-séquence se terminant sur un fondu au noir et le deuxième débutant dans l’obscurité, on peut considérer que la caméra n’a pas bougé et que le film entier est virtuellement un seul plan séquence. Avec la particularité d’y inclure une ellipse, tout comme Iñárritu l’avait fait dans Birdman en passant la nuit en accéléré sur un passage fixe du long plan séquence qu’est le film.

Mais outre ces artifices de raccords, ce qui m’a le plus impressionné dans 1917, encore plus que dans Birdman, ce sont les mouvements de caméra. On est toujours au plus près des personnages, on tourne autour d’eux pour obtenir le même effet que l’on aurait eu avec un champ-contrechamp. Dès la première séquence, j’ai été saisi par la fluidité de la mise en scène.

LE FILM EST DISPONIBLE SUR YOUTUBE (mais découpé en 18 vidéos) :

Et pourtant on peut facilement imaginer que la performance technique était loin d’être aisée. L’action se passe durant la première guerre mondiale, et de nombreuses scènes se déroulent dans les tranchées. Avec forcément une étroitesse de passage pour l’équipe technique en plus des acteurs. Pendant tout le film, je me suis demandé « mais où passe la caméra ? ». On se trouve aussi au milieu des barbelés, sur l’eau, on monte à l’échelle puis on arrive sur le champ de bataille…  Il y a visiblement un mélange de grue et de steadycam en fonction des situations, et les raccords rendus possible par des astuces (par exemple la technique dite du whip pan) ou par la technologie numérique, ou encore évoqué plus haut par le truchement d’éléments de décor passant au premier plan.

Plusieurs vidéos montrent les coulisses du tournage et on peut voir le dispositif gigantesque pour certaines scènes, notamment celle impressionnante de la course de l’acteur George McKay sur le champ de bataille au milieu de moult figurants, qu’il a d’ailleurs heurté de manière imprévue, comme il l’explique lui-même :

Impossible de citer toutes les prouesses techniques du film, mais deux m’ont particulièrement marqué : le premier est quand Schofield monte ou descend du camion lorsqu’il est embourbé, je me suis demandé comment la caméra suivait les mouvements des personnages, par exemple en passant derrière des épaules à l’intérieur de l’habitacle, ou en se trouvant aussi bien dans le camion qu’en dehors, sans rupture apparente. Il semble que là aussi des raccords imperceptibles expliquent le résultat.

L’autre cas est moins spectaculaire : dans la scène de la mort de Blake, jugée comme la plus émotive du film, le teint de l’acteur Dean-Charles Chapman blêmit progressivement. Il ne peut y avoir de maquillage, son visage n’étant dissimulé que quelques secondes au cours de la séquence. Est-ce un filtre numérique rajouté en post-production ? En tout cas, j’ai trouvé l’effet saisissant et très réaliste.

Au delà de son tour de force technique, de sa chorégraphie cinématographique qui se termine sur un plan final en écho au premier, 1917 est aussi et surtout un film à la fois épique et très fort émotionnellement, qui rappelle l’absurdité et l’atrocité de la guerre.

© Jean-François Convert – Novembre 2026

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